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La terre de l’Ouest

La plaine s’étendait à perte de vue, large, plate. A peine quelques bosses surgissaient-elles par endroit pour donner du relief à cet immense espace vert et brun, baigné d’un soleil écrasant en cette fin de mois d’Août.

Il n’y avait pas un arbre.

Pas âme qui vive aussi loin que portait le regard. Sur la route déserte où le goudron surchauffé commençait à fondre, pas un véhicule, pas un vélo… Là non plus pas un arbre. Pas un platane pour ombrager ce chemin de moins en moins carrossable.

Les terres étaient à l’abandon. Pas de cultures, encore moins de bétail. Sans doute n’appartenaient elles à personne. A moins qu’elles n’aient été mises en jachères. Il fallait bien laisser respirer la terre de temps en temps. Mais ça n’en avait pas l’air. Ce n’était pas un champ qui s’étendait loin devant les yeux du voyageur. C’était bien une plaine aride. Il n’y avait pas de clôtures, pas de signes d’une quelconque exploitation humaine. C’était juste un désert verdâtre. En réalité le vert commençait à s’effacer devant le brun comme si un début de désertification faisait son œuvre destructrice.

Le voyageur avait été prévenu. Il était venu à cheval. Depuis que les automobiles étaient interdites et qu’on avait supprimé les pompes à essence, il n’y avait guère le choix. Le cheval pourrait toujours trouver des touffes d’herbe éparses à brouter. Le problème majeur serait de trouver de l’eau, mais une rivière devait passer à une dizaine de kilomètres vers la droite. Si elle n’était pas à sec. Mais l’homme pensait qu’elle ne le serait pas. Du moins pas complètement.

Eric Seutout – c’était le nom du voyageur – devait avoir une cinquantaine d’années. Grand, athlétique, brun, quelques cheveux blancs autour des tempes, les cheveux un peu longs, le teint buriné, les yeux à demi plissés cachés derrière ses ray-ban, le nez aquilin et la bouche tombante sur un menton volontaire, l’homme était impressionnant. Aucune personne sensée ne serait allée lui chercher noise.

Il descendit de sa monture et alluma une cigarette de contrebande, qu’il fuma lentement, comme s’il voulait profiter de chaque bouffée avec volupté. Puis, tenant le cheval par la bride, il commença à marcher dans la plaine, en direction de la rivière. Sans se presser le moins du monde, sans se retourner, mais en s’arrêtant souvent pour se baisser et tâter le sol. Il prélevait chaque fois un peu de terre, la malaxait entre ses doigts et la laissait couler en hochant la tête.

Il trouva la rivière. Elle serpentait entre des arbustes rachitiques. Il n’y avait pas beaucoup d’eau. Elle était même un peu boueuse, mais il put remplir sa gourde et son cheval but à grandes gorgées. Ensuite il sortit un sandwich de sa musette et se restaura avant de reprendre sa prospection.

« C’est ici qu’elle verra le jour. La ville parfaite. J’ai trouvé l’endroit. Il ne reste plus qu’à acheter le terrain et construire. Il y a bien deux ou trois fermes isolées et une petite maison dans le lieu-dit que je viens de traverser, mais cela ne gênera pas mon projet.  ».

Quand le soleil commença à décliner sur l’horizon, Eric Seutout se remit en route et se dirigea au galop vers l’est, vers la commune de Sangite en Larzac, située à 15 km, en longeant l’ancienne route.

Mais quel projet avait-il en tête ? Il nous faut remonter deux ans plus tôt pour le savoir.

PARIS, 27 AOUT 2024

Prudence Tausch était directrice de cabinet au ministère de la Sécurité Publique, qui avait été créé vers 2007 pour mettre en application le Principe de Précaution, adossé dès 2004 à la Constitution.
Ce jour là, cette petite blonde potelée était sous pression. Heureusement que le ministère était climatisé, car avec la température caniculaire qui régnait à l’extérieur, elle aurait sans doute surchauffé, et peut-être explosé.

Elle se rua littéralement dans le bureau du Ministre.
« Monsieur le Ministre, j’ai reçu les statistiques que j’avais demandées. C’est terrifiant ! »

Prudence expliqua qu’elle avait noté une recrudescence de décès accidentels ces derniers temps, particulièrement à cause de la chaleur : noyades, insolations, etc… Elle avait donc demandé des statistiques sur les causes de décès accidentels les plus fréquents, et elle venait de faire une découverte majeure :

- La première cause de mortalité en France, ce sont les accidents domestiques. 
- En êtes vous sûre, Prudence ?  demanda le ministre, ahuri.

Les statistiques étaient formelles. Le ministre n’en croyait pas ses yeux.
-       Comment ? Nous avons 19 000 décès par an par accidents domestiques, sans compter les blessures graves, et nous ne nous en sommes jamais inquiétés ? Alors que l’automobile ne tuait que 8000 personnes par an en 2000 et même moins de 6000 en 2004 ? Comment cela se fait-il ?
-       Je l’ignore, Monsieur le Ministre. Personne ne s’en est jamais inquiété. Pourtant les assureurs le savaient puisqu’ils proposent depuis longtemps des assurances pour ce type d’accidents.
-       Organisez moi immédiatement une table ronde avec les assureurs et les promoteurs immobiliers.
-       Bien, Monsieur le Ministre.

Prudence Tausch retourna dans son bureau et s’empara aussitôt du téléphone.




28 AOUT 2024

Prudence Tausch attendait impatiemment ses visiteurs. Elle était sur des charbons ardents. Ils avaient déjà un quart d’heure de retard. Elle savait bien qu’il ne fallait pas compter sur ces gens du « privé », que l’existence de son ministère même les agaçait et qu’elle aurait du mal à en tirer quoi que ce soit. Mais il y avait tant de vies humaines en jeu. Chaque heure perdue amenait son lot d’accident. Et il y avait des années que ça durait. Combien de morts pour rien ? Elle était dans tous ses états et n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle se sentait coupable pour tous ceux qui, avant elle, savaient et n’avaient rien fait. Comment cela pouvait-il être possible ?

Constant Lamiable, directeur de l’Ordre des experts en assurances, arriva enfin. Il ne prit même pas la peine de faire excuser son retard. Il ronchonna plutôt d’avoir dû perdre un temps fou à attendre un métro puis à présenter ses papiers et faire fouiller son porte-documents pour des raisons de sécurité. Il rappela à la directrice de cabinets que lorsqu’il se déplaçait en bagnole il ne craignait pas le danger « terroriste » et n’avait pas à justifier de ses déplacements.

Le second invité était le Président de la Chambre Syndicale des promoteurs immobiliers. Eric Seutout était connu pour son caractère difficile et son indépendance vis-à-vis du pouvoir. Mais il avait fait de très belles réalisations immobilières et son entreprise était plus que florissante, c’est pourquoi on lui avait offert ce poste de président. Qui, mieux que lui, aurait pu défendre les intérêts de la profession ?

Il arriva avec une bonne heure de retard, lui aussi sans s’excuser. Il salua son collègue.
-       Tiens toi aussi tu as une colle ce matin ?
Ils s’installèrent autour de la table ronde réservée aux visiteurs et Prudence Tausch commença à leur débiter ses statistiques sur les accidents domestiques.

-       Ce n’est pas un scoop, vous savez, indiqua Constant Lamiable. Il y a longtemps que nous proposons des assurances décès invalidité pour ce type de risques.
-       Ne vaudrait-il pas mieux prévenir que guérir ? Ce que j’attends de vous c’est une vraie politique de prévention. Je ne veux plus qu’il y ait autant d’accidents de ce type. Rendez vous compte, sur 19 000 décès :
o   35 % ont lieu dans les cuisines : coupures, brûlures graves, empoisonnement, chutes
o   24% viennent d’outils de bricolage : coupures, électrocution, chutes
o   17% surviennent dans les salles de bains : noyades, chutes, électrocutions
o   22% sont dûs au jardinage : tétanos, coupures avec des tondeuses ou des tronçonneuses
o   les 12% restants étaient inclassables
-       Ne convient il pas de faire quelque chose ?
-       Supprimer les cuisines ?
-       Soyons sérieux, Monsieur Seutout ! Ne pouvez vous donc pas construire des appartements et des maisons moins dangereux ? Et vous Monsieur l’expert, ne pouvez vous pas vérifier que les constructions sont dans les règles de l’art ?
-       Nous le faisons déjà. Mais nous ne pouvons pas empêcher les gens de se conduire imprudemment. Nous les informons. A eux ensuite de prendre leurs responsabilités.
-       C’est du cynisme. Vous croyez vraiment que les citoyens sont capables de jugement sur ce qui est dangereux ou non ? On voit le résultat de votre je-m’en-foutisme. Les gens tombent comme des mouches. Et ça fait des années que ça dure.
-       Depuis que la terre existe !
-       Hé bien il faut que ça cesse. Nous avons le devoir de protéger le citoyen contre lui-même. Croyez-moi, les français nous en sauront grès. Nous allons organiser une table ronde et voir ce que nous pouvons faire, ensuite il faudra légiférer pour établir de nouvelles normes aux nouveaux bâtiments et un calendrier de rénovation pour les anciens. Je vous demande de réfléchir et de me faire des propositions sérieuses.

Eric Seutout et Constant Lamiable prirent congé et se retrouvèrent dans la rue où ils furent pris ensemble d’une formidable crise de fou rire. La moitié des passants riaient de les voir se tenir les côtes. Ils convinrent de se retrouver le lundi suivant pour réfléchir ensemble à des propositions concrètes, car il fallait quand même répondre au Ministère si on ne voulait pas les voir prendre unilatéralement des mesures inapplicables.

Eric Seutout avait des idées faciles à mettre en œuvre sur les appartements neufs, mais qui en feraient nécessairement grimper le prix. En revanche il ne voyait guère comment les occupants d’appartements anciens, qui n’étaient souvent même pas aux normes actuelles, allaient pouvoir se mettre en conformité sans dépenser des fortunes. Son collègue proposa que les assureurs accordent des baisses de primes sur l’assurance accidents domestiques en fonction des efforts réalisés pour la prévention.

Dorénavant les cuisines des nouveaux appartements seraient équipées de plaques de cuisson à induction, donc électriques, ce qui éliminait les dangers du gaz. L’induction a l’avantage de laisser les plaques froides : on ne peut donc pas se brûler en y posant la main. En revanche il ne voyait pas comment empêcher quelqu’un de se brûler en renversant une casserole ou en recevant une projection d’huile.

Les sols carrelés seraient en matériau antidérapant. De plus, dans les cuisines il n’y aurait plus de rangements en hauteur. Il faudrait donc agrandir les pièces pour que le rangement bas et mi-hauteur soit suffisant.

Un rangement spécial pour les produits d’entretien serait installé d’office et muni d’une serrure.

Dans les salles d’eau aussi le sol serait antidérapant ainsi que le fond de la baignoire et de la douche. Aucune prise de courant ne serait plus installée dans les salles de bains. L’éclairage serait assuré exclusivement par un plafonnier.

Cependant éviter aux gens de se noyer dans leur baignoire semblait hors de portée.

Le chauffage serait exclusivement électrique, et interdit dans les salles d’eau, ou urbain là où c’était possible.

Les rénovations d’immeubles anciens paraissaient plus compliquées : installer le chauffage électrique ou urbain impliquait d’abord de réaliser des travaux d’isolation thermique parfois lourds. Il est vrai que cela allait dans le sens des économies d’énergie et que l’Etat les subventionnait. Les réseaux électriques étaient souvent à refaire entièrement, mais ce n’était pas insurmontable ; par ailleurs il y avait moyen de faire aussi baisser les tarifs des assurances habitation parce que c’était un moyen d’éviter des sinistres dus à des courts circuits.

Concernant les sols ou les baignoires antidérapants il existait des revêtements ou des traitements spéciaux que l’on pouvait faire même sur des matériaux anciens. Le résultat était moins joli que dans le neuf, mais c’était acceptable. L’ennui est que l’entretien des sols devenait difficile.

En revanche supprimer les meubles en hauteur était beaucoup plus difficile dans des appartements souvent petits. Il fut proposé la distribution d’escabeaux de sécurité.

Après de nombreuses discussions et une table ronde très controversée ces mesures relativement simples furent adoptées. Les immeubles anciens avaient 5 ans pour se mettre aux normes, faute de quoi les propriétaires seraient mis à l’amende. On décida de suivre finement les statistiques d’accidents en fonction du type d’immeuble (neuf, rénové, non rénové) pour voir l’efficacité des mesures prises.

LES PREMIERS RESULTATS

Hélas 6 mois plus tard les résultats n’étaient guère encourageants. S’il est vrai que les accidents dus à des chutes ou à des empoisonnements avaient plutôt diminué, le nombre total de décès n’avait pas changé. Les pourcentages avaient un peu changé : il y avait beaucoup plus d’électrocutions et de graves brûlures. Cela paraissait illogique mais il fallait tenir compte de la nature humaine. Pas de chauffage dans les salles d’eau signifiaient que les gens y bricolaient des chauffages d’appoint, dont la principale tendance est de provoquer plus de courts-circuits que des chauffages installés selon les normes. Le goût des ménagères pour la cuisine au gaz les amenait à utiliser des campings gaz pour faire leurs grillades plutôt que des plaques à induction, d’autant que beaucoup de locataires n’avaient aucune envie de changer toute leur batterie de cuisine. Or le butane est par définition plus dangereux à utiliser que le gaz de ville. Par ailleurs les accidents de bricolage et de jardinage existaient toujours puisque dans ce domaine rien n’avait été fait.

Concernant l’habitat ancien, très peu de propriétaires avaient rénové leurs appartements, qu’ils y habitent ou qu’ils soient en location. Ils savaient qu’ils avaient 5 ans devant eux. Pourquoi se presser ? Les normes avaient encore des chances de changer d’ici là. Les seuls travaux qui avaient un peu de succès étaient les travaux d’isolation thermique car la facture énergétique commençait à devenir chère. Le gaz et le fuel étant hors de prix le chauffage électrique ou urbain avaient de plus en plus de succès. Certains installèrent aussi des chauffe-eau solaires. Sur le plan des économies d’énergie, donc, le bilan était positif.

On résolut donc de revenir en arrière quant au chauffage dans les salles de bains. Mais Madame Tausch voulait faire diminuer les accidents et décida d’interdire la vente d’outils de bricolage et de jardinage aux particuliers. Plus de tondeuses à gazon, de tronçonneuses, de perceuses, de scies circulaires… On acceptait à la rigueur le tournevis, mais le marteau était très mal vu. On ne pouvait pas faire l’inventaire de l’outillage que les gens possédaient déjà. On fit donc une gigantesque campagne publicitaire pour inciter les citoyens à se débarrasser de ces outils dangereux et à faire appel à des professionnels pour leurs travaux de bricolage et de jardinage.

Au début les artisans étaient aux anges car ils allaient avoir beaucoup de travail. Il s’avéra rapidement que la main d’œuvre se faisait rare. Ils n’arrivèrent bientôt plus à faire face aux nombreuses demandes et commencèrent à n’accepter que les travaux importants. Ils faisaient payer leur service à prix d’or, de sorte que beaucoup de travaux de réparation n’étaient plus faits et que les immeubles se dégradaient faute d’entretien. Installer une tringle à rideaux coûtait plus cher que les rideaux eux-mêmes et demandait six mois de liste d’attente. Les pelouses n’étaient plus tondues, car trouver un jardinier relevait de la gageure.

Le délabrement des habitations entraîna des accidents : chutes, courts-circuits, débuts d’incendie. Le délabrement des jardins provoqua des allergies dues à de mauvaises herbes, l’invasion d’insectes causant aussi maladies et allergies.

De nouveau le risque s’était déplacé. Mais il était toujours là. Et quelques réfractaires s’étaient remis à bricoler et jardiner car ils en avaient assez de voir leur maison tomber en ruine. Ils achetaient leurs outils à l’étranger et les passaient en fraude.

Il fallut se rendre à l’évidence. L’habitation moderne est dangereuse. Supprimer les jardins était déjà une solution, mais c’était bien insuffisant. Que faire ?

Ce qu’il y a de bien avec les fonctionnaires c’est qu’ils n’ont pas besoin de connaître la réalité pour savoir ce qu’il faut faire. Ils sont bourrés d’idées. Madame Tausch n’en manquait assurément pas. Elle décida de légiférer à sa façon :

-       Il serait désormais interdit de construire et de vendre des maisons avec jardin ou piscine (à fortiori les deux). Les maisons devraient être closes de mur et la construction devrait occuper tout le terrain. Si celui-ci était trop grand l’excédent serait cédé à la commune. Celle-ci se chargerait de faire des jardins publics entretenus par des professionnels. A l’intérieur on était tenu de suivre les normes : tout électrique ou solaire, sols antidérapants. Pour éviter les problèmes d’entretien, une agence serait créée et tous les ans elle organiserait un état des lieux dans chaque logement et ferait procéder aux réparations. Il n’y aurait plus du tout de cuisines. La commune se chargerait de construire des cantines municipales où chacun pourrait venir se restaurer pour les trois repas quotidiens : petit déjeuner, déjeuner, dîner. Il serait même possible d’y inviter des amis.
-       De même pour les appartements en ville : puisqu’il n’y avait plus de voitures et que les sous-sols des immeubles étaient désormais inoccupés il suffirait d’y installer des cantines.

Bien entendu ces mesures portèrent leurs fruits. Il n’y eut plus aucun accident de cuisine ni de jardinage dans les immeubles neufs. Par contre les accidents de bricolage baissèrent mais ne disparurent pas. Madame Tausch supposa que certaines personnes enfreignaient les règles.

En revanche les commerçants : boulangers, épiciers, bouchers, poissonniers, maraîchers etc… n’avaient plus qu’à disparaître. On ne peut pas dire qu’ils étaient ravis de la situation. Pas plus d’ailleurs que les quincailliers qui autrefois vendaient des outils et du matériel de cuisine. Les usines de petit électroménager fermèrent aussi. Même les grandes surfaces n’avaient plus leur raison d’être. La crise économique que ces mesures engendraient était énorme. Elle provoqua de nombreux suicides parmi ceux qu’elle ruinait.

Ce que notre fonctionnaire de choc ignorait, c’était que le taux d’accidents dans les jardins municipaux avait triplé, notamment parce que les enfants y couraient sans faire attention, grimpaient aux arbres et parfois se poussaient. Elle ignorait aussi que dans les cantines les problèmes d’intoxication alimentaire, surtout dues à des allergies, avaient remplacé les problèmes de brûlures et de chutes. Ce n’était pas son secteur d’intervention.

Il fallait donc aller de l’avant. Pouvait on raisonnablement supprimer les salles d’eau ? C’était tout de même un problème d’hygiène. Qu’à cela ne tienne, il suffisait de revenir aux bains publics. Eureka !

Mais on chuterait aussi sur les carrelages des bains publics. Peu importe ! Pourvu que ce ne soit plus dans ses statistiques ; elle pourrait de nouveau dormir tranquille.

CATASTROPHE NATURELLE

Automne 2026.
Des pluies diluviennes s’acharnaient sur la région lyonnaise depuis maintenant dix jours. De mémoire de lyonnais on n’avait jamais vu ça. On ne pouvait pas accuser l’effet de serre : il n’y avait plus une voiture, les usines étaient toutes délocalisées, on ne se chauffait plus qu’à l’électricité nucléaire. Par précaution on avait fermé et démonté les barrages. On ne sait jamais. Les sites nucléaires étaient bien protégés des attaques terroristes et archi contrôlés, mais ce n’était pas le cas des barrages hydroélectriques. Surtout les grands mastodontes de la vallée du Rhône.
Or le Rhône grossissait à vue d’œil. Ses flots devinrent tumultueux. On en voyait le niveau grimper d’heure en heure. Jamais il n’avait atteint une telle hauteur. Les gens commençaient à s’inquiéter.
Ce qui devait arriver arriva. Lyon fut inondé. La Presqu’île était sous l’eau et la gare de Perrache impraticable. Donc les trains ne circulaient plus vers le sud. Ils s’arrêtaient à la Part Dieu et repartaient en sens inverse.
Mais le plus grave n’était pas à Lyon même. C’était plus loin, le long du Rhône. De Vienne à Orange la vallée n’était plus qu’un gigantesque lac. Il n’y avait plus de retenues sur le fleuve, donc il s’épanchait librement, débordant sur des kilomètres de terrain plat. Cela fit évidemment des dégâts considérables, mais aussi et surtout des milliers de victimes.
Ce fut d’autant plus désastreux que beaucoup de gens avaient été pris au piège alors qu’ils déjeunaient dans les sous-sols de leur immeuble, transformés en cantines collectives.
On incrimina le mauvais temps inhabituel, mais quelques mauvais esprits se mirent à invectiver le ministère de la sûreté publique et son principe de précaution, qui commençait à taper sérieusement sur les nerfs des citoyens. Privés de moyens de transports personnels, maintenant de cuisine et de salle de bains, obligés de vivre en collectivité et de faire leurs ablutions en public, ils n’avaient vraiment pas l’impression de profiter du progrès technique. Au contraire ils avaient l’impression de régresser. Et maintenant les inondations : c’en était trop. Des émeutes commencèrent à se propager dans tout le pays.

Le ministre de la sûreté fut contraint de démissionner. Bien sûr Prudence Tausch, qui était fonctionnaire, ne fut pas concernée par cette démission. Elle continuerait à exercer ses talents pour son futur patron avec le même zèle. Elle ne se sentait d’ailleurs pas du tout responsable des débordements d’un fleuve qui avait toujours été capricieux. Il aurait suffi que personne ne s’installe dans cette vallée maudite. S’ils avaient réfléchi un peu jamais ils n’auraient construit dans une zone aussi imprévisible. En plus c’était une zone sismique. Quels fous ! Je vous demande un peu. Evidemment la vallée du Rhône était une plaine fertile. Sur ses coteaux s’élevaient de grands vins. Les fruits et légumes y poussaient en quantité et en qualité et approvisionnaient tout le pays. Certes. Mais que de péril pour quelques bouteilles et des légumes ! Et le couloir de la chimie à Lyon, et ces raffineries puantes ! Heureusement qu’elle les avait obligés à fermer et à s’expatrier. Quelle horreur si ces installations avaient été inondées !

Elle avait provoqué des mécontentements lorsqu’elle avait fait arrêter ces usines. Le personnel allait se retrouver au chômage sans espoir de retrouver un travail. Mais c’était mieux que d’être empoisonnés après tout. Ils auraient dû au contraire être heureux de préserver leur santé. Dommage que certains se soient suicidés, que d’autres aient sombré dans l’alcoolisme, que plusieurs aient fait de la dépression et aient été obligés d’absorber des drogues pour survivre. Au moins n’auraient ils pas de cancers liés à la chimie.

Prudence Tausch était une peureuse bourrée de certitudes, ce qui est tout de même assez exceptionnel.

LE REMANIEMENT

Grand émoi à Matignon. Il fallait remplacer le ministre de la sûreté. Or l’opinion publique voulait purement et simplement qu’on le supprime. On décida donc de le faire revivre sous un autre nom. Il fut rebaptisé ministère du cadre de vie. Constant Lamiable obtint le poste. Sa première action fut rapide et efficace. Selon le bon vieux principe de Peter il décida de promouvoir Prudence Tausch par la formule de la sublimation percutante. Il la nomma Directrice de la Sécurité des Espaces Ruraux Inhabités, et transposa son bureau dans un lieu dit de Lozère. 15 habitants, uniquement des fermes isolées. Le lieu-dit « les moutons » dépendait de la commune de Sangite en Larzac, située à 15 km à l’Est, et qui abritait 2500 habitants.
Puis il pria son grand ami Eric Seutout de venir le voir et lui exposa son idée.



UN PROJET D’ENVERGURE :

L’idée du nouveau ministre était simple. On ne pouvait pas supprimer le principe de précaution, mais il fallait le rendre populaire. Il fallait tenter une expérience : la création d’une ville modèle, entièrement neuve, dans une zone sans dangers particuliers : ni sismique, ni inondable, ni proche de zones industrielles. Il fallait évidemment qu’il y ait des emplois pour que les gens acceptent d’aller y vivre, et des distractions pour qu’ils ne s’y ennuient pas. Il chargea Eric Seutout de prospecter pour trouver l’endroit idéal, et de dessiner un projet de ville complète, pour environ 30 000 habitants. On reprenait évidemment le principe des cuisines collectives mais pas des bains, qui n’étaient pas du tout populaires. On ne pouvait pas implanter d’industries mais les sociétés de services seraient les bienvenues, ainsi que des professions libérales et des professeurs puisqu’il faudrait créer des écoles…

Et c’est ainsi qu’Eric Seutout se mit à courir le pays à la recherche du lieu où il allait construire sa future ville modèle.
CC 15/8/2012

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