Céline: une poésie raciste est-elle possible?

L'ouvrage de Pierre-André Taguieff et d'Annick Duraffour sur Céline pose (et résout) le problème crucial consistant à saisir la nature première du lien entre un auteur et son oeuvre ; leur réponse va en ce sens bien plus loin que le travail d'Emmanuel Faye sur Heidegger lorsque celui-ci se demande comment ce dernier "introduit le nazisme dans la philosophie": comme si cette dernière était à protéger corps et âme contaminés par un objet extérieur à elle ; comme s'il y avait des catégories d'oeuvres bonnes et belles par elles-mêmes. Ce qui est faux.

Ou plutôt ce n'est pas, là, la question. Un sage, même brillant, peut être fourbe, un poète menteur, par ailleurs. Plus précisément il peut se servir de la poésie, de la sagesse, en vue du mal, et ce au-delà de la relativité de celui-ci. Il peut y arriver même très bien. Le mafieux est prudent, vertu reine pour Aristote, il peut aussi avoir un goût rare pour les belles choses.

Un fusil sert à tuer pour manger se défendre attaquer en traitre. Un pamphlet peut servir à avilir l'ennemi choisi ne parlons pas du brulot. La thèse essentielle du livre des deux auteurs sur Céline est là, semble-t-il : ce qui compte c'est donc bien l'intention de départ. Céline peut faire de la très bonne littérature, il n'empêche qu'elle sert aussi à d'autres buts que s'astreindre à se conformer à tels ou tels codes plastiques artistiques, puisqu'il existe d'autres buts qui peuvent être considérés par l'intention de départ comme étant plus importants encore, des buts stratégiques métaphysiques absolus.

Par exemple le désir de racisme chez Céline, Heidegger, c'est-à-dire une volonté de purisme métaphysique au sens d'épurer au devant au delà au dessus au dedans de la physique des corps et des âmes, d'écarter ainsi tout ce qui n'est pas estampillé les saines racines franques, germaines, blanches supposées authentiques bien au-delà d'une question "nationaliste" comme le soulignent les auteurs (p.686) car le terme de "nation" peut être composite.

Hitler avait ce souci. D'où son désir absolu lui aussi de poser la destruction des Juifs d'Europe comme central, bien plus important que de gagner des batailles contre Staline Roosevelt et Churchill. Ses généraux avaient beau le supplier de leur fournir trains armes troupes et munitions Hitler ne les écoutait guère parce que l'enjeu métaphysique au sens décliné plus haut ou la force du mythe à édifier pour les mille ans à venir, le Reich céleste, cet Imaginaire tressé de symboles (telle l'épée de Charlemagne dont on lui donna une copie) viendra envelopper porter chaque geste souffle vision, voilà l'important, "l'ontologie fondamentale" dirait Heidegger.

Aussi lorsque les auteurs se demandent si Céline établit "une poésie raciste" (p.28) ils visent juste, même s'ils hésitent cependant, se reprennent, comme intimidés par leur geste fort, une trouée épistémologique pourtant (un paradigme morphologique en devenir) et pourtant ils reculent lorsqu'ils se questionnent sur le fait de savoir si tel ou tel pamphlet célinien est ou n'est pas de "la littérature" (p.53).

Ils ne devraient pourtant pas flancher, ils tiennent le bon bout, Céline, comme Heidegger, d'autres encore, manient plus ou moins bien tel angle en vue du but à atteindre ; l'analyse doit alors surtout étudier quel est ce but en quoi l'angle choisi est-il utilisé ("outilisé" disait Blanchot) et non pas si tel ou tel angle les mérite ou s'en trouvent souillé.

Il y a là un présupposé à écarter. Lorsque Bataille soutient l'épuration stalinienne, qu'Aragon soutient l'élimination des koulaks en tant que classe, que Blanchot loue la révolution d'Octobre en voulant l'étendre à l'Univers, quand Derrida veut aller plus loin que Lénine (jugeant Bataille trop mou puisqu'il s'agit de détruire la conscience en soi) lorsque Foucault veut effacer l'universalité de l'Homme en tant que détenteur de droits objectifs et citoyens (jusqu'à aller soutenir la révolution khomeyniste) le problème n'est pas tant de savoir s'ils restent ou pas de "bons" écrivains penseurs poètes, mais comment se servent-ils de la poésie de la littérature pour arriver à leurs fins.

Or, il y a dans l'imaginaire bon enfant issu des Lumières l'idée que celles-ci servent obligatoirement au bien de l'Humanité alors que Rousseau avait depuis longtemps répété l'adage ancien que "la science sans conscience est ruine de l'âme" ; mais rien n'y fait ; des générations entières continuent à croire que l'accumulation de connaissances sert automatiquement à parfaire la gentillesse humaine alors qu'elle sert tout autant à armer le côté obscur ; on verra donc en Aragon le gentil surréaliste et son chapeau (piqué à Anatole France) et par extension l'art, la littérature la philosophie la morale la science aujourd'hui avec l'écologie toutes ces catégories se verront embarquées dans une lutte pour le progrès et le bien alors qu'elles ne sont pas faites pour, et bien plutôt à servir d'outils pour de multiples fins, y compris le progrès et le bien, certes, mais pas seulement.

Lorsque Céline veut se débarrasser des juifs et utilise sa littérature pour y arriver ce n'est pas parce qu'il a pris un coup de chaud, ou qu'il s'ennuie, mais bien parce qu'en prenant en pleine gueule si l'on peut dire la guerre de 14, mais aussi la fausse révolution de 17, il croit que les juifs et leur pognon sont derrière, il s'aperçoit que le populo éméché se fait trouer la peau alors que le bel âtre ampoulé arrive à faire jouer ses ballets à l'Opéra tandis que lui doit remballer les siens.

Il s'avère en plus que le directeur qui les lui refuse est juif. Il en voit alors partout, se demande pourquoi, s'en analyser plus loin, mais il n'en a que faire, n'observant guère que les métiers des arts des sciences et des affaires ont été délaissés par les "purs" préférant comme d'habitude les métiers de la guerre de la religion et du pouvoir. Il s'avère que les révolutions du phonogramme de la photo du cinéma permettent aux artistes et assimilés de devenir des personnages importants et dont la production imaginaire nourrit les foules solitaires des mégapoles en germe.

Céline, qui en veut aussi aux faux coco, d'autant plus que beaucoup de leurs chefs sont juifs, amalgame le tout, en vient à considérer que seule une révolution totale fondant pour de bon la vraie race authentique des purs, peu importe leur nom, aryen pourquoi pas (même Vichy ne trouve pas grâce à ses yeux, il traite Laval de "juif" soulignent les auteurs), permettra de "recréer du Français" (p.693) combattre les fléaux métèques et rouges (comme la vinasse, p.27) portés par l'Amérique et les Soviets. Deux laideurs à détruire pour ce médecin qui soigne gratis. Ce que dit exactement Heidegger après 1945 dans son Introduction à la métaphysique. Au sens décrit plus haut de forger une physique des corps et des âmes purifiée de tout ce qui n'est pas elle.

"Céline, la race, le Juif" cet ouvrage tente ainsi de démêler minutieusement (et sur des centaines de pages) cette matrice mère, celle stipulant qu'il est vain d'opposer ou de marier génie et saloperie, que l'attaque anti-juive, anti-rouge de Céline, n'est pas un accident ou une extériorité, mais le fondement abouti de l'oeuvre, abouti au sens où si cela n'existe pas tel quel dans le Voyage au bout de la nuit ou dans Guignol's band leur aboutissement logique (au sens hégélien de manipuler les catégories pour en faire une métaphysique) avait au moins deux issues : soit l'on trouvait la source supposée du "pourrissement" dans les rumeurs de l'époque à coup de "protocole des sages de Sion", de pensées libérales francs-maçonnes honnies par essence, soit l'on tentait de saisir comme l'avait fait pourtant Nietzsche que tous les "États sont des monstres froids" et que même leur destruction espérée par Lénine (bégayant Robespierre) ou leur instrumentalisation façon fasciste/nazie n'apporte rien d'autre que bien pis encore.

Il semblerait que cette leçon de choses n'ait pas été saisie ; avec le livre de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, on s'en approcherait à nouveau. À nouveau la chouette de Minerve ?…

Lucien SA Oulahbib 25/2/2017

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