Pierre-André Taguieff interview

Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS (Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris)
Interview par le journaliste Mauro Zanon pour le quotidien italien Libero (Milan), publiée partiellement le 6 juillet 2014, p. 16 (« Intervista al noto politologo francese »).
150% »>À partir du livre de P.-A. Taguieff, Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire, Paris, CNRS Éditions, 2014.

1) Partons donc de votre dernier ouvrage, dans lequel vous dénoncez le processus de diabolisation du Front national à l'œuvre dans le paysage politico-médiatique. Quand ce processus a-t-il commencé et de quoi s’agit-il dans le détail? Et surtout quand la diabolisation du lepénisme est-elle devenue obsessionnelle au point de faire la fortune du Front national?
 
PAT. Commençons par une définition claire de la question. La diabolisation implique de réduire un individu ou un groupe à une manifestation du Mal ou à une incarnation du diable, et d’en tirer les conséquences pratiques, à savoir l’exclusion, voire l’élimination de l’entité diabolisée. Dans les systèmes totalitaires, la diabolisation des opposants se traduit par leur extermination physique. Dans les démocraties pluralistes, les adversaires diabolisés sont en principe exclus du jeu démocratique, mis à l’écart du système politique. La diabolisation constitue ainsi une méthode d’illégitimation d’un adversaire, d’un concurrent, d’un contradicteur, qui sont ainsi transformés en ennemis à la fois redoutables, méprisables et haïssables. En outre, diaboliser l’autre (l’opposant ou le différent), c’est  se classer soi-même dans la catégorie des représentants ou des combattants du Bien. C’est donc se donner une légitimité, voire une respectabilité à bon compte. Diaboliser est une pratique qui assure et entretient le confort intellectuel et moral du diabolisateur.
 
Lorsqu’elle prend pour cible le Front national, la diabolisation consiste, sur le plan rhétorique, à retourner contre ce parti ses propres méthodes de combat idéologique. En effet, comme la plupart des mouvements nationalistes, le FN, depuis sa création en 1972, diabolise ses ennemis en les désignant, d’une part, en tant que responsables du désordre à l’intérieur de la nation, un désordre facteur d’affaiblissement ou de déclin, et, d’autre part, en tant qu’incarnant une menace pour la survie de la nation.
 
Mais si les nationalistes diabolisent les ennemis du peuple, à l’intérieur, ou ceux de la nation, à l’extérieur, ils sont eux-mêmes fortement diabolisés en retour, étant accusés notamment d’être partisans de la fermeture sur soi de la nation, de se montrer xénophobes ou racistes, et surtout d’être des fauteurs de guerre, en alimentant les peurs et les haines entre groupes, ou en diffusant la vision d’un conflit « naturel » entre les nations ou les ethnies définies comme rivales. Ainsi, à la diabolisation par le FN a répondu celle du FN, faisant surgir un cercle polémique vicieux qui ne cesse de compliquer l’interaction entre le FN et ses ennemis, et d’engendrer des effets pervers. Et ce, d’autant que les positions idéologiques du FN se sont considérablement transformées : pour aller à l’essentiel, disons que le parti lepéniste est passé d’un anticommunisme rabique à un antilibéralisme radical, incluant nombre de thèmes empruntés à l’extrême gauche anticapitaliste, en même temps qu’il substituait à son national-libéralisme conservateur un nationalisme protectionniste coloré de révolutionnarisme. Une analyse du contenu idéologique des récents programmes du FN montre la prédominance des thèmes ou des propositions empruntés à la gauche. 
     
En France, l’antinationalisme est devenu idéologiquement hégémonique à la faveur de la construction européenne. Les nations étant perçues comme des obstacles à cette dernière, le sentiment national lui-même a été réduit par les élites dirigeantes et discutantes, professant un cosmopolitisme abstrait, à une survivance nuisible d’un passé heureusement révolu, à un archaïsme détestable. La méconnaissance de la dimension nationale a été renforcée par la croyance naïve, très répandue dans la haute culture comme dans la culture médiatique, selon laquelle la France serait entrée dans l’ère du post-national, définie par des échanges vertueux annonciateurs d’une paix universelle. Le problème, c’est que le sentiment de l’appartenance nationale, qui revient à celui de posséder une identité nationale, n’a nullement disparu de l’opinion, ni, plus profondément, des mentalités ou des croyances culturelles. Et une identité collective ne saurait se définir par une « ouverture inconditionnelle à l’autre », comme l’exigent les utopistes du « sans-frontiérisme ».
 
À partir de 1983-1984, le mouvement lepéniste a incarné tout ce rejetaient et méprisaient les élites antinationalistes ainsi que les héritiers de gauche du vieil antifascisme. D’où la dénonciation du FN comme « fasciste » ou « raciste », stigmatisation qui l’a isolé dans le système des alliances politiques. Mais, en même temps, le FN a pu s’efforcer, non sans succès, de monopoliser le sentiment national dans tous ses aspects. Il a transformé ce qui était rejeté par les élites en thème mobilisateur. Concernant le nationalisme français aujourd’hui, on peut parler autant d’un retour du refoulé que d’un « retour de bâton ».
 
L’échec de l’antilepénisme diabolisateur est avant tout celui de la gauche, qui avait cru dans les années 1984-1985, en créant un monstre répulsif (dit « fasciste », d’« extrême droite » ou de « droite extrême »), s’être donné l’arme décisive contre la droite. Et, de fait, grâce à un FN fort et perçu comme menaçant, la gauche a exercé un chantage permanent sur les droites libérales et néo-gaullistes, soupçonnées en permanence de se rapprocher du « diable » lepéniste. Mais, désormais, l’arme s’est retournée contre le PS qui, devenu simple gestionnaire de la construction européenne, est confronté à un néo-lepénisme attractif pour les classes populaires et une partie croissante des classes moyennes, sans parler des jeunes. Par ailleurs, si la droite libérale a réussi à reprendre le pouvoir, avec Chirac puis Sarkozy, elle doit cependant compter aujourd’hui avec un FN dont le dynamisme la menace directement.
 
L’UMP est menacée dans son existence même : les pressions de son électorat s’ajoutent à l’absence d’un leader rassembleur et crédible pour provoquer son éclatement ou son évolution, pour le moment imprévisible. Bref, la nouvelle vague lepéniste a modifié profondément le paysage idéologico-politique, qui passe du bipartisme à un tripartisme aux contours incertains dont l’avenir reste encore indéterminé. La France politique est en cours de réinvention, sans l’avoir prévu ni voulu. La tendance au tripartisme est un fait aujourd’hui observable. Mais l’élection présidentielle, qui oriente l’ensemble des affrontements politiques, constitue le plus puissant facteur d’un retour au bipartisme. Au deuxième tour, en 2017, le tripartisme ne sera plus, vraisemblablement, qu’un souvenir.

2) Qui sont les principaux responsables de la montée du Front national et dans quelle mesure ils ont favorisé le succès électoral de ce dernier?
 
PAT. Contrairement à la prophétie d’une disparition progressive du sentiment national, ce dernier, chassé par la porte, est revenu par la fenêtre. La question nationale s’est imposée par des voies inattendues, dont la construction européenne n’est pas la moindre. Comme on le sait, le nationalisme naît du sentiment partagé que la nation est menacée de l’intérieur et de l’extérieur. Menace pesant sur l’indépendance, d’où la réaction dite souverainiste. Menace sur l’identité collective, définie en termes historiques et culturels, d’où la triple réaction anti-européiste, « antimondialiste » et anti-« islamisation ». La nouvelle demande nationaliste se situe au confluent de ces deux exigences fondamentales : préserver la souveraineté de la nation, et conserver son identité historico-culturelle.
 
La plupart des difficultés observables et des conflits qui émergent viennent du fait que cette demande nationaliste n’est pas partagée par tous les individus qui possèdent la nationalité française. Pour simplifier le tableau, je dirai qu’il faut distinguer aujourd’hui trois France qui sont à la fois étrangères et hostiles les unes aux autres : la France urbaine des élites mondialisées, la France périphérique des classes populaires (comprenant une partie importante des classes dites moyennes) et la France des banlieues (des « quartiers », dits parfois « sensibles ») où se concentrent les populations issues de l’immigration, souvent de culture musulmane. Le sentiment d’aliénation affecte particulièrement les citoyens qui habitent la France périphérique, et qui se perçoivent avant tout comme Français. Ils se sentent méprisés par les élites nomades vivant dans un monde post-national, abandonnés ou négligés par la classe politique tournée vers l’Europe et placés en situation de concurrence avec les immigrés venus du Maghreb ou d’Afrique sub-saharienne. Ce sentiment d’aliénation peut prendre la forme du double sentiment d’être dépossédé et colonisé. D’autant que nombre de jeunes issus de l’immigration de culture musulmane nourrissent un fort ressentiment à l’égard des « Gaulois » (les « Français de souche »), par lesquels ils se sentent rejetés et qu’ils perçoivent comme les responsables de leurs échecs sociaux. Dans ces milieux, la gallophobie est aussi forte et aussi répandue que la judéophobie à visage « antisioniste ».
 
Les Français des classes populaires ressentent comme une agression insupportable les attitudes et les comportements de ces jeunes qui insultent la France en prétendant la « niquer » (« Nique la France ! » est devenu un slogan dans ces milieux). Le rejet de l’immigration, perçue comme menace d’invasion et de colonisation à rebours, peut ainsi s’articuler avec le rejet de la construction européenne, exprimant un profond ressentiment vis-à-vis des élites jugées globalement « européistes », que ce rejet prenne le visage de l’euro-scepticisme ou celui de l’europhobie. Avec ses deux faces (anti-immigrationnisme et anti-européisme), ce rejet constitue certainement l’une des plus fortes motivations du vote en faveur du FN.  La gauche ne comprend pas la situation et refuse de la considérer, car il lui faudrait ôter ses lunettes idéologiques. Elle ne reconnaît pas le fait que l’immigration de masse qui afflue sur les pays européens pose de vrais problèmes, elle néglige aussi de prendre au sérieux les anxiétés identitaires qui s’expriment par la dénonciation de « l’islamisation », thème habilement exploité par la plupart des démagogues nationaux-populistes européens.
 
La gauche a perdu les classes populaires, mais elle ne se demande pas pourquoi. Elle tient à ses dogmes par-dessus tout, et pressent obscurément qu’elle est impuissante face à son propre déclin. Il est certes plus confortable pour elle de stigmatiser les citoyens « lepénisés » ou « droitisés » qui se sont éloignés d’elle. Mais les droites libérales qui professent l’européisme comme une méthode de salut et font l’éloge de l’ouverture des frontières ne comprennent pas non plus. Elles sont comme paralysées par des normes incompatibles et des impératifs contradictoires. Ce qui les empêche de reconnaître leur leader suprême qui serait le « sauveur » de la France.
      
3) Vous parlez de « lepénisation des esprits ». Pouvez-vous nous en dire plus sur la question?
 
PAT. L’expression polémique « lepénisation des esprits » a été lancée par Robert Badinter au début des années 1990 pour stigmatiser la complaisance dont une partie de la droite faisait preuve selon lui à l’égard des positions lepénistes. Elle a été interprétée comme visant une imprégnation générale de l’opinion française par les thèses anti-immigrationnistes, assimilées sommairement à des thèses « racistes », soutenues par le Front national. Mais l’expression a aussitôt pris la signification d’une « fascisation des esprits », ce qui impliquait l’assimilation du Front national à un parti-mouvement fasciste (et bien sûr « raciste »), erreur d’analyse imposée par l’héritage du vieil antifascisme dont la gauche semble ne pouvoir se passer pour exister et se définir. La thèse de la « lepénisation » a dès lors joué le rôle d’un modèle explicatif de la montée du FN : la « lepénisation » s’était transformée en cause des succès électoraux du parti lepéniste. Elle incarnait la « causalité diabolique ».
 
L’idée vague de « droitisation » a récemment pris le relai pour expliquer d’une façon magique le dynamisme du FN. Entre-temps, certains observateurs de gauche, ayant en tête le néo-conservatisme américain, ont attribué hâtivement les succès du FN à une imprégnation « conservatrice » de l’opinion, qu’aucune étude n’a permis d’établir. Comme si l’attractivité croissante du parti lepéniste exprimait une évolution générale de l’opinion française vers « la droite », une « droite » devenue insaisissable, ou vers un « conservatisme », qui reste introuvable…
 
À l’instar de la thèse de la « lepénisation », la thèse de la « droitisation » se réduit à une nouvelle version de la théorie populaire du « climat » ou de l’« atmosphère » : quand on ne comprend pas un processus sociopolitique qu’on réprouve, on l’attribue au « mauvais climat » ou au « vent mauvais » censé en favoriser le développement. Et, pour toutes les gauches, c’est « la droite » ou le « conservatisme » qui incarne le Mal : l’accusation de « droitisation » ne relève donc pas du constat objectif ni de l’analyse des données, mais de l’accusation diabolisante. En outre, ces thèses aussi fantaisistes que dogmatiques dérivent d’un raisonnement fallacieux, qui consiste à projeter le résultat dans l’origine : ceux qui dénoncent la « lepénisation » postulent que, si le lepénisme existe comme force politique, c’est parce qu’il y a « lepénisation » de l’opinion ou des mentalités. D’où la recherche des responsables de la « lepénisation » : la chasse aux sorcières peut commencer. Voilà pourquoi la « lutte contre le FN » pédale dans le vide, tout en faisant beaucoup de bruit. Elle est devenu un genre politico-médiatique, à côté des jeux télévisés, des feuilletons et des spectacles de variétés.  


4) Pensez-vous que Marine Le Pen a réussi à dédiaboliser le parti ou le processus de dédiabolisation est encore loin d’être achevé? Et peut-on encore qualifier le FN de parti « d’extrême droite » ? ou bien d’autres adjectifs sont-ils plus appropriés?
 
PAT. Il faut remarquer d’abord que la normalisation du FN est loin d’être achevée : la figure de Marine Le Pen reste fortement rejetée, dès lors qu’elle ne symbolise plus seulement une opposition radicale au pouvoir socialiste, à « Bruxelles », à la « mondialisation sauvage » ou à l’immigration de masse. Mais ce rejet peut être retourné comme un atout, en tant que preuve du fait que Marine Le Pen reste une ennemie du « Système », de « l’UMPS », selon l’amalgame polémique devenu cliché de la rhétorique lepéniste (dans laquelle elle a remplacé la « bande des quatre »). Je note ensuite que, faute d’imagination, la gauche et l’extrême gauche (mais aussi la plupart des leaders de droite) sont vouées à répéter pieusement, d’une façon commémorative, les rites de conjuration du Mal politique. Ce qui entretient le phénomène diabolisé, lui conférant l’attrait du fruit défendu.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, un discours de propagande ne disparaît pas pour la seule raison qu’il est devenu inefficace, son contexte de formation ayant disparu. Car il peut faire tradition, comme c’est le cas pour le discours antifasciste, dont les versions successives constituent autant de recyclages. La tradition, c’est ce qui se répète, en rassemblant et rassurant une communauté de croyants ou de militants. Ils se rassurent mutuellement en diabolisant ensemble.
En outre, la relative normalisation du FN n’est pas le simple effet de la décision prise par Marine Le Pen, reprenant sur ce point le projet défini par Bruno Mégret dans les années 1990, de « dédiaboliser » le FN, de le rendre acceptable au sein de l’espace politique français institutionnel. Projet dont la réalisation se heurtait à un paradoxe, formulable comme le problème suivant : comment  conserver le statut symbolique d’un ennemi du « Système » tout en prétendant être reconnu comme légitime au sein du « Système » ? La solution du problème ne pouvait consister qu’à réussir à transformer le « Système », en imposant le FN comme un parti à la fois populaire et rassembleur, ses succès électoraux suffisant à lui donner une légitimité démocratique, laquelle rend simplement caduque la diabolisation néo-antifasciste. C’est la voie choisie par la nouvelle direction du FN.
 
 En politique, on ne se « dédiabolise » pas à volonté : de multiples facteurs sont en jeu dans l’affaire, qui ne dépendent pas seulement des désirs de tel ou tel leader, aussi bon stratège idéologique soit-il. Bref, il ne s’agit pas d’un programme de « dédiabolisation » qui se serait réalisé linéairement. Le retrait progressif de Jean-Marie Le Pen est simplement dû à l’âge avancé du personnage provocateur, qui conserve cependant sa fonction de nuisance au sein d’un parti dont il est le président d’honneur. Son retrait forcé a provoqué un appel d’air pour le parti qu’il plombait et isolait. Le renouvellement et le rajeunissement des cadres, des adhérents et des sympathisants du FN, à l’image de Marine, ont joué un rôle majeur. Quant au contexte des années 2000, de la prise de conscience de la menace islamiste à la perte de confiance dans les élites nationales européistes, en passant par les peurs liées à une immigration à la fois « clandestine » ou « de masse » ainsi que par l’expérience inquiétante de la crise financière de 2008, laquelle a favorisé le retour de l’anticapitalisme et la diffusion des idées protectionnistes. Comment nier l’accroissement visible, notamment en Italie et en Espagne, de l’immigration irrégulière venue d’Afrique ? Une immigration massive qui, encouragée et protégée par l’exploitation des bons sentiments, paraît immaîtrisable ? Ce qui témoigne de l’impuissance et du manque de courage des élites dirigeantes. Ce contexte a globalement profité au nouveau FN, qui a su adapter son programme aux mouvements de l’opinion, en visant particulièrement les classes populaires. Le vote FN, en 2014, est à l’image de ces transformations idéologiques : désertant la gauche et l’extrême gauche, les jeunes et les ouvriers/employés ont voté massivement pour le parti lepéniste. 
 
Dos au mur, les ennemis du FN continuent de lancer leurs anathèmes et de proférer leurs injures ou leurs imprécations rituelles (le FN « fasciste », « d’extrême droite », « raciste », etc.), rêvant toujours de faire interdire le parti qu’ils prétendent, depuis trente ans, éliminer de l’espace politique. Ils ne veulent pas discuter, critiquer, argumenter, ils rêvent de brûler les nouveaux hérétiques. À la force du préjugé s’ajoute celle de l’habitude, qui, chez les âmes mortes, est l’unique principe d’action. Une âme morte, disait Péguy, est une « âme extrêmement habituée ». Ces âmes mortes sont tournées vers un passé mythologique qui les empêchent d’analyser les situations observables. C’est ainsi que le PCF, étouffé par ses dogmes, a commencé de mourir après 1968. Ceux qui, rejetant les réflexes idéologiquement conditionnés, veulent lutter efficacement contre le FN doivent partir du présent, et observer la manière dont les élus du FN gèrent les villes qu’ils ont conquises. Ces derniers pourraient se re-diaboliser par leurs propres moyens, en accumulant les preuves de leur incompétence, de leurs parti-pris ou de leur sectarisme, etc.  
 
Les positions et les propositions du FN, aujourd’hui, constituent un mélange de thèmes ordinairement classés à droite ou à gauche, à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Son existence et son dynamisme témoignent de la dissémination de ces thèmes dans l’espace de l’opinion, qui n’est plus structuré par l’opposition entre le parti de l’ordre, de la conservation ou de la réaction et celui du mouvement, du changement ou du progrès. Le FN est une formation politique  devenue inclassable en termes de droite ou de gauche. Il s’agit d’un mouvement nationaliste dont la spécificité réside dans le style populiste de son leader et fondateur, Jean-Marie Le Pen, dont la fille Marine a pris la relève en « gauchisant », « jacobinisant » et « colbertisant » nettement le programme du parti. Oublions « l’extrême droite », catégorie commode mais confuse, et catégorie d’amalgame. Le FN un parti nationaliste, à la fois souverainiste et identitaire, donc anti-européiste, « antimondialiste » et anti-immigration, dont le leader se caractérise par son style populiste, jumelant l’appel au peuple, le culte du peuple et le rejet des élites en place. En 1984, j’ai proposé de le catégoriser comme une formation « nationale-populiste », et je pense que cette catégorisation est toujours la moins mauvaise. Comme on sait, l’expression de « national-populisme » a depuis fait fortune.
 
Le syncrétisme idéologique du FN n’est pas une nouveauté dans l’histoire des doctrines politiques : depuis la fin du XIXe siècle, la plupart des mouvements nationalistes combinent dans leurs programmes des motifs et des arguments idéologiques empruntés à toutes les traditions politiques, du traditionalisme contre-révolutionnaire à l’anticapitalisme révolutionnaire, en passant par le conservatisme et le socialisme. Tout nationalisme se situe en principe par-delà l’opposition entre droite et gauche. C’est un trait que le nationalisme à la française a hérité du bonapartiste, dont l’appel au peuple va de pair avec la visée d’un rassemblement interclassiste, transfiguré par la référence à la nation, principe transcendant d’appartenance, incarnation du nouveau sacré politique. Cependant, pour exister politiquement, le nationalisme « ni droite ni gauche » doit être incarné par une figure charismatique, celle d’un « sauveur ». 
 
En outre, on observe que le « ni droite ni gauche » sloganisé par le FN s’est montré en parfaite congruence avec l’évolution du contexte idéologico-politique. Désormais dénué d’un sens déterminable dans le champ des idées politiques, le clivage gauche/droite n’a plus qu’une signification fonctionnelle : il est une condition de l’auto-reproduction du système libéral-démocratique, celui des démocraties représentatives et constitutionnelles. Il permet d’organiser des élections garantissant l’alternance, et fournit aux journalistes comme aux politologues spécialistes des sondages un modèle simple (j’allais dire simpliste) d’analyse et de classement des opinions. Rien de plus. 
 
Mais ce modèle est arbitraire : son seul avantage est que beaucoup de gens croient qu’il exprime une opposition fondamentale dans les visions du monde, et ainsi, s’imaginent avoir des repères dans un monde chaotique, dont le premier trait est précisément l’effacement des repères. On échappe ainsi à l’anxiété engendrée par la mondialisation, processus immaîtrisable parce que ne dépendant de personne. Mais croire que l’opposition droite/gauche signifie autre chose, qu’elle a par exemple un sens philosophique ou une signification morale, cela constitue une croyance fausse, jouant le rôle d’une illusion dont les bénéficiaires sont les élites en place, qui défendent le statu quo démocratique au sens restreint (le système électoral). Les oppositions politiques fondamentales se trouvent ailleurs : entre libéraux partisans de l’économie de marché (dénoncés comme « néo-libéraux ») et anticapitalistes radicaux ou gnostiques (qu’on trouve dans tous les extrémismes, de droite comme de gauche), entre défenseurs du progrès techno-scientifique et écologistes radicaux partisans du principe de précaution ou de la « décroissance », entre souverainistes et européistes ou « mondialistes », entre « identitaires » et cosmopolites, etc.  


5) Le Monde vous a récemment dédié un article, en vous insérant parmi les intellectuels qui dédiabolisent le FN. Qu’est-ce que vous en pensez ? 
 
PAT. En effet, dans l’article polémique signé Jean Birnbaum, « Ces intellectuels qui dédiabolisent le FN » (devenu dans la version papier : « Un si bon diable »), paru dans Le Monde daté du 30 mai 2014, je suis mis nommément en cause et désigné comme l’un de ces « intellectuels » coupables d’avoir œuvré à la « dédiabolisation » du Front national. Je suis donc ainsi, à mon tour, « diabolisé » par le vertueux journaliste de gauche (ancien militant trotskiste ayant conservé ses réflexes idéologiques). Cette accusation non fondée a pour objectif d’alimenter, une fois de plus, une campagne de diffamation contre ma personne. Cet article venimeux, qui cite et épingle sans l’analyser mon dernier livre, Du diable en politique, ne permet en aucune manière au lecteur de se faire une idée claire de son contenu.
 
En guise d’analyse critique, il offre un mélange d’indignation morale et d’insinuations vagues me présentant comme un intellectuel « suspect ». Mais surtout, il dénature et déforme gravement mon propos, en m’attribuant notamment des intentions ou des thèses qui ne sont pas les miennes. Il n’a jamais été dans mes intentions de contribuer à la « dédiabolisation » du Front national. Je constate depuis les années 1990 que la diabolisation, en tant que stratégie anti-FN, n’a cessé de mal fonctionner et, surtout, a engendré nombre d’effets pervers, dont celui de faire tourner le débat politique en France autour du FN. Et j’avance un certain nombre d’hypothèses explicatives sur l’échec global de la diabolisation, dont témoignent les scores électoraux du FN en 2014. Formuler un diagnostic sur un phénomène politique jugé pathologique ne revient ni à l’initier, ni à l’entretenir. C’est même tout le contraire. 
 
Dans mes publications ou mes interventions publiques, je n’ai jamais cessé de combattre le FN, sans pour autant montrer de la complaisance à l’égard de ceux qui, par ignorance, paresse intellectuelle, stupidité ou calculs politiques cyniques, ont contribué à faire « monter » le parti lepéniste et à le rendre attrayant, en prétendant lutter contre « le fascisme », un « fascisme » imaginaire. Certains se contentent de s’indigner plus ou moins bruyamment à coup de slogans désuets, d’autres protestent en défilant contre le score du FN aux élections européennes. Ils récitent pieusement leur catéchisme antifasciste. Quant à moi, j’analyse des évolutions et je m’interroge sur leurs causes. J’appelle aussi à repenser les stratégies de la lutte contre le FN, en partant de ce qu’il est réellement devenu. Je montre, sur la base d’un appareil de références, en quoi l’image d’un FN « fasciste » constitue un obstacle à la connaissance du phénomène national-populiste, dont j’analyse les développements depuis 1984. Aux yeux de certains esprits nostalgiques, commémorant les luttes antifascistes des années 1934-1945, le constat de la mort du discours antifasciste est choquant ou dérangeant.
 
Mais son inefficacité croissante, depuis les années 1980, est un fait, qui devrait nous inciter à réfléchir sur nos illusions ou nos erreurs et à nous mettre en question. L’indignation vertueuse ne constitue ni un mode de connaissance, ni une méthode de lutte politique efficace. Un journaliste a certes le droit d’être en désaccord avec les positions ou les analyses de certains intellectuels. Mais il se déshonore en lançant une chasse aux sorcières contre ces intellectuels en les supposant coupables de la normalisation du Front national, c’est-à-dire, aux yeux d’une gauche qui a cessé de penser, du « pire ». 
 
Je pense être d’autant plus coupable que je ne cache pas que le pire, à mon sens, est incarné par la grande vague islamiste internationale, face à laquelle les dirigeants politiques de droite comme de gauche ne savent que faire, hésitant et oscillant entre des postures contradictoires. Les États occidentaux craignent en effet par dessus tout, en désignant clairement l’ennemi et en le combattant par tous les moyens, de paraître déclarer la guerre au monde musulman, travaillé par le ressentiment, le désir de revanche et la volonté de vengeance à l’égard de l’Occident, passions idéologisés habilement entretenues, intensifiées et exploitées par les mouvements islamistes partout dans le monde. L’accusation d’« islamophobie » s’inscrit dans la stratégie idéologique des mouvements islamistes qui visent ainsi à intimider et à désarmer intellectuellement autant que politiquement les démocraties pluralistes occidentales. 
 
Or, toutes les mouvances du gauchisme culturel et la plupart des intellectuels de gauche se sont faits les relais actifs de cette accusation diabolisante, qui revient à assimiler à des « racistes » non seulement les ennemis déclarés des diverses formes de l’islamisme radical, mais aussi les intellectuels qui osent soumettre à un examen critique les croyances dogmatiques observables dans le monde musulman ainsi que ceux qui s’interrogent sur le comportement des musulmans ordinaires vis-à-vis des actions jihadistes, lesquelles sont loin d’être unanimement condamnées dans l’opinion musulmane (dans les pays musulmans comme ailleurs). Il est à noter que, dans la nouvelle rhétorique antilepéniste, l’accusation d’« islamophobie » a pris une place centrale, se substituant à celle d’« antisémitisme » qui visait le FN de Le Pen père. Par un amalgame polémique classique, ceux qui sont accusés d’être « islamophobes » sont ainsi assimilés à des « lepénistes » au moins potentiels.  

6) Vous, comme Zemmour, Rioufol, Finkielkraut et d’autres journalistes et intellectuels qui ne s'alignent pas sur le dogme du politiquement correct, finissez ponctuellement dans la cible des bien-pensants. Depuis que vous avez écrit Les Contre-Réactionnaires (2007), comment le débat public a-t-il évolué en France? Y a-t-il une dictature soft de la pensée unique au sein du système politico-médiatique?
 
PAT. Le terrorisme intellectuel n’a jamais atteint de tels sommets depuis l’époque franco-stalinienne de l’après-guerre (fin des années 1940/début des années 1950), durant laquelle tout non communiste était suspecté d’être un « fasciste ». La situation s’est aggravée récemment en raison de la montée du Front national, qui a provoqué un affolement des droites et des gauches installées. D’où la recherche frénétique des coupables du « séisme », sur fond d’analogies désuètes avec « les années trente » ou « les années noires ». La chasse aux sorcières lancée en 2002-2005 contre les « nouveaux réacs » (ou les « néo-cons » à la française) et poursuivie contre les suppôts prétendus du « sarkozysme », s’est fixée sur les supposés « complices » du FN.
150% »>Dès la fin des années 1980, l’antilepénisme ordinaire, principal héritage contemporain du vieil antifascisme des années 1930, a pris l’allure d’une machine idéologique fonctionnant dans un seul sens : empêcher de connaître et de comprendre l’ennemi désigné en l’assimilant à une figure répulsive du passé, interdire toute discussion libre et informée sur le mouvement lepéniste et son évolution, substituer l’indignation morale et la condamnation diabolisante à la critique argumentée et à la lutte politique. Or, la diabolisation de l’adversaire empoisonne le débat démocratique, et, en remplaçant l’examen critique par la condamnation morale et l’échange d’injures, elle engendre des effets pervers dont l’accumulation a contribué fortement à  donner un visage attractif au Front national.
150% »>La grande erreur des élites politiques et médiatiques a été de diaboliser sans mesure, « de haut » et « d’en haut », avec condescendance, un parti qui se présentait comme l’expression du peuple, traduisait ses inquiétudes profondes (criminalisées comme « racistes ») et dénonçait les élites devenues étrangères aux classes populaires. En diabolisant le FN, les élites ont paru se défendre elles-mêmes, au lieu de se soucier de la France. La diabolisation a profité en définitive au parti lepéniste, qui n’a cessé de tirer habilement parti de la dénonciation vertueuse et consensuelle dont il était l’objet pour se poser en victime du « Système » et se présenter comme la seule « alternative » sérieuse à ce dernier. Toute dénonciation extrême fait le jeu de l’extrémisme dénoncé. C’est la victoire du slogan : « Entre nous et eux, il n’y a rien ». Si, entre « l’UMPS » et le FN, il n’y a rien, alors le FN est voué à rassembler tous les déçus, les vaincus, les exclus, les inquiets, les insatisfaits. Et cela fait beaucoup de citoyens français, qui en effet votent FN. Devant les succès du nouveau FN, les élites bien-pensantes, incapables de reconnaître leurs erreurs d’analyse, ont concentré leurs tirs sur les prétendus « responsables » du phénomène que leur aveuglement a contribué à nourrir. 

7) Vous êtes sûrement un observateur attentif de l’Italie et de son panorama politique. Pensez-vous qu’il y a des similitudes entre l’antilepénisme et l’antiberlusconisme? La dialectique malsaine qui a caractérisée les dernier vingt ans de politique italienne, antiberlusconisme et berlusconisme, peut-elle se reproduire, ou est-elle déjà à l’œuvre en France, entre lepénistes et antilepénistes?
 
PAT. En France, depuis le milieu des années 1980, l’antilepénisme est l’opium des élites. Il constitue le breuvage idéologique qui les soulage et les endort, en les confortant dans l’idée qu’elles appartiennent au camp du Bien, et que cela suffit à leur bonheur. La dépolitisation prend ainsi le visage d’une hyper-moralisation du débat politique, fondée sur l’alternative de style manichéen : être « pour ou contre » le FN. En outre, l’antilepénisme joue le rôle d’un ersatz de programme politique. Comme si déclarer qu’on lutte contre le Front national équivalait à définir une politique. C’est l’illusion centrale de l’antifascisme depuis le milieu des années 1930, une illusion réinvestie dans l’antilepénisme. Ce que j’ai appelle l’antilepénisme ordinaire masque l’impuissance intellectuelle de la gauche, privée des illusions mobilisatrices du communisme.
 
Le « socialisme » n’est plus qu’un mot vide, une étiquette à peine distinctive, un drapeau décoloré. En outre, l’obsession antilepéniste conduit à placer les propositions lepénistes au centre du débat politique, ce qui équivaut à une défaite intellectuelle des partis de droite comme de gauche. Les antilepénistes, le plus souvent, récitent sans le savoir le catéchisme antifasciste hérité de la propagande communiste : ils ne font ainsi que commémorer une lutte idéologique dont les conditions et les enjeux ont disparu depuis 1945. Il y a là un spectacle qu’on peut juger triste ou comique. La fixation sur le FN produit ainsi une fuite dans le mythe, qui elle-même a pour effet paradoxal une dépolitisation de l’action politique. Le résultat de cette agitation vaine contre le FN, c’est le fatalisme. Car l’antilepénisme hyperbolique et frénétique a échoué : non seulement le FN est toujours là, mais il constitue désormais l’une des trois grandes forces politiques en présence. Or, tandis que le FN se recompose, le PS et l’UMP se décomposent. Les diabolisateurs du FN, persuadé d’avoir tout essayé contre leur « diable » à la française, ne peuvent plus que s’attendre au pire, et répéter la question angoissée de ceux qui se soumettent au destin, un destin obscur, ressenti comme déclin : « Que va-t-il nous arriver ? » Il y a là l’expression d’un irrépressible sentiment d’impuissance. La principale différence entre l’antilepénisme et l’anti-berlusconisme, c’est que le premier a totalement échoué.
 
On peut relever aussi bien des analogies entre l’antiberlusconisme et l’antisarkozyme. Dans les deux cas, on observe le rôle majeur joué par la supériorité morale que s’attribue la « gauche de gouvernement », qui perçoit comme illégitime le fait que la France soit gouvernée et incarnée par un homme de droite. D’où une posture d’indignation forcée et permanente, à tout propos. La bonne conscience, nourrie par la conviction d’être « du bon côté », est devenue un monopole de la gauche à l’époque de son affaissement idéologique et de sa perte d’identité. Comme Berlusconi, Sarkozy s’est imposé comme la figure la plus dynamique d’une droite libérale fière de l’être et pour cela particulièrement détestée par les gauches. En outre, « télépopuliste » aussi doué que Berlusconi, Sarkozy n’a cessé de rebondir grâce à son charisme et à sa maîtrise des médias. Sa récente mise en examen n’implique nullement la fin de sa carrière politique. L’homme a toujours su transformer les obstacles en défis à relever, avec une motivation accrue.

8) Que faire face au FN ?
 
PAT. Il est urgent d’en finir avec l’antilepénisme incantatoire. Pour dire clairement en quoi les orientations du FN sont inacceptables, il convient d’abord d’analyser le programme de ce parti sans lunettes idéologiques, donc sans le lire à travers les stéréotypes accumulés au terme d’une longue tradition « antifasciste ». Mais la critique argumentée d’un programme politique n’a guère d’effets sur l’opinion, qui se nourrit surtout de symboles mobilisateurs lancés par des leaders charismatiques. Les Français ne ressemblent pas aux membres d’un cercle de citoyens formés et informés, intelligents, clairvoyants et de bonne foi. Ils ont des passions plus ou moins idéologisées, et la peur, la jalousie sociale, l’envie ou le ressentiment comptent plus dans l’engendrement de leurs préférences que les argumentations rationnelles. L’indifférence populaire au discours dogmatique et soporifique des experts européistes contraste avec l’enthousiasme mobilisateur déclenché par une Marine Le Pen, un Nigel Farage ou un Geert Wilders. Tous les partis dits populistes, néo-populistes ou nationaux-populistes observables aujourd’hui en Europe sont dirigés, et surtout incarnés, par des leaders dotés de charisme et de fortes capacités démagogiques. Pourquoi les leaders censés incarner officiellement la construction européenne ont-ils si peu d’attrait ? Pourquoi sont-ils aussi dénués de charisme ? Rien n’est plus terne que le visage de l’européisme officiel. Les dirigeants européistes sont sans odeur ni saveur, et couleur de muraille. Le contraste profite aux dirigeants dits populistes.
 
Face au FN, il faut certes d’abord vouloir le connaître, s’efforcer d’analyser les mesures que ses leaders préconisent en les soumettant à un examen critique. Mais il faut se garder de prendre les intentions pour les faits, et cesser de croire qu’on combat efficacement un mouvement de masse en épinglant tel ou tel propos jugé choquant tenu par l’un de ses dirigeants. C’est pourquoi il faut juger le FN avant tout sur ses résultats locaux, dans ses modes de gestion des municipalités qu’il a gagnées, et non plus seulement sur ses intentions déclarées ou ses projets destinés à séduire ses publics. Mais l’essentiel est de répondre d’une façon crédible aux préoccupations et aux inquiétudes de l’électorat actuel et potentiel du FN, tout en offrant à tous les citoyens un projet exaltant et mobilisateur pour la France.
 
Si les partis dits de gouvernement, installés dans la routine, ont perdu leur attrait, c’est en raison de leur impuissance à définir des horizons de sens. Ils doivent d’urgence chasser de leur discours les fleurs de cimetière de la rhétorique européiste standard, dont on connaît le principal motif : « L’avenir de la France, c’est l’Europe ». Comment ne pas entendre par là l’annonce de la fin de la nation française ? On ne saurait s’étonner que la mort annoncée de la France soit loin d’être une bonne nouvelle pour tous les Français. Le rejet de l’Europe est alimenté autant par l’arrogance des représentants du messianisme européiste que par leur aveuglement devant le malaise des citoyens lié à des formes d’« anxiété » ou d’« insécurité culturelle », lesquelles ne se réduisent pas à de simples effets de la crise économique et sociale.   

9)  La droite traditionnelle est crise en Italie mais aussi en France. La semaine dernière, Alain Juppé a déclaré qu’il y aura un renouvellement au sein de son parti. Comment l'UMP pourra-t-elle reconquérir son électorat qui de plus en plus vote FN? Réussira-t-elle à le faire ou la fin du bipartisme et des partis traditionnels est-elle imminente?
 
PAT. La « dégaullisation » de l’UMP (malgré les efforts d’un Henri Guaino), libérant un espace politique pour une forme de néo-bonapartisme, est allée de pair avec la lente gaullisation du FN au cours des années 2000. Que cette gaullisation du FN, menée sous l’impulsion de Marine Le Pen, soit strictement opportuniste ou exprime la réalité d’une évolution idéologico-politique du parti lepéniste, elle répond à une demande sociale de type nationaliste, que les élites européistes de droite et de gauche croyaient avoir disparu. D’où leur surprise, voire leur sidération, devant les succès électoraux du FN.
 
Pour des raisons historiques complexes, il n’y a pas de place, dans l’espace politique français, pour des partis défendant soit un libéralisme intransigeant (hostile à l’État-providence), soit un conservatisme intelligent (hostile aux utopies dites « progressistes »). L’UMP est placée en conséquence devant une alternative que ses dirigeants s’efforcent en vain de contourner : choisir clairement le camp social-libéral (le libéralisme entravé des centristes, devenus indiscernables des nouveaux sociaux-démocrates) ou s’inscrire dans le camp national (actuellement incarné par le FN). Dans les deux cas, elle est menacée par un risque d’éclatement ou de dissolution. Si elle survit, l’UMP devra redéfinir son identité politique et réinventer un système d’alliances pour revenir au pouvoir. La question devient dès lors pour elle, face aux centristes (les sociaux-libéraux) comme face au FN : manger ou être mangé. En France, l’enjeu est de réussir à monopoliser l’idée républicaine, formule de compromis entre les courants libéraux, socialisants et nationalistes. Il ne faut pas exclure le scénario suivant : dans les années qui viennent, un nouveau bipartisme pourrait surgir du chaudron de sorcière, opposant un camp national-républicain à un camp européiste.
 
Iris Canderson 17/2/2016

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