La bile noire de la vieille Europe

Et pourquoi pas « rire contre le chômage » ou « rire pour l’homoparentalité »… Par ses larmes (de rire), la société des belles âmes se fait une nouvelle fois kitch. Un kitch dissimulant à peine la défaite d’une pensée empêtrée dans la mélancolie (comme maladie de soi).

Sartre a élucidé, à sa manière, le mécanisme du rire(1). Le spectacle d’un ivrogne qui titube, tonitrue, menace l’homme-moyen parce qu’il lui rappelle sa vulnérabilité, la possibilité de ne pas incarner sa normalité. L’homme qui se (main)tient en société ne supporte pas donc qu’on lui donne à voir un autre soi-même dont l’image compromet la dignité de la personne humaine. « Le problème sera donc : comment supprimer un spectacle qui déplaît sans quitter cette passivité qui est le propre du spectateur ?
On peut se détourner, naturellement, mais c’est jouer perdant : derrière les dos indignés la ridiculisation de l’Homme continuera. Le rire est la seule réponse adaptée. »(2)

Le spasme du rire correspond d’abord à l’intériorisation de la contradiction : l’ivrogne est à la fois un homme et un contre-homme « c’est-à-dire un inhumain qui a pris les dehors de notre espèce dans l’intention de lui nuire. »(3). Mais l’intériorisation de la contradiction dans le rire la fait voler en éclats : les rieurs se soulagent en radicalisant, en forçant le trait de l’inhumain : « l’ivrogne n’est ni mon prochain dégradé ni mon ennemi diabolique ; c’est un sous-homme qui se prend pour un homme et j’assiste, moi, personne humaine de droit divin, à ses efforts grotesques et vains pour approcher de notre condition» (4).

La décharge du rire jaillit par une charge telle que le personnage risible apparaît aux yeux des rieurs comme un objet qui se trompe : il croit être une personne alors qu’il est aux mains d’une force maligne. Aussi, le rire est par essence contagieux, il se répand mécaniquement. Le rire en effet éclate parce que son objet est disqualifié de l’humanité, mais également et corrélativement parce que les rieurs ne se reconnaissent pas entre eux comme sujets (au pouvoir de décision) : il faut que les rieurs se fassent eux-mêmes, en quelque sorte, mécaniques, pour saisir l’objet risible comme un pantin (qu’ils s’oublient comme sujets réfléchis concevant une humanité) et que celui-ci n’affecte pas leur humanité. On ne peut donc s’empêcher de rire. A cette différence près, qu’en coulisse, il se produit bien une société (du rire) qui ne se nomme pas mais se donne le droit de rire.

Dès lors, à la lumière de l’analyse sartrienne et en substituant à la figure de l’ivrogne le raciste ivre de racisme, la posture antiraciste satisfaite de sa juvénilité et de son cosmopolitisme nous paraît bien pâle. De quelle responsabilité peuvent bien s’autoriser les rieurs de la foule antiraciste ? Cette dernière ne manifeste qu’un seul droit, celui de rire, c’est-à-dire, en l’occurrence, de faire s’effondrer le soi-disant surhomme (le raciste (puisqu’il n’y a pour l’antiraciste de racisme (5) que sous les traits de la domination et de l’exploitation)) en sous-homme. Le rire reproduit ici l’installation d’un bipolarisme mythique (6) : « la bonne France » contre « la France des beaufs ». Le beauf ou le débile congénital ou le réac, qui, par définition, ne peut rien comprendre : lui expliquer l’objectif antiraciste, ce serait le prendre au sérieux. Il est préférable de le jeter dans l’arène du rire et de souligner la caricature d’être humain qu’il représente. La bipolarisation mythique a également une variante : « la France des excluants » contre « la France des exclus ».

Exclus, naturellement, dont la frustration explique la violence (7). Rions donc avec eux. Et si par malheur un esprit libre osait s’aventurer à caricaturer la sacro-sainte communauté des exclus, il se verrait exclu, à titre d’excluant, de la sacro-sainte société du rire. Ainsi, Charlie Hebdo en publiant l’ensemble des fameuses caricatures abusait de son droit à l’expression : il ne s’agissait là que d’une provocation qui, au regard de l’actualité, relevait tout bonnement de l’inconscience. Puisqu’en effet, la liberté de la presse en Europe occidentale n’a pas vraiment à craindre pour elle-même, le magasine irrévérencieux, sous couvert de défendre le droit à l’expression, ne voulait en somme que jeter de l’huile sur le feu et, cela va de soi, profiter de l’effet médiatique pour augmenter son tirage.

Que le rire soit conservateur ne signifie pas nécessairement qu’il soit de droite. L’hilarité collective a pour rôle de sauver le «personnage humain» dont la société a fait son modèle. Le personnage que défend la société antiraciste est « le citoyen du monde », l’homme cosmopolite qui se nourrit de « la cuisine du monde » en écoutant « la musique du monde », — bref : «l’antinationaliste ». On ne se contente pas d’amalgamer racisme et nationalisme : sur ce dernier terme est rabattue la notion même d’identité (comme culte de soi-même propre à l’Occident et non aux autres : « touche pas à mon pote ! »). Guerre à l’identité, activons les différences, finissons-en avec la nostalgie humaniste du Maître Récit expliquant (dominant) le réel. Finissons-en avec l’Histoire (et son souci d’objectivité). Résultat : la colonisation européenne, conséquence de son (arrogante) identité (évidemment, on lie l’impérialisme au destin du nationalisme) est identifié comme La Cause du Mal qui ravage encore et toujours le Sud… L’enthousiasme antiraciste puise de la sorte sa force dans l’énergie noire d’une auto-accusation mortifère. Il est temps de s’apercevoir que l’activation absolue des différences ne peut éclater qu’en différends absolument insensibles aux jugements les plus élémentaires.

Que l’on puisse croire sérieusement que le rire soit à même de combattre le racisme renvoie à la joie trompeuse d’une pensée qui manque d’appui, le regard fixé dans le vide. Une pensée qui ne se supporte pas et qui donc, dans l’impossibilité d’assumer son être, se convoque sous la forme de la représentation. « la démocratie-spectacle, à l’âge de la ‘‘vidéopolitique’’, paraît avoir assimilé les évidences antiracistes au point de les retransmettre en verbe standardisé et en images stéréotypées (fêtes ‘‘multiraciales’’, rencontres amicales et ‘‘enrichissantes’’ entre ‘‘ethnies’’ différentes, etc.). Il s’en suit que l’action antiraciste tend à se réduire à sa visibilité sociale, et que celle-ci recouvre de plus en plus exactement le spectacle antiraciste.

L’antiracisme n’est que ce qu’on voit et entend de l’antiracisme. L’essence de l’antiracisme réside tout entière dans sa manifestation, ou, plus précisément, dans sa représentation ». (8). Cette (im)posture, le théâtre de l’ego qui fait du monde un gigantesque spectacle dont il est le témoin, qui est à la fois acteur et spectateur jusqu’à se voir voyant, n’est qu’un substitut d’action, reflet d’une impossibilité. Elle ne dessine que la pseudo-jouissance d’un être-au-monde ruiné. Sa fantaisie théâtrale puise, en effet, et donc s’épuise dans un « monde » où le simulacre ne vaut pas moins que le soi-disant original, où toute activité est activité d’imitateur. Aussi, en coulisse, la conscience qui se voit se comporter, la conscience à la vitrine de sa propre exposition — exposition inerte comme celle d’un automate —, la conscience attentive donc, ne peut être que symétriquement apathique. Apathique, ne pouvant pas se sentir, parce que ne se reconnaissant pas dans ce rôle joué sans le savoir. Apathie où, sous les éclats de rire, résonne indéfiniment une plainte fermée en direction de l’avenir. Présent éternel d’une plainte s’énonçant fixement dans la perspective du passé : un délire de culpabilité, où les racistes trouveront leur compte…

PS : Puisque m’est donné ici un espace de parole, cet article devrait s’inscrire dans un projet plus vaste, rassemblant de petites études esquissant, à partir de l’actualité, une phénoménologie de la climatique morbide de la bien-pensance, révélée sous les traits (après ceux de la mélancolie) de la manie, la paranoïa et la schizophrénie.

Notes

(1) Cf. Jean-Paul SARTRE, L’Idiot de la famille, t. I, Paris, Gallimard, 1971, p. 811-830.
(2) Ibid., p. 813.
(3) Ibid., p. 814.
(4) Ibid.
(5) Ajoutons, comme l’a repéré depuis longtemps Finkielkraut, que la rhétorique antiraciste a substitué à la justesse de la dénonciation « le racisme est un mal », l’emphase de la formule incantatoire « le mal, c’est le racisme ».
(6) Pierre-André TAGUIEFF, Les fins de l’antiracisme, Paris, Michalon, 1995, p. 553.
(7) On pouvait lire sur le site du Nouvel Observateur, dans un article paru le 2 juillet et consacré à la soirée du 3 juillet, ceci :
« « Je ne peux que déplorer la résurgence de crimes racistes et antisémites en France depuis plusieurs mois’’, expliquait dimanche Dominique Sopo, président de SOS Racisme, à l’Associated Press (AP), montrant du ‘‘doigt les logiques de discrimination et le sentiment de frustration qui ont conduits aux émeutes de novembre dernier’’. »
(8) P.-A. TAGUIEFF, Op. cit., p. 518.

7/7/2006

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