Limites et paradoxes de l’antilepénisme

taguieff livre.jpgUn paradoxe réside au cœur du phénomène Le Pen, qui occupe une large place au sein de l'espace médiatique et politique français depuis trois décennies, paradoxe que l'on peut résumer ainsi : plus on dit vouloir « combattre » les idées de Jean-Marie et de Marine Le Pen, plus les scores électoraux de ceux-ci progressent dans l'opinion. Ou, comme l'écrit Pierre-André Taguieff dans son dernier ouvrage, consacré à ce sujet important : « Depuis le milieu des années 1980, la diabolisation est la stratégie qui, par défaut, a été suivie par tous les adversaires du Front national… Or, la diabolisation a au contraire provoqué une hyper-médiatisation du diabolisé, qui a profité au FN… »

 

 

 

Pour analyser ce paradoxe, l'auteur dresse un état des lieux saisissant du discours politique français actuel (auquel il applique les mots prémonitoires de Georges Orwell : « Quand l'atmosphère générale est mauvaise, le langage souffre ») et il cherche les racines de ce phénomène dans l'histoire politique moderne de la France, et plus précisément dans celle du couple « droite-gauche », qui remonte à la Révolution française.

 

La thèse centrale (si l'on peut employer cette expression, s'agissant d'un ouvrage de réflexion au contenu très riche), peut s'énoncer à travers ce que Taguieff appelle « l'erreur fondamentale de l'analyse politique », qui réside dans une « vision substantialiste de la 'droite' et de la 'gauche', conçues comme deux essences réellement distinctes ». « La pensée binaire est ainsi érigée en mode de pensée naturel et indépassable ».

 

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La gauche française, rappelle l'auteur en citant René Rémond, pratique « un amalgame à des fins polémiques, en donnant à entendre, par exemple, que les libéraux cosmopolites, les patriotes républicains et les nationalistes xénophobes ont une nature commune ». Ainsi, sous prétexte de « combattre le FN », la gauche (et même une partie de la droite) se livrent à un « catéchisme antidroite, adaptation au Zeitgeist du vieil antifascisme routinisé issu de la propagande soviétique ».

 

 

Ce bref résumé, forcément réducteur, du livre magistral de Pierre-André Taguieff, n'épuise évidemment pas son propos : l'auteur, politologue et historien des idées, ouvre en effet dans ce livre un vaste champ de réflexion, qui dépasse largement les enjeux politiques immédiats et actuels du lepénisme et de l'antilepénisme.


Dans le chapitre 2 (Entre « bête immonde » et « vieux démons »), il montre ainsi comment le vocabulaire politique est envahi par celui de la démonologie ! Par cet aspect, son livre s'inscrit dans la suite de ses précédents ouvrages consacrés à la judéophobie (terme qu'il préfère à celui d'antisémitisme), à l'islamisme et au complotisme. Or, cet aspect s'avère fondamental lorsque l'auteur entreprend de répondre à une des questions principales posées par son étude : comment combattre le Front national.

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« Lutter contre le FN ? Assurément. Mais sans se payer de mots, sans inciter à la haine ni cultiver la peur, sans ressasser les mêmes formules politiques creuses, indices d'une défaite intellectuelle accompagnant l'échec politique ». « Face au FN, il faut commencer par vouloir le connaître, puis s'efforcer de comprendre le sens du phénomène politique qu'il représente… »

 

Taguieff cite fort à propos ces mots de Stendhal mis en exergue à son roman Lucien Leuwen : « Ami lecteur, songez à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur… » En politique, comme ailleurs, la haine et la peur vont souvent de pair. Notons à cet égard que l'auteur ne craint pas d'assumer une position minoritaire, voire dissidente, au sein de sa propre communauté de chercheurs, lorsqu'il écrit notamment : « La plupart de mes collèges politologues et politistes ne font guère preuve de doute méthodique sur la question (de la définition de l'extrême-droite, P.I.L).

 

Ce livre s'inscrit à la fois dans la continuité de celui publié par l'auteur en 2012 (Le nouveau national-populisme, CNRS éditions), mais Taguieff évite cette fois-ci l'écueil éditorial du livre très court (propre à notre époque paresseuse), qui est parfois utile mais souvent trop bref sur des questions complexes qui méritent d'amples développements. Il revient ici à son format préféré : celui de l'ouvrage dense et fouillé, sans jamais être obscur ou pédant.

 

Au total, cet ouvrage s'avère un outil indispensable, tant à ceux qui voudront comprendre le phénomène politique du lepénisme, compréhension indispensable à la réfutation des idées qu'il véhicule, qu'à ceux qui voudraient, plus modestement, réfléchir sur l'état actuel de la vie politique française, dont Taguieff est un des plus fins observateurs et analystes.

 

Pierre Itshak Lurçat

 

P.A. Taguieff, Du diable en politique, Réflexions sur l'antilepénisme ordinaire, CNRS éditions 2014.

 

Pierre Lurcat 20/5/2014

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