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Lavage de cerveau ou l’écologie totalitaire/5

Georges Vladimir Illich Padbol a failli naître à Katmandou.
Failli seulement.
Le 11 avril 1971, Céline Padbol échouait dans un village de Macédoine, à deux pas de la frontière turque. Partie en stop de Neuilly sur Seine, juste armée de sa carte d’identité, enceinte jusqu’aux yeux, elle était parvenue jusque là sans encombre… Mais elle n’avait pas de visa pour continuer son voyage à travers la Turquie, l’Iran… jusqu’au lointain Népal. Elle s’installa donc dans la seule auberge du village en attendant de régler les formalités qui lui ouvriraient l’accès au Nirvana.
Elle était là depuis huit jours lorsque les douleurs d’un accouchement un peu prématuré se firent sentir et qu’il fallut quérir d’urgence une sage-femme.
C’est ainsi que le 19 avril de la même année le petit Georges vint au monde, avec un peu d’avance, mais en parfaite santé.
Comme Céline n’obtint jamais son visa, il ne lui resta plus qu’à rebrousser chemin, les autorités grecques lui faisant savoir que sa présence prolongée n’était pas vraiment indispensable. D’autant plus qu’elle n’avait pas un sou pour payer l’aubergiste, ni la sage-femme. Ils la reconduisirent donc gentiment à la frontière italienne par bateau, ce qui était un grand progrès par rapport aux conditions de son voyage d’allée. De là, son enfant sous le bras, elle se débrouilla pour rejoindre la France et trouva rapidement un groupe de hippies qui se dirigeaient vers le nouveau Nirvana français : le Larzac.
Elle se lança donc dans l’élevage de chèvres. Mais n’y connaissant rien et incapable de produire un fromage acceptable, l’expérience tourna rapidement court. Elle vendit les survivantes et ouvrit un café-restaurant-tabac-épicerie. Elle n’avait pas assez d’argent pour monter son petit commerce, mais elle se rappela soudain qu’elle avait toujours ses parents à Neuilly. Son haut fonctionnaire de papa accepta sans problème de mettre la main à la poche pour aider sa fifille et son petit fils. Qu’elle ne sache pas faire cuire un œuf n’était pas un problème dans un village créé par des gens issus du même moule qu’elle. Seule comptait la convivialité. L’argent non plus ne comptait guère. D’autant plus que les maigres ressources de chacun leur permettaient de toucher des aides de l’état. Cette manne permettait les approvisionnements incontournables à l’extérieur. Pour l’essentiel, c’était le retour à la pureté, loin de la société de consommation. On troquait, on se rendait service. Les fruits et légumes provenaient du potager d’un habitant, poules et œufs d’un heureux possesseur de poulailler, etc…

Georges grandit donc dans cet environnement idyllique, dont la pureté était à peine troublée par les fumeries de hasch. Il fréquentait l’école primaire à classe unique du village d’à-côté, ce qui poussa sa mère à investir dans un petit quatre-quatre japonais, car il n’était pas question que son chérubin voyage tous les matins en compagnie des fils de ruraux de la région. Déjà elle craignait que son cerveau ne soit pollué par l’enseignement scolaire, alors en plus fréquenter les enfants du pays, quelle horreur !

Il y avait d’ailleurs d’autres enfants dans le village, certains un peu plus grands, d’autres plus jeunes, donc Georges n’était pas isolé.

A 18 ans Georges parvint difficilement à passer son bac et décida d’entamer des études de philosophie, ce qui ne pouvait évidemment que plaire à sa mère et à la petite communauté dans laquelle elle vivait. Mais comme il avait négligé les démarches administratives il reçut sa lettre d’incorporation pour le Service Militaire. Grand émoi car bien sûr il était objecteur de conscience, profondément pacifiste, et ne voulait en aucun cas se commettre avec des militaires. Or l’armée ayant horreur des fortes têtes décida de l’envoyer dans un bataillon disciplinaire… dont il revint au bout d’un an quelque peu changé. Il est évident que cette période l’avait fortement traumatisé et qu’il se prenait désormais pour une victime de la répression fasciste. Attitude d’ailleurs largement encouragée par sa « famille ».

LA FAC

Finalement inscrit à la Sorbonne, Georges débarqua à Paris en octobre 1990 avec la ferme intention d’y conduire ses études de philosophie et de devenir un grand penseur. Ayant peu de moyens il obtint une place en cité universitaire et y découvrit un monde aussi inattendu que coloré. Il était l’un des rares blancs à y être logé. Evidemment il avait les idées larges, mais la culture de ses voisins n’était pas la sienne et ce fut sa première désillusion.

Avec la promiscuité du métro tous les matins et tous les soirs… Quel changement par rapport à son village. Et ce manque effroyable de convivialité. Tous ces inconnus mal réveillés, le visage fermé, qui ne s’occupaient pas de lui, ni d’ailleurs des autres… Et au dehors, les bagnoles, les scooters, les camionnettes… Bruit, saleté… Quelle différence avec la tranquillité de la Lozère !

Sa troisième déconvenue vint directement de ses copains de fac. Eux se complaisaient dans ce monde vivant, où tout allait vite. Sortis des cours ils filaient faire du sport, suivaient des conférences, allaient au cinéma voir des films d’auteur dont ils discutaient interminablement, faisaient des plans sur la comète. Quand lui rentrait seul dans sa turne minable… Pourquoi la vie était elle si mal faite ?

Georges avait le blues. Pourtant ses études de philo l’intéressaient. Il se sentait plus intellectuel que les autres étudiants et il potassait avidement les ouvrages des grands penseurs, essayant d’en dégager la substantifique moelle. Il avait l’impression que les autres venaient surtout pour faire de la présence et recueillir des sujets de discussion dans les cafés branchés, où ils s’amusaient à briller en coupant les cheveux en quatre. Lui ne mangeait pas de ce pain là.

Et puis la cité U et le resto U c’était vraiment infernal. Sa mère n’avait jamais su cuisiner, mais de là à ce que ce soit aussi infect, il y avait des limites. Même à l’armée, ça n’avait pas été aussi terrible.

Là encore Céline se souvint qu’elle avait de la famille. Le papy était ravi que son petit-fils soit à Paris. Il pouvait ainsi le voir de temps en temps et le gâter, ce qui est évidemment le rôle des grands-parents. Quand il sut que Georges était si mal logé et nourri il lui proposa une chambre de bonne dans leur hôtel particulier, avec quand même cuisinette et douche et une entrée indépendante.

C’est à ce moment là qu’il fit la connaissance d’un groupe de jeunes écolos neuilléens qui fréquentaient aussi la fac mais faisaient plus de politique que de philosophie. Avec son passé au sein d’un groupe anticapitaliste, dans la nature, il avait de quoi les intéresser. Il s’en fit rapidement des amis et se laissa convaincre facilement par leurs arguments : la défense de la planète, sauver les animaux, préserver la flore… tout cela le séduisit très vite.

Il entra en Ecologisme comme d’autres entrent en religion : passionnément !

Seulement quelque chose n’allait pas. Au début il n’aurait pas su dire quoi. L’étude de Platon et de Socrate réveilla en lui quelques sentiments de malaise inexplicables. Il se mit à réfléchir tout seul. Bien sûr il allait aux meetings de ses nouveaux amis, écoutait leur discours, mais une gêne de plus en plus forte s’immisçait entre eux et lui. Il avait l’impression qu’il y avait un décalage entre leur discours et leur façon de vivre. A tel point que cela devenait vraiment dérangeant.

Il eut la révélation de ce décalage pendant les vacances d’hiver. Ses amis étaient partis au ski, tandis que lui était allé voir sa mère en Lozère. Parler d’écologie et faire ses courses en 4×4 au supermarché lui parut soudain profondément absurde. Il se mit à réfléchir à un comportement plus proche de ses nouvelles convictions. Sa première action fut de retaper son vieux vélo d’adolescent, dont il se servirait désormais sur place. Mais lorsque sa mère lui demanda d’aller lui acheter un baril de lessive à l’hypermarché, et de lui ramener une bombe de désodorisant, il eut soudain un éclair, comme si le saint – esprit de l’écologie l’avait frappé en plein visage.

« Bon sang, mais oui… La lessive, l’aérosol désodorisant, c’est cela qu’il nous faut bannir, ces produits chimiques que l’on nous impose au nom du progrès. » Que faire ? On ne peut pas laver le linge à l’eau. Pour le désodorisant ce n’est pas un problème, on peut s’en passer. Il suffit de bien aérer. Sa mère lui fit tout de même remarquer qu’au mois de février ouvrir les fenêtres en grand n’était pas idéal. Elle avait fait poser des doubles vitrages dans sa maison pour économiser l’énergie, ce n’était pas pour chauffer le jardin.

C’est alors qu’il réalisa à quel point sa vie et celle de sa mère étaient en contradiction avec ses idées. La maison était chauffée à l’électricité, et l’électricité était d’origine… nucléaire, bien sûr. Ciel, quelle révélation ! Cela ne pouvait pas durer. Lui, Georges Vladimir Ilitch Padbol, ne pouvait pas continuer à se dire écologiste et anticapitaliste et à vivre dans le confort d’une maison chauffée à l’énergie nucléaire.

Mais les vacances d’hiver s’achevèrent et il remonta à Paris. Il lui fallait d’abord terminer ses études. Il avait encore à apprendre. Après, on verrait.

LE RETOUR A LA NATURE

Paris devenait de plus en plus insupportable. Georges continuait à philosopher mais le cœur n’y était pas vraiment. Il se sentait de plus en plus isolé, de plus en plus décalé. Ses copains étaient toujours là, mais il y avait entre eux quelque chose qui ne collait plus vraiment. Il les aimait bien mais ne se sentait pas en phase avec eux.

Pendant les vacances d’été il se laissa quand même convaincre d’aller bivouaquer avec eux dans les Pyrénées. Ils connaissaient des endroits encore sauvages et suffisamment isolés pour pouvoir faire du camping sauvage sans souci du gabelou. Bien entendu ils partiraient en 4×4. Georges insista néanmoins pour prendre son vélo au passage, lorsqu’ils feraient étape chez sa mère en Lozère.

Ils embarquèrent des provisions pour un régiment, camping-gaz, matériel de cuisine, une solide tente, des sacs de couchage confortables, une trousse de premiers secours bien fournie, des cartes détaillées, une série impressionnante de bouquins, des allumettes… et bien sûr leurs téléphones portables : on ne sait jamais. Il ne manquait que le lave-vaisselle, mais ce genre de matériel est difficile à emmener en camping, et il n’est pas évident de trouver une prise électrique au milieu des bois.

L’endroit avait été idéalement choisi : une jolie rivière coulait paisiblement entre des bois de hêtres. Leur tente se dressait au milieu d’une petite clairière à deux pas de la rivière. Des fraisiers sauvages poussaient juste à la lisière de la forêt. Les fraises étaient mûres à point. En automne le bois devait être rempli de champignons. Georges les connaissait bien et montra aux autres comment les cueillir en toute sécurité, sans risquer de ramasser des espèces vénéneuses. La rentrée n’ayant lieu qu’en octobre ils auraient tout loisir de faire des fricassées de cèpes et de girolles.

Ils passèrent ainsi trois mois idylliques. Le village le plus proche était à un quart d’heure de route. Ils y trouvaient tout ce dont ils avaient besoin, et les commerçants commençaient à les connaître et à sympathiser avec ces jeunes sans histoire.

La fin septembre arriva. Comme les meilleures choses ont une fin, il fallait remonter à Paris. A cette idée Georges devint taciturne. Il n’en avait pas envie. Il dit à ses amis qu’il renonçait à ses études, qu’il voulait vivre en accord avec la nature. Il avait repéré une grotte spacieuse où il pourrait s’installer car il n’était pas question de dormir sous la tente en hiver. Il y avait même une cheminée qui permettait de l’aérer et donc de chauffer…

Ses amis étaient atterrés. Ils tentèrent de le raisonner, mais Georges était résolu. Il estima qu’il avait de bonnes chances de se débrouiller. Il avait vécu à la campagne toute sa jeunesse, il savait pêcher, tenir un potager, élever des poules ; pour ce qui lui manquerait il pouvait s’arranger avec les commerçants du village… Dans le pire des cas et s’il n’avait rien à troquer il pourrait toujours faire de petits boulots pour eux et pour les paysans du coin. La façon dont il présenta les choses montrait qu’il n’improvisait rien, il avait mûrement réfléchi. Il savait que le plus gros problème était de passer l’hiver, mais il avait son plan. Il n’aurait pas de portable car sans voiture, donc sans électricité, il ne pouvait pas le charger. De plus sans argent et sans compte en banque il lui serait difficile de payer. Il promit donc à ses copains de leur écrire au moins une fois par mois pour donner de ses nouvelles. Il écrirait aussi à sa mère. Ils pourraient lui envoyer du courrier poste restante, au village. Et bien sûr ils seraient les bienvenus pendant les prochaines vacances.

PREMIER HIVER
Georges avait vraiment pensé à ce qu’il allait faire. Il s’installa confortablement dans la grotte, construisit un petit four de boue séchée où il cuirait son pain : il servirait aussi de chauffage dans la grotte. Il en construirait un second dehors pour les périodes chaudes. Ce dernier servirait aussi à faire de la poterie. Il creusa une tranchée depuis la rivière pour amener de l’eau et installa une douche et un évier dans un creux du rocher. Elle serait froide, évidemment… Et en hiver la rivière gelée ne lui servirait guère ; il faudrait réfléchir à un moyen de continuer à s’alimenter en eau sans avoir à briser la glace. Il avait à peu près deux mois devant lui. Il récolta aussi du bois pour le feu, qu’il fit sécher au fond de la grotte. Il installa une paillasse confortable : il n’avait pas trop à s’inquiéter, son duvet en plumes le garantirait contre le froid et ferait un écran doux avec la paille de la litière. De plus la caverne était bien sèche et les insectes ou autres parasites ne le dérangeraient pas trop. Une poche au fond de l’antre ferait un parfait garde-manger.

Il choisit aux abords de la grotte un petit emplacement qu’il clôtura d’un muret de pierres et de boue séchée, et y planta un potager : salades, carottes, potirons, pommes de terre lui fourniraient une base alimentaire. Il pourrait au besoin vendre le surplus au village et acheter en échange ce qui lui manquait : sel, moutarde, vinaigre, huile, sucre, café, savon, allumettes… et des légumes pour améliorer son ordinaire. Il ferait aussi de menus travaux pour se procurer de la viande, bien qu’il comptât pêcher dans la rivière et échanger des poissons contre d’autres denrées ou même des vêtements, quand les siens seraient usés.

Il prévit aussi d’élever deux ou trois chèvres et quelques poules, pour le lait et les œufs. Pour cela il se rendit au marché du village. Il avait un peu d’argent, que lui avaient laissé sa mère et ses copains pour démarrer son aventure dans des conditions pas trop catastrophiques. Il put se procurer trois poules, un joli coq, et deux chèvres. Le poulailler et une étable en pierre et terre séchée furent construits juste derrière le potager. Les chèvres sortiraient dans la journée sous sa surveillance et seraient enfermées le soir car il ne voulait pas qu’elles se sauvent dans la nature ni qu’elles se nourrissent des jeunes pousses du potager. De plus il fallait protéger les animaux des renards et autres prédateurs. On disait qu’il y avait des lynx dans les Pyrénées, même s’il n’en avait jamais vus. De même avait il trouvé moyen de protéger l’entrée de la caverne la nuit par une porte de bois faite avec trois rondins de hêtre assemblés grossièrement.

Certaines zones de la grotte étaient sombres, particulièrement là où il avait décidé d’installer le garde-manger. Il lui faudrait donc résoudre aussi le problème de l’éclairage. Des mèches dans l’huile faisaient une veilleuse tremblotante mais insuffisante pour bien s’éclairer. Il ne voulait pas utiliser en permanence des torches fixées à la paroi, cela lui semblait dangereux. Il préférait installer des bougeoirs. Il lui faudrait trouver de la cire pour fabriquer les bougies, et des mèches. Il y en avait au village, mais pourquoi dépenser son argent ? Il trouverait bien moyen de s’en procurer avec une ruche sauvage. La difficulté était de ne pas se faire piquer. En attendant il acheta tout de même quelques bougies, car l’hiver se faisait proche et il avait bien d’autres choses à préparer pour ne pas se laisser surprendre par le froid.

Il n’avait pas encore résolu le problème de l’eau courante en période de gel : il lui serait facile de protéger son mini aqueduc en le couvrant d’un toit de terre cuite mais il ne pouvait empêcher la rivière elle-même de geler. Il faudrait donc pomper l’eau sous la couche de glace. Le seul moyen était de creuser assez profond. Il se mit donc au travail avec ardeur et creusa une tranchée étroite de près d’un mètre de profondeur qu’il recouvrit de tuiles. Ainsi l’eau s’écoulerait librement depuis le fond de la rivière et non depuis la surface. La distance couverte par la tranchée n’était que d’une vingtaine de mètres. C’était quand même un travail fastidieux.

L’hiver arriva. Notre homme était fin prêt. Le froid s’intensifia rapidement mais son système de pompe fonctionnait correctement et le chauffage aussi. La caverne était parfaitement ventilée, il put donc sans souci utiliser son four tout en fermant la porte de la grotte. Le sac de couchage se révéla précieux. Les récoltes de salades, de citrouille, de pommes de terre lui permirent de se nourrir de légumes frais et il en écoula au marché du village. Avec ses œufs, son lait de chèvre, son fromage maison, ses champignons séchés, il avait de quoi survivre sans trop de carences. Et il pouvait toujours se procurer au village ce qui lui faisait défaut. Un jour il craqua pour un steak épais et troqua aussi une provision de pâtes et de riz contre la réfection du papier peint de la postière. Il parvint aussi à échanger six œufs contre une bouteille de vin rouge, dont il était privé, et qui lui dura la semaine.

LE PRINTEMPS
Après un hiver froid mais que Georges passa sans trop de difficultés, les premiers bourgeons firent leur apparition. Le temps se fit plus clément, la température plus douce, les jours rallongèrent, économisant les précieuses bougies. Le potager était superbe et Georges pouvait être fier de lui. Les poules pondaient, les chèvres étaient en pleine forme. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les talents de pêcheur de notre ermite n’étaient pas extraordinaires et il aurait bien aimé avoir un peu plus de poisson et de viande à son menu. Son autre souci était la lumière. Les bougies coûtaient relativement cher. S’il avait pu se procurer de la cire, tout aurait été parfait.

Il avait agrandi son élevage en installant un petit clapier. Cela lui ferait de la viande fraîche de temps en temps.

Il partit à la pêche avec enthousiasme. Il sentait qu’il allait se surpasser. Las, sa ligne trempait déjà depuis deux heures qu’il n’avait pris qu’un ridicule gardon. Ce serait tout juste bon pour nourrir les poulets.

Soudain un grognement le fit se retourner. Il eut une peur bleue. Un ours gigantesque se dirigeait vers le cours d’eau. C’était lui qui grognait. Il était trop tard pour s’enfuir, la bête l’aurait poursuivi. Il décida de ne pas bouger et de ne faire aucun bruit afin de ne pas effrayer l’animal. C’était en effet la plus sage décision à prendre car il n’avait aucune chance contre un prédateur de cette taille.

L’ours se dirigeait droit vers lui. Il retenait son souffle. L’animal le voyait forcément, mais il ne semblait pas avoir des intentions belliqueuses. A deux mètres, il fit volte-face et se déplaça vers un virage de la rivière, entra dans l’eau et se mit à pêcher. Sa technique était efficace. Il mettait ses griffes dans l’eau et dès qu’un poisson passait il serrait. Ensuite il portait sa victime frétillante à sa gueule et croquait les entrailles, puis il jetait le reste sanguinolent. Il fit une véritable razzia. Georges, effaré, voyait les cadavres de poisson s’empiler. Quand l’ours en eut assez il partit comme il était venu. Notre ami alla voir l’endroit où se tenait le plantigrade un instant plus tôt. Le sol était jonché de poissons dont les entrailles béaient, mais la chair était pratiquement intacte. Il les ramassa, les nettoya dans la rivière et retourna à la caverne où il les mit à sécher, en prévision de temps plus difficiles.

Par la suite cet incident devait se reproduire à plusieurs reprises, de sorte que la quantité de poisson récupéré devenait impressionnante. Georges décida de les préparer en filets et d’aller les échanger au village et il eut pas mal de succès. Il obtint des graines pour son potager et de la nourriture pour ses animaux, de la viande, du riz, des légumes printaniers, des fruits frais qu’il ne pouvait pas faire pousser et dont il fit des confitures et des sirops, du vin et de la bière, du café et du thé.

L’ours lui apporta d’autres motifs de se réjouir. Un jour que Georges l’aperçut dans la forêt, l’animal se dirigeait très vite vers un groupe d’arbres d’où se faisait entendre une sorte de bruissement. Il comprit qu’il s’agissait d’une ruche. Il suivit l’ours de loin. Celui-ci, sans se laisser impressionner par le vacarme et l’agressivité des abeilles, pilla allègrement le miel et laissa la ruche par terre. Les abeilles affolées tournaient en rond, puis elles se calmèrent et entreprirent de bâtir une autre ruche. Il en profita pour s’approcher doucement, et à l’aide d’un bâton, de faire rouler jusqu’à lui la ruche massacrée. Il semblait qu’il n’y ait plus de danger, il n’y restait pas une abeille vivante. Avec son bâton il l’ouvrit largement et s’aperçut que les alvéoles de cire étaient intactes. Une aubaine ! Il rapporta la ruche et s’empressa de récupérer la précieuse cire, qui lui procurerait des soirs entiers de lumière.

L’ours était au courant de son manège. Il avait remarqué que cet humain insolite se nourrissait de ses restes. Un matin il approcha de la caverne, humant l’air, et grogna doucement quand il sentit le fumet du lapin qu’on faisait cuire à la broche. Pris de générosité envers cette bête qui lui avait rendu de grands services notre homme découpa la moitié du lapin et la lança à l’ours qui s’en régala.

Depuis ce jour ours et homme vécurent en bonne entente. Georges procurait des œufs, des gâteaux, des fruits et l’ours lui portait de la cire et des poissons sans même qu’il ait besoin d’aller pêcher. Parfois l’ours lui donnait aussi du petit gibier en échange d’œufs ou de parts de poulet cuit.

Il se passa même un évènement qui aurait pu être dramatique : en s’éloignant de sa zone de pêche habituelle et en s’enfonçant dans le bois, Georges se coinça l’orteil dans un piège à renard, sans doute oublié là par un paysan du coin. La douleur lui arracha un cri fulgurant. L’ours l’entendit et arriva. Notre ami essayait vainement d’ouvrir les mâchoires du piège mais celui-ci était solide. L’animal s’approcha et d’un seul coup brisa en deux l’objet maudit, libérant son prisonnier. L’orteil n’était pas cassé mais bien enflé. Georges boita jusqu’à son domicile, où sa pharmacie de secours l’attendait.

Les jours puis les semaines s’écoulèrent. A Pâques il reçut la visite de sa mère puis de ses amis qui ne l’avaient pas oublié et avec qui il correspondait toujours régulièrement. Bien entendu chaque fois ils lui apportaient des objets ou des nourritures qui lui faisaient défaut, de sorte qu’il n’était pas vraiment coupé de la civilisation. Ils furent sidérés de voir l’ours venir en visite amicale et faire du troc avec eux. Un peu effrayés au début, ils furent mis rapidement en confiance.

Ils revinrent pendant l’été. Mais cette fois ils étaient porteurs de mauvaises nouvelles. Ils avaient entendu dire que des loups recommençaient à proliférer dans les Pyrénées et qu’ils avaient passé la frontière espagnole. Mais Georges les rassura. Il en avait bien repéré un ou deux, mais ils ne chassaient pas sur les mêmes terres que l’ours, donc ils ne s’approcheraient pas. Ces amis lui firent remarquer que les ours ont la fâcheuse habitude d’hiberner et que l’hiver il ne pourrait pas compter sur son copain à fourrure pour défendre le territoire. Qu’à cela ne tienne, Georges avait apprivoisé l’ours, il apprivoiserait les loups, quitte à se défaire de quelques lapins ou poulets. Il avait assez de stock de poisson et de viande séchée pour passer cinq hivers, il pouvait partager un peu avec des canidés affamés, le cas échéant. D’ailleurs pour autant qu’il sache, on disait dans les milieux écologistes, les mieux informés, qu’aucun loup n’avait jamais attaqué l’homme. Peut-être était-ce arrivé par accident ou parce que la bête s’était sentie menacée. Mais en règle générale les animaux ont peur de l’homme et ne sont pas méchants par nature. Ils ne tuent que pour se défendre ou se nourrir, et l’humain n’est pas une nourriture qui les attire particulièrement. Toutes les légendes qui circulent sur les loups sont de pures inventions. Elles sont destinées à faire peur aux enfants et sont stupides car elles donnent une mauvaise image de nos amis les animaux.

Donc Georges se prépara à passer un deuxième hiver dans la forêt. Il calfeutra mieux sa grotte, en tenant compte de ses erreurs passées, ramassa beaucoup de bois mort, améliora son logis. Il savait qu’au cœur de l’hiver il n’en sortirait guère. L’an passé il avait vu combien la neige était gênante pour ses activités. Il se procura d’ailleurs une paire de raquettes et une pelle pour déblayer son entrée. C’était une petite concession à la modernité, au même titre que le papier, les enveloppes et les timbres poste dont il ne manquait jamais, et le vélo qui lui servait à se rendre au village. Evidemment son courrier voyagerait en train ou en avion postal. Mais que pouvait-il y faire ? Ecrire une fois par mois à ses amis et à sa mère était indispensable. Il les aimait bien, et il ne cherchait pas à se couper du monde, mais seulement à vivre en harmonie avec la nature, selon ses convictions.
Février tirait à sa fin. La neige fondait et le soleil luisait faiblement au travers des branches vides. Mais déjà des pousses commençaient à apparaître. Céline s’inquiétait. Elle n’avait pas reçu de lettre de son fils de tout février. Les dernières nouvelles remontaient au 12 janvier. Elle téléphona aux amis de Georges, qui eux aussi étaient angoissés. Ils décidèrent, bien qu’il fît encore froid, de faire une expédition dans les Pyrénées. Les vacances scolaires étaient terminées mais ils s’arrangeraient avec la fac. Des copains leur prendraient les cours… Il s’agissait d’une affaire de quelques jours.

Au village non plus personne n’avait de nouvelles. La dernière fois qu’il était venu chercher son courrier, c’était le 15 janvier. D’ailleurs il y avait plusieurs lettres en attente. L’épicier ne l’avait pas vu non plus depuis cette date. Or en hiver il venait régulièrement se ravitailler en fruits et légumes frais ou en matériel. Cela lui semblait bizarre.

Tous se rendirent à la grotte. Elle était hermétiquement fermée. Ils entrèrent. Il n’y avait personne à l’intérieur mais tout était en ordre. Pensant que Georges était parti pêcher, les habitants du village rentrèrent avec Céline. Les copains, eux, avaient des doutes. Pour avoir partagé tout l’été la vie de leur ami, ils connaissaient son organisation imparable et savaient qu’il ne serait pas allé pêcher par ce froid. Il y avait d’ailleurs un stock impressionnant de poisson séché, fumé, salé ou mariné au fond de la grotte, dans une zone bien ventilée.
Ils partirent à sa recherche. Néanmoins prévoyants, ils avaient pris avec eux des fusils de chasse. On ne sait jamais. Ils n’étaient pas très bons tireurs mais les coups de feu seraient dissuasifs en cas de mauvaise rencontre.

Près de la rivière démarrait un petit chemin bordé de ronces. Ils l’empruntèrent. Au bout d’une centaine de mètres l’un des étudiants appela les autres pour signaler un bout de tissu accroché aux branches. Manifestement c’était un morceau de la chemise de Georges. Saisis d’inquiétude ils cherchèrent dans les buissons épineux et trouvèrent une chaussure portant des traces de sang séché. Plus loin encore d’autres traces de sang et de lutte. Enfin le spectacle qu’ils redoutaient s’offrit à eux : un corps déchiqueté et rongé jusqu’à l’os et même davantage. Ils poussèrent ensemble un cri d’effroi. Un hurlement sinistre leur répondit. Se retournant ils se virent encerclés d’une horde de loups. Ils étaient une quinzaine, approchant sans bruit, l’air agressif, les mâchoires retroussées sur des crocs impressionnants. Les fusils parlèrent. Quatre loups tombèrent, ce qui repoussa les autres. Les amis commencèrent à battre en retraite sans tourner le dos à l’ennemi et sans courir. Leur sang-froid leur permis de se dégager de cette mauvaise posture et de retourner à la grotte, non sans avoir encore tué ou blessé 4 loups supplémentaires. Ils savaient qu’ils auraient des ennuis avec les écolos de la région, mais c’était une question de légitime défense et le cadavre de Georges était là pour en témoigner.

Ils s’enfermèrent rapidement dans la grotte. Il y avait heureusement de quoi tenir un siège. Dans l’excavation ventilée qui tenait lieu de garde-manger, ils s’aperçurent non sans joie que les téléphones portables fonctionnaient. Ils résolurent de reprendre quelques forces, de faire le tour de la grotte pour rassembler des affaires de Georges et les donner à la maman, puis d’appeler les secours… Car au dehors les loups les attendaient.

L’un des camarades s’assit près de la pierre qui servait sans doute de bureau à Georges. Elle était bien plate et à la bonne hauteur et située dans un endroit mieux éclairé que le reste. Il y trouva du papier à lettres, de l’encre, un stylo, des timbres, mais aussi un tas de papiers noircis qui l’intrigua. Il y en avait trop pour que ce soit des lettres en instance de départ. Il s’aperçut que c’était un manuscrit de près de 400 pages. Georges avait écrit le récit de sa vie d’ermite au milieu des animaux et de la flore pyrénéenne. Seule la fin manquait : visiblement il avait entendu le cri des loups. Il avait essayé de les amadouer en leur offrant de la viande et du poisson. Mais cela en avait attiré d’autres. Devenus trop nombreux ils étaient devenus dangereux et notre utopiste n’avait pas compris. Il les avait crus en confiance alors qu’ils n’étaient qu’en chasse, affamés. C’était lui qui s’était montré trop confiant. L’ours avait échangé avec lui. Les loups n’avaient rien à échanger. Ils l’avaient tué et s’en étaient repus avant qu’il ait fini de raconter son histoire. Le poulailler, le clapier, les chèvres avaient aussi été dévorés. De sa ferme, il ne restait que le potager.

Les secours, alertés, arrivèrent très vite. Tout le village était là. Tout le monde était armé jusqu’aux dents. Ils se rendirent sur le lieu du drame où le médecin déclara le décès et fit amener ce qui restait du corps, réduit pratiquement à l’état de squelette. Il put cependant conclure que la victime avait subi plusieurs morsures graves, car les os étaient entaillés par endroit, et qu’elle avait été égorgée avant d’être dévorée.

Les garçons eurent du mal à trouver des mots pour consoler Céline. Eux-mêmes étaient bouleversés par cette fin horrible. Ils restèrent quelques jours avec elle au village, puis ils lui parlèrent du manuscrit. Elle ne voulait pas le lire. Ils décidèrent d’essayer de le faire publier.

Le récit de Georges passionna un éditeur. Il devint un best-seller. Les étudiants gagnèrent une fortune qu’ils partagèrent généreusement en parts égales, entre eux, avec Céline, et ils gardèrent une part pour ouvrir une fondation pour la sauvegarde de l’ours des Pyrénées…

Un peu plus tard la grotte devint un lieu touristique incontournable. Les curieux y venaient en pèlerinage, et les gadgets en plastiques se vendaient comme des petits pains. Bien entendu nos compères avaient pris soin de négocier des droits sur ces « produits dérivés ». Le Teddy Bear faisait un malheur. Comme les cars de tourisme se multipliaient, on construisit même une autoroute et le village prit un essor économique sans précédent, grâce aux hôtels et aux magasins de souvenirs




Fin
CC 4/8/2012

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