La tiers-mondisation de la France prélude-t-elle à sa libanisation ?

Observons quand même, concrètement, que le monde entier depuis 15 jours a surtout manifesté son indifférence hypocrite et polie. Et les « frères arabes » sont les plus habiles à se hâter lentement.

C’est cependant, une fois de plus, sous le registre de la seule compassion, ou plutôt de ces solidarités essentiellement déclaratoires, ici enchevêtrées et contradictoires, que nous avons été invités, nous autres Européens, à considérer, sans y participer (2), le nouvel acte du très ancien drame du Proche-Orient.

Certains ont en vue, sans désemparer, toujours et prioritairement, la sécurité des enfants d’Israël. Ils souhaitent qu’on « en finisse une bonne fois » avec des réseaux qui tuent, avec des terroristes aux méthodes inqualifiables.

Comment ne pas se souvenir, cependant, de ce qui s’est passé depuis un demi-siècle, depuis la crise de 1956 : on a vu à quel point s’est progressivement dégradé, dans notre pays, le traitement médiatique, diplomatique et politique d’Israël.

Il y a 50 ans, la France était l’alliée de l’État hébreu et son gouvernement (3), envoyait ses parachutistes sur le canal de Suez. À cette époque, nos journaux et nos radios nous invitaient à admirer ceux qui « du désert de Palestine avaient fait un verger ». Souvenons-nous: c’était l’image courante, celle des pionniers du sionisme, la belle aventure des kibboutz. Elle venait en parallèle avec celle des défricheurs de la Mitidja et des bâtisseurs de l’Algérie française.

Aujourd’hui, les mêmes médiats parisiens nous incitent à fustiger ceux qui, à les entendre, du port de Beyrouth seraient en train de faire un parking : étrange renversement, singulière évolution. Les lecteurs de l’Ancien Testament appliqueront-ils au petit État (ré-) apparu en 1948 les paroles si poignantes et si pleines de nostalgie du prophète Osée : (chapitre XI verset 1) « Israël était encore enfant et je l’aimais » ?

D’autres, par conséquent, jugeront peut-être plus conventionnel, ou certainement moins sujet à controverse, de verser à très peu de frais, une ou plusieurs larmes de crocodile sur le sort du Liban. Et comment ne pas penser, en effet, à ces pacifiques et chaleureuses communautés, dont beaucoup sont chrétiennes, comment ne pas penser à ce pays, si largement francophone, sur lequel la France exerça un mandat, correspondant à celui que la Grande-Bretagne reçut après 1918 sur la Palestine, mandat français qui ne fut finalement pas plus malheureux que l’actuelle sollicitude inopérante de la prétendue « communauté internationale. »

Mais bien sûr, enfin, une certaine sensibilité ne manque pas, non plus, de manifester sa sympathie, ouverte ou vaguement dissimulée, pour le Hezbollah. Il faut d’ailleurs remarquer que les chiites au sud du Liban formaient la 5e roue du carrosse de cet État composite dont ils représentent à la fois la 4e communauté dans l’ordre constitutionnel échafaudé en 1943, et désormais la plus nombreuse dans la réalité démographique.

Maintenir, dès lors, comme le fait l’extrême gauche, un discours de prétendue « solidarité avec le peuple libanais » n’est pas dénué d’ambiguïté gesticulatoire quand on lit les déclarations officielles du Premier ministre (musulman sunnite) et du président de la République (chrétien maronite) de ce malheureux pays.

Au milieu de telles inclinations multiples, est-il permis de s’interroger, alors, sur les destinées de l’Europe ? L’Europe demeurera-t-elle encore, et pour combien de temps, une énorme et molle baleine consommatrice, légitimement apeurée par tous les innombrables petits requins qui l’entourent.

L’Europe s’est-elle seulement entr’aperçue, à la faveur de ces événements, de l’importance stratégique de Chypre, en dépit de l’occupation militaire turque du nord de l’île, dont on découvre encore mieux les motivations véritables, Chypre étant désormais réputé membre à part entière de ce qu’on appelle « l’Union européenne ».

L’Union européenne il est vrai porte comme un drapeau la fausse barbe sale de M. Solana.

M. Solana, dont la diplomatie française du glorieux Douste-Blazy n’agit qu’en sous-traitance, n’est lui-même qu’un prête-nom de la prétendue « communauté internationale ». Mais jusqu’ici la fiction de « communauté internationale » s’est surtout cantonnée au service après-vente humanitaire et subventionnaire sans jamais s’attaquer à la racine des conflits.

Ainsi au Liban rappelons qu’il existe depuis 1979 une FINUL, comptant aujourd’hui environ 2 000 soldats de 7 nationalités différentes, qui a tout de même su totaliser 257 morts en 25 ans (à comparer aux quelque 350 morts libanais et aux 30 soldats et 20 civils israéliens tués depuis le 12 juillet) mais dont le bilan est pratiquement nul, pour un coût astronomique.

Rappelons aussi que pour 192 États membres de l’ONU, on compte régulièrement 30 à 40 conflits armés (contre 10 ou 15 il y a 50 ans) et que des forces d’interposition de l’ONU sont présentes dans 58 pays.

Quel beau succès pour la politique multilatérale de prévention des conflits et de promotion de la paix !

Il nous reste, il est vrai, M. Douste-Blazy. Ce médecin syndiqué n’était plus présentable à la tête de la sécurité sociale : on lui a donc confié le pilotage du Quai d’Orsay. Plus chic. Et moins coûteux.

Voici donc une belle image extérieure pour une France désormais réduite à une généreuse fonction médicale dans la Grande Infirmerie mondiale.

En 1959, pour mettre un terme à l’amorce de première guerre civile libanaise, le général De Gaulle avait envoyé la Marine française croiser devant Beyrouth : les affrontements s’étaient arrêtés immédiatement. Il est vrai qu’à l’époque les amis du FLN algérien (au nombre desquels figurait un certain sénateur Kennedy) mettaient la France en accusation aux Nations Unis : elle ne s’en portait pas plus mal.

Aux yeux du fondateur des IVe et Ve républiques, l’ONU c’était « le Machin ».

Aujourd’hui la souveraineté de l’État français s’exerce difficilement sur le département de la Seine-Saint-Denis.

La tiers-mondisation de la France prélude-t-elle à sa libanisation ? Ne serait-il pas judicieux de s’en préoccuper par priorité ?

©L’Insolent

(1) cf. Le Monde du 21 juillet.
(2) Qu’on se rassure quand même l’Europe sera présente. Elle payera pour reconstruire ce qu’elle n’a pas détruit et qui ne lui appartient pas et elle enverra sans doute des hommes pour maintenir la paix.
(3) Le président du Conseil Guy Mollet (il demeura en fonction de février 1956 à juin 1957) était un socialiste, soutenu par une majorité de Front républicain victorieuse des élections de janvier 1956.

28/7/2006

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