Lavage de cerveau ou l’écologie totalitaire/5

Georges Vladimir Illich Padbol a failli naître à Katmandou.
Failli seulement.
Le 11 avril 1971, Céline Padbol échouait dans un village de Macédoine, à deux pas de la frontière turque. Partie en stop de Neuilly sur Seine, juste armée de sa carte d’identité, enceinte jusqu’aux yeux, elle était parvenue jusque là sans encombre… Mais elle n’avait pas de visa pour continuer son voyage à travers la Turquie, l’Iran… jusqu’au lointain Népal. Elle s’installa donc dans la seule auberge du village en attendant de régler les formalités qui lui ouvriraient l’accès au Nirvana.
Elle était là depuis huit jours lorsque les douleurs d’un accouchement un peu prématuré se firent sentir et qu’il fallut quérir d’urgence une sage-femme.
C’est ainsi que le 19 avril de la même année le petit Georges vint au monde, avec un peu d’avance, mais en parfaite santé.
Comme Céline n’obtint jamais son visa, il ne lui resta plus qu’à rebrousser chemin, les autorités grecques lui faisant savoir que sa présence prolongée n’était pas vraiment indispensable. D’autant plus qu’elle n’avait pas un sou pour payer l’aubergiste, ni la sage-femme. Ils la reconduisirent donc gentiment à la frontière italienne par bateau, ce qui était un grand progrès par rapport aux conditions de son voyage d’allée. De là, son enfant sous le bras, elle se débrouilla pour rejoindre la France et trouva rapidement un groupe de hippies qui se dirigeaient vers le nouveau Nirvana français : le Larzac.
Elle se lança donc dans l’élevage de chèvres. Mais n’y connaissant rien et incapable de produire un fromage acceptable, l’expérience tourna rapidement court. Elle vendit les survivantes et ouvrit un café-restaurant-tabac-épicerie. Elle n’avait pas assez d’argent pour monter son petit commerce, mais elle se rappela soudain qu’elle avait toujours ses parents à Neuilly. Son haut fonctionnaire de papa accepta sans problème de mettre la main à la poche pour aider sa fifille et son petit fils. Qu’elle ne sache pas faire cuire un œuf n’était pas un problème dans un village créé par des gens issus du même moule qu’elle. Seule comptait la convivialité. L’argent non plus ne comptait guère. D’autant plus que les maigres ressources de chacun leur permettaient de toucher des aides de l’état. Cette manne permettait les approvisionnements incontournables à l’extérieur. Pour l’essentiel, c’était le retour à la pureté, loin de la société de consommation. On troquait, on se rendait service. Les fruits et légumes provenaient du potager d’un habitant, poules et œufs d’un heureux possesseur de poulailler, etc…

Georges grandit donc dans cet environnement idyllique, dont la pureté était à peine troublée par les fumeries de hasch. Il fréquentait l’école primaire à classe unique du village d’à-côté, ce qui poussa sa mère à investir dans un petit quatre-quatre japonais, car il n’était pas question que son chérubin voyage tous les matins en compagnie des fils de ruraux de la région. Déjà elle craignait que son cerveau ne soit pollué par l’enseignement scolaire, alors en plus fréquenter les enfants du pays, quelle horreur !

Il y avait d’ailleurs d’autres enfants dans le village, certains un peu plus grands, d’autres plus jeunes, donc Georges n’était pas isolé.

A 18 ans Georges parvint difficilement à passer son bac et décida d’entamer des études de philosophie, ce qui ne pouvait évidemment que plaire à sa mère et à la petite communauté dans laquelle elle vivait. Mais comme il avait négligé les démarches administratives il reçut sa lettre d’incorporation pour le Service Militaire. Grand émoi car bien sûr il était objecteur de conscience, profondément pacifiste, et ne voulait en aucun cas se commettre avec des militaires. Or l’armée ayant horreur des fortes têtes décida de l’envoyer dans un bataillon disciplinaire… dont il revint au bout d’un an quelque peu changé. Il est évident que cette période l’avait fortement traumatisé et qu’il se prenait désormais pour une victime de la répression fasciste. Attitude d’ailleurs largement encouragée par sa « famille ».

LA FAC

Finalement inscrit à la Sorbonne, Georges débarqua à Paris en octobre 1990 avec la ferme intention d’y conduire ses études de philosophie et de devenir un grand penseur. Ayant peu de moyens il obtint une place en cité universitaire et y découvrit un monde aussi inattendu que coloré. Il était l’un des rares blancs à y être logé. Evidemment il avait les idées larges, mais la culture de ses voisins n’était pas la sienne et ce fut sa première désillusion.

Avec la promiscuité du métro tous les matins et tous les soirs… Quel changement par rapport à son village. Et ce manque effroyable de convivialité. Tous ces inconnus mal réveillés, le visage fermé, qui ne s’occupaient pas de lui, ni d’ailleurs des autres… Et au dehors, les bagnoles, les scooters, les camionnettes… Bruit, saleté… Quelle différence avec la tranquillité de la Lozère !

Sa troisième déconvenue vint directement de ses copains de fac. Eux se complaisaient dans ce monde vivant, où tout allait vite. Sortis des cours ils filaient faire du sport, suivaient des conférences, allaient au cinéma voir des films d’auteur dont ils discutaient interminablement, faisaient des plans sur la comète. Quand lui rentrait seul dans sa turne minable… Pourquoi la vie était elle si mal faite ?

Georges avait le blues. Pourtant ses études de philo l’intéressaient. Il se sentait plus intellectuel que les autres étudiants et il potassait avidement les ouvrages des grands penseurs, essayant d’en dégager la substantifique moelle. Il avait l’impression que les autres venaient surtout pour faire de la présence et recueillir des sujets de discussion dans les cafés branchés, où ils s’amusaient à briller en coupant les cheveux en quatre. Lui ne mangeait pas de ce pain là.

Et puis la cité U et le resto U c’était vraiment infernal. Sa mère n’avait jamais su cuisiner, mais de là à ce que ce soit aussi infect, il y avait des limites. Même à l’armée, ça n’avait pas été aussi terrible.

Là encore Céline se souvint qu’elle avait de la famille. Le papy était ravi que son petit-fils soit à Paris. Il pouvait ainsi le voir de temps en temps et le gâter, ce qui est évidemment le rôle des grands-parents. Quand il sut que Georges était si mal logé et nourri il lui proposa une chambre de bonne dans leur hôtel particulier, avec quand même cuisinette et douche et une entrée indépendante.

C’est à ce moment là qu’il fit la connaissance d’un groupe de jeunes écolos neuilléens qui fréquentaient aussi la fac mais faisaient plus de politique que de philosophie. Avec son passé au sein d’un groupe anticapitaliste, dans la nature, il avait de quoi les intéresser. Il s’en fit rapidement des amis et se laissa convaincre facilement par leurs arguments : la défense de la planète, sauver les animaux, préserver la flore… tout cela le séduisit très vite.

Il entra en Ecologisme comme d’autres entrent en religion : passionnément !

Seulement quelque chose n’allait pas. Au début il n’aurait pas su dire quoi. L’étude de Platon et de Socrate réveilla en lui quelques sentiments de malaise inexplicables. Il se mit à réfléchir tout seul. Bien sûr il allait aux meetings de ses nouveaux amis, écoutait leur discours, mais une gêne de plus en plus forte s’immisçait entre eux et lui. Il avait l’impression qu’il y avait un décalage entre leur discours et leur façon de vivre. A tel point que cela devenait vraiment dérangeant.

Il eut la révélation de ce décalage pendant les vacances d’hiver. Ses amis étaient partis au ski, tandis que lui était allé voir sa mère en Lozère. Parler d’écologie et faire ses courses en 4×4 au supermarché lui parut soudain profondément absurde. Il se mit à réfléchir à un comportement plus proche de ses nouvelles convictions. Sa première action fut de retaper son vieux vélo d’adolescent, dont il se servirait désormais sur place. Mais lorsque sa mère lui demanda d’aller lui acheter un baril de lessive à l’hypermarché, et de lui ramener une bombe de désodorisant, il eut soudain un éclair, comme si le saint – esprit de l’écologie l’avait frappé en plein visage.

« Bon sang, mais oui… La lessive, l’aérosol désodorisant, c’est cela qu’il nous faut bannir, ces produits chimiques que l’on nous impose au nom du progrès. » Que faire ? On ne peut pas laver le linge à l’eau. Pour le désodorisant ce n’est pas un problème, on peut s’en passer. Il suffit de bien aérer. Sa mère lui fit tout de même remarquer qu’au mois de février ouvrir les fenêtres en grand n’était pas idéal. Elle avait fait poser des doubles vitrages dans sa maison pour économiser l’énergie, ce n’était pas pour chauffer le jardin.

C’est alors qu’il réalisa à quel point sa vie et celle de sa mère étaient en contradiction avec ses idées. La maison était chauffée à l’électricité, et l’électricité était d’origine… nucléaire, bien sûr. Ciel, quelle révélation ! Cela ne pouvait pas durer. Lui, Georges Vladimir Ilitch Padbol, ne pouvait pas continuer à se dire écologiste et anticapitaliste et à vivre dans le confort d’une maison chauffée à l’énergie nucléaire.

Mais les vacances d’hiver s’achevèrent et il remonta à Paris. Il lui fallait d’abord terminer ses études. Il avait encore à apprendre. Après, on verrait.

LE RETOUR A LA NATURE

Paris devenait de plus en plus insupportable. Georges continuait à philosopher mais le cœur n’y était pas vraiment. Il se sentait de plus en plus isolé, de plus en plus décalé. Ses copains étaient toujours là, mais il y avait entre eux quelque chose qui ne collait plus vraiment. Il les aimait bien mais ne se sentait pas en phase avec eux.

Pendant les vacances d’été il se laissa quand même convaincre d’aller bivouaquer avec eux dans les Pyrénées. Ils connaissaient des endroits encore sauvages et suffisamment isolés pour pouvoir faire du camping sauvage sans souci du gabelou. Bien entendu ils partiraient en 4×4. Georges insista néanmoins pour prendre son vélo au passage, lorsqu’ils feraient étape chez sa mère en Lozère.

Ils embarquèrent des provisions pour un régiment, camping-gaz, matériel de cuisine, une solide tente, des sacs de couchage confortables, une trousse de premiers secours bien fournie, des cartes détaillées, une série impressionnante de bouquins, des allumettes… et bien sûr leurs téléphones portables : on ne sait jamais. Il ne manquait que le lave-vaisselle, mais ce genre de matériel est difficile à emmener en camping, et il n’est pas évident de trouver une prise électrique au milieu des bois.

L’endroit avait été idéalement choisi : une

CC 2/8/2017

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