Emeutes du sexe au Caire, le jour de l’Aïd el- Fitr

Comme un fait exprès, un lecteur m’a fait parvenir une vidéo de la chaîne Iqra qui en dit long sur l’avenir de la femme en ce si bas-monde.

Le document met en scène un "alem" (théologien singulier) qui enseigne à des téléspectateurs acquis les différences entre un homme et une femme. Il s’agit du cheikh saoudien Jassem Al-Mutawaa. Comme il n’a aucun doute sur le niveau intellectuel de ses ouailles, le cheikh nous apprend d’entrée que "Dieu a créé l’homme et la femme chacun selon sa propre nature". Après leur avoir laissé un laps de temps suffisant pour se pénétrer de cette idée force, cheikh Jassem attaque sa démonstration, palette graphique à l’appui.

Il dessine, comme le font les enfants arabes, un cercle entourant deux autres petits cercles et une forme ovale, représentant une tête humaine. "Disons que ceci est l’homme", affirme-t-il. Juste à côté mais dans une autre couleur, Jassem Al- Mutawaa dessine un autre cercle de la même composition. "Ceci est la femme, dit-il à ceux qui n’auraient pas encore compris.

Puis vient la démonstration : quelques traits hachurés pour représenter le cerveau sur le front de l’homme. Un phylactère près de la bouche, au-dessin moins fignolé, de la femme pour asséner la "mère de toutes les vérités" : l’homme réfléchit avant de parler. La femme parle avant de réfléchir. "Chez l’homme, proclame-t-il, la pensée précède toujours les mots. Chez l’homme, la réflexion vient en premier et la parole en second." Et comme il mesure l’étendue de notre esprit critique, il prend soin de préciser : "Bien sûr, je ne parle pas de tous les hommes et de toutes les femmes, mais de la plupart."

Poursuite de la démonstration : "La femme commence par parler puis en réfléchissant, elle s’aperçoit que ce n’est pas le sujet qu’elle voulait aborder. Alors, elle commence à faire marche arrière intelligemment et entame un autre sujet. D’un autre côté, l’homme reste silencieux mais son esprit est en marche. Il travaille, il travaille et retarde peut-être un peu mais le cerveau d’un homme fonctionne pendant longtemps même sur des choses simples."

Arrêtons là la démonstration avant que l’audimat de la chaîne ne grimpe encore. Iqra est, paraît-il, la chaîne la plus regardée par les Algériens, ce qui devrait achever de me convaincre que le silence vaudra bientôt son pesant d’or dans ce pays. Il y a des signes annonciateurs comme cette indifférence, cette léthargie des consciences qui arpentent nos macadams. Je reviens donc à l’imperturbable, l’inamovible, l’indécollable ministre de la Culture de l’Egypte, Farouk Hosni. Il apparaît, en effet, au fil des jours que la sortie médiatique de Hosni n’était qu’une tempête dans un bénitier (1).

Il se confirme aussi que le ministre en charge de la culture égyptienne a bien lâché un carré d’as pour deux sept, comme diraient les mordus de poker. A moins qu’il n’ait simplement fait un tour de passe-passe comme l’aurait fait l’ami "Tarboucha", voleur la nuit et premier sur le tapis de prière à l’aube, celui dont nous parlait la semaine dernière notre confrère Ahmed Taha Nakr.

On se rappelle que celui-ci avait dénoncé dans Al-Misri Al- Youm l’hypocrisie de Farouk Hosni, guerroyant contre le hidjab vestimentaire et imposant un niqab à la culture. Il affirmait que pour se faire pardonner ses "incartades" verbales, Farouk Hosni avait mis sur pied une commission religieuse pour censurer les œuvres littéraires artistiques. Sur le même ton, Khaled Mountassar revient dans le magazine Elaph sur cette concession majeure faite aux islamistes.

Pour lui, si le ministre n’a pas renié ses propos et n’a pas présenté des excuses au Parlement, il a fait pire. "Avec ses déclarations sur le hidjab, Farouk Hosni a entrouvert la porte au débat de fond sur la nature de l’Etat en Egypte. Malheureusement, il a imposé un linceul sur la culture dans le seul but de gagner le pardon de ses détracteurs et d’échapper aux représailles."

(1) Le ministre de la culture de l'Egypte avait critiqué le port du voile.

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Chasse aux femmes en Egypte


Par Claude GUIBAL
Ce 23 octobre, le mois de chawwal chassait celui de ramadan. Après un mois d’efforts, l’Egypte célébrait avec liesse la fête de l’Aïd el-Fitr, qui marque la fin du jeûne. Comme chaque année en ce jour férié, les rues du Caire, noires de monde, résonnaient des clameurs de la foule, des pétards, des concerts de klaxons. Sur les trottoirs du centre-ville, les familles endimanchées se frayaient un chemin entre les kiosques à pop-corn et les vitrines brillantes. Un flot joyeux pour une fête populaire, qui, en quelques heures, semble avoir tourné à l’hystérie collective.

Malek Mustafa était au café avec un groupe de blogueurs et de journalistes. Sur son blog : http://www.malek-x.net, il est un des premiers à rapporter les faits. « On nous a dit que des jeunes, frustrés de ne pas avoir pu obtenir des places pour un film, avaient cassé le guichet du cinéma Metro et s’étaient mis à agresser les femmes qui passaient. »
Malek et ses amis, incrédules, partent vérifier. Alors que les rues ont commencé à se vider, ils croisent un groupe d’au moins une cinquantaine d’hommes, âgés de 10 à 40 ans, fondant sur une jeune femme, lui palpant le corps et déchirant ses vêtements. « Y en a une autre ici ! » crie la foule, en se jetant sur une autre femme, qui parvient, chemise déchiquetée, à s’échapper en s’engouffrant dans un taxi. « C’est l’Aïd ». Les témoignages sont unanimes : voilée ou tête nue, accompagnée ou pas, jeune, adulte, vêtue de tenues moulantes ou cachée sous un ample khimar sombre, chaque femme qui passe connaît le même sort, encerclée parla meute, violée par des mains brutales. Pendant que les plus vieux leur agrippent les seins, les plus jeunes se jettent sous leurs robes, tâtant chaque centimètre carré de leurs corps. Les femmes hurlent. La horde s’acharne. Les badauds regardent, ceux qui tentent d’intervenir prennent des coups.

Des commerçants de cette artère marchande parviennent, à coups de ceinturon, à faire reculer des agresseurs, et mettent quelques filles traumatisées à l’abri derrière les grilles baissées de leurs magasins. Quelques rares gardes de sécurité, en faction près d’un centre commercial voisin, tentent d’agir. Mais la police, d’ordinaire prompte à réprimer tout mouvement de foule, s’abstient d’intervenir. Malek s’entend répondre, d’un ton désabusé « C’est l’Aïd. » Il raconte également qu’un officier, voyant un de ses compagnons, Wael Abbas, prendre des photos, le menace de son revolver s’il ne cesse pas. En toute impunité, les agressions vont durer de la tombée du jour jusqu’à minuit.
Devant le mutisme quasi total observé par la presse égyptienne les jours suivants, les blogueurs décident de médiatiser les faits, confirmés par ailleurs à la télévision par une célèbre actrice, Ola Ghanem, témoin des violences. Le ministère de l’Intérieur, sommé par le parlementaire Mustafa Bakri de s’expliquer, rétorque que l’absence de plaintes reçues par la police prouve que ces actes ne se sont jamais produits.

De son côté, l’hebdomadaire Rose al-Youssef, considéré comme proche de Gamal Moubarak, le fils du président égyptien et héritier présomptif du pouvoir, lance à son tour l’anathème contre Wael Abbas, qui a mis en ligne les photos sur son site (1). Le journal l’accuse d’avoir entièrement fabriqué les événements, tirés de ses « fantasmes de malade », et de porter atteinte à l’image du pays, un délit passible de prison. Alors, affabulation de blogueurs en mal de publicité ou déni absurde d’un Etat pris en faute ?

Dans l’impossibilité de savoir avec précision ce qui s’est passé, le pays entier plonge dans la polémique. Alors que les témoignages se multiplient, et que le débat fait rage dans les médias, les autorités égyptiennes choisissent, mardi dernier, d’empêcher par la force une manifestation sur le lieu même des agressions. « Dernier avertissement ! Il ne s’est rien passé ici le jour de l’Aïd, il est interdit de rester dans cette rue, vous partez ! » intime violemment un officier aux journalistes présents.

« Ce pays devient dingue » .


Arrestations, intimidations physiques : les centaines de policiers en civil et d’hommes de main déployés ce jour-là n’hésitent pas à se montrer menaçants. Dans les magasins à proximité, les commerçants, mal à l’aise, se contredisent. « Oui, des femmes ont été attaquées », raconte un employé. « Non, il n’y a rien eu de spécial », assure son patron. « De toute façon, des femmes qui traînent dans la rue un jour où la foule est si dense, à quoi s’attendent-elles donc ? » grommelle un troisième. « Ce pays devient dingue », glisse un passant, effaré par le déploiement policier, faisant écho aux slogans entonnés une semaine plus tôt par d’autres manifestants : « La police protège Moubarak et son héritier, elle protège la corruption, mais elle ne protège plus le peuple. »

« C’est le maillon le plus faible »


Pour une grande partie des Egyptiens, ce sordide fait divers, son traitement et ses conséquences sont en tout cas symptomatiques de tous les maux de l’Egypte. En premier lieu, ils mettent en évidence le divorce entre l’Etat et la population, matérialisé par une police qui n’est plus perçue comme au service du citoyen, mais uniquement destinée au maintien en place du pouvoir. « Pour la première fois, l’appareil d’Etat est en guerre contre le citoyen ordinaire », regrette le politologue Amr Choubaki, en dressant un parallèle entre l’absence de réaction policière le jour des agressions et le déploiement, la même semaine, de milliers de membres des forces de sécurité sur les campus universitaires et dans les unions ouvrières pour empêcher une percée des Frères musulmans lors des élections syndicales.

Le politologue énumère aussi les informations tragiques qui se bousculent à la une des journaux égyptiens depuis un an. Catastrophes ferroviaires en série, naufrage d’un ferry avec plus de mille passagers à bord, absence d’eau potable dans plusieurs quartiers du Caire, épidémie liée à des eaux contaminées dans le delta du Nil : derrière ces drames, les Egyptiens stigmatisent l’abandon de l’Etat et la corruption. « Je ne veux pas absoudre ceux qui ont fait ça, relativise Ibrahim, étudiant à l’université américaine du Caire. Mais il faut prendre en compte la frustration des jeunes : il n’y a pas d’emploi, pas d’avenir. Sur l’Internet, ils voient des images porno, mais ils ne peuvent pas coucher avec une fille avant le mariage, et un mariage, ça coûte cher. On se marie de plus en plus tard, à 30 ou 35 ans ! Alors, l’effet de foule aidant, certains deviennent comme des chiens enragés. »

Pour le South Center for Human Rights, une ONG égyptienne, les événements de l’Aïd sont effectivement « le reflet des problèmes sociaux et culturels de la société causés par la pauvreté, et la culture dominante de violence et de non-respect de l’autre. La tolérance de la police envers ces faits rappelle son attitude lors des violences à l’encontre de toutes les minorités culturelles, religieuses ou sociales, qu’il s’agisse des femmes, des chrétiens.
« Ils savent qu’ils ne risquent rien, souvenez-vous de ce qui s’est produit avant l’élection présidentielle, l’an dernier ! » rappelle Asma Mahmoud, une enseignante cairote. Le 25 mai 2005, en effet, alors qu’un groupe d’activistes manifestait contre la décision d’Hosni Moubarak d’amender la Constitution, une troupe de nervis, encadrés par la police, avait assailli manifestantes et journalistes femmes, déchirant leurs vêtements, et procédant à des attouchements. Aucune plainte n’a abouti.

« Si vous avez de la viande… »


Pour la sociologue Dalal el-Bizri, ces attaques et la banalisation du harcèlement sexuel quotidiennement subi par les Egyptiennes traduisent plus généralement une inquiétante dégradation du statut féminin. C’est en effet aux femmes qu’incombe la responsabilité de se vêtir et de se comporter avec pudeur afin de ne pas provoquer la concupiscence des hommes, relève-t-elle, soulignant aussi que « ces agressions arrivent juste après les propos du mufti d’Australie, qui est lui-même égyptien » .

Le mois dernier, le cheikh Tag el Din Hilali, dans un sermon qui avait fait scandale, avait affirmé, en évoquant des cas de viols en Australie : « Si vous avez de la viande, et que vous la laissez dans la rue sans la couvrir, si les chats arrivent et la mangent, à qui la faute ? C’est la faute de la viande. » Et d’ajouter : « Si la femme était chez elle, dans sa chambre, derrière son hijab, il n’y aurait pas de problème. » Dalal el-Bizri rappelle aussi qu’au Caire, des femmes voilées ont été agressées le jour de l’Aïd. « Or, quand on interroge les Egyptiennes sur leur motivation à porter le voile, un grand nombre disent qu’outre les motivations purement religieuses, elles se sentent protégées, plus respectables en portant un hijab. Ces événements prouvent que le voile n’est pas une protection. Le risque, c’est que la prochaine étape soit de renvoyer les femmes à la maison, le seul endroit où elles sont en sécurité. »

Selon la sociologue, la fragilisation du statut de la femme va de pair avec les séismes qui secouent le monde arabo-musulman. « A chaque confrontation avec l’Occident, guerre du Golfe ou attentats du 11 Septembre, on a constaté une recrudescence du port du hijab. Dans la mentalité arabo-musulmane, il y a cette idée que la femme est celle qui pourrait affaiblir ’’notre combat’’. Quand on dévoile la femme, c’est la oumma tout entière qu’on dévoile. »

La polémique aura au moins permis de lever le tabou. Dans les débats, dans les courriers des lecteurs et les forums, des Egyptiennes racontent désormais leur difficulté à vivre le harcèlement sexuel permanent auquel elles sont soumises. Elles révèlent comment, dans ce pays qui place pourtant très haut l’honneur des femmes, pas un jour ne passe sans qu’elles se sentent agressées, par des regards, des mots, des gestes. Elles expliquent pourquoi elles évitent les wagons de métro mixtes, pour ne prendre que ceux réservés aux femmes, « les seuls où on se sente en sécurité » .

« Finalement, note Amr Choubaki, ces événements montrent l’échec de l’islamisation de ce pays. On n’a jamais autant parlé de morale et de religion, or il n’y a jamais eu autant de violence et d’actes immoraux. Ces faits sont d’autant plus choquants qu’ils interviennent dans un pays où les mosquées sont pleines. On a laissé les gens s’intéresser aux formes religieuses, mais pas au contenu. Ces violences, qu’on n’a jamais connues auparavant en Egypte, sont aussi un des symptômes de l’impuissance de la population égyptienne, qui n’a pas de moyen de s’exprimer politiquement, qui n’a plus confiance en rien, pas même en l’Etat. Tout cela risque de mener au chaos. »

Libération : vendredi 1 décembre 2006

Shirley Loral 14/8/2017

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