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L’homosexualité supposée de Rimbaud instrumentalisée

Selon l'OBS:

" Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits de la femme, s’insurgeait en octobre contre ces manuels scolaires qui «s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT (lesbien, gay, bi et trans) de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur œuvre comme Rimbaud.»" (David Caviglioli, 3/12/12) (1)

Outre le fait que la corrélation entre orientation sexuelle et création artistique est sujette à caution puisque rien ne dit que la première produise la seconde (ou le contraire… on a dit d'ailleurs la même chose de la folie supposée créatrice…) il s'avère que l'homosexualité supposée affirmée de Rimbaud d'une part, et la relation supposée principalement homosexuelle d'autre part entre Verlaine et Rimbaud, ces deux affirmations semblent être aussi sujettes à caution si l'on en croit de récentes études.

Ainsi, si l'on s'en tient dans un premier temps aux faits introduits par les propos d'Alain Borer dans son "Rimbaud en Abyssinie" (1984/2003, éditions Points/Seuil) celui-ci avance ceci (p. 153) :

 

" Sans doute a-t-il même renié l'homosexualité (note 44) conçue jadis comme une démarche, de caractère initiatique, un aspect du "raisonné dérèglement de tous les sens" (correspondance 13 mai 1871)".

Borer ajoute dans cette note (44, p. 374) :

" Dans la logique de son entreprise littéraire, Rimbaud aurait renoncé à l'homosexualité ; Bardey et Borelli ont témoigné ce sens, que confirmeraient en Rimbaud sa volonté d'oubli, la condamnation de son passé, l'effort de se "chercher une morale". (…). Sur cet aspect de la vie de Rimbaud, il convient de suspendre son jugement."

Par ailleurs, selon un site spécialisé sur Rimbaud qui a compilé diverses biographies il est fait état que

" Lepelletier a toujours défendu la pureté des amitiés masculines de Verlaine dont il attestait le caractère platonique. L’intimité de Verlaine et Rimbaud : juste de l’intellectualité et de la commensalité. Izambard, Delahaye, Lepelletier, Perquin ne croit pas à leur homosexualité. Pour d’autres, elle ne fait aucun doute."

Perquin est un ami de Rimbaud, Edmond Lepelletier, ami de Verlaine, de même que
Ernest Delahaye (et Bretagne) ainsi que Georges Izambard

Quant à Rimbaud lui-même voici ce qu'il indique lors d'une déposition qu'il a effectuée le 12 juillet 1873, à la suite de son différend violent avec Verlaine, devant le juge d'instruction T'Serstevens (in Correspondance choisie et présentée par Jean-Luc Steinmetz, "Je ne suis pas venu ici pour être heureux, pp.118-119 ") :

" (…) D. Connaissez-vous le motif des dissentiments de Verlaine et de sa femme ?

R. Verlaine ne voulait pas que sa femme continuât d'habiter chez son père.

D. N'invoque-t-elle pas aussi comme griefs votre intimité avec Verlaine ?

R. Oui elle nous accuse même de relations immorales. Mais je ne veux pas me donner la peine de démentir pareille calomnie.

Lecture faite, persiste et signe : C.Ligour. A. Rimbaud. Th. T'Serstevens. "

 

Qu'en déduire ? On peut certes indiquer que cette dernière affirmation de Rimbaud puisse être contestée puisque l'homosexualité étant réprimée à l'époque Rimbaud pouvait s'en trouver inquiété ; sauf que cela ne vient pas infirmer les indications avancées par Borer ainsi que la compilation de biographies citées plus haut stipulant toutes dans l'ensemble que s'il y avait eu des relations intimes très fortes entre Rimbaud et Verlaine, elles peuvent avoir été d'autant plus platoniques que Borer avance que Rimbaud y aurait "renoncé" pour des raisons littéraires.

Approfondissons la question, mais repartons à nouveau vers ce ce site compilant diverses biographies indique :

" Verlaine est satisfait de son parrainage de ce jeune poète qu’il emmène fin septembre au dîner des «vilains bonshommes » ainsi sont surnommés par le chroniqueur Victor Cochinet, dans le Nain Jaune, les parnassiens ayant applaudis bruyamment  Le passant .
Il y a là environ une trentaine de convives : Verlaine, Valade, d’Hervilly, de Banville, Maître, Jules Soury …Au dessert, Rimbaud lit « Le bateau ivre » écrit pour conquérir les milieux littéraires parisiens."

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux- Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans le clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

…Ainsi 25 strophes – Arthur Rimbaud

« C’est Jésus au milieu des docteurs » dira d’Hervilly. « C’est un génie qui se lève » pour Léon Valade. L’assemblée est stupéfaite par les propos de cet enfant avec la maturité d’esprit ".

 

Tentons l'hypothèse suivante : Rimbaud a 16 ans, il admire Verlaine, lui envoie quelques poèmes, celui-ci touché l'invite à venir à Paris en lui fournissant le billet de train, Rimbaud faisant état de son total dénuement. Rimbaud séduit la crème de ces salons parisiens férus de poésie, tel "Jésus au milieu des docteurs" indique Hervilly ; cette séduction nécessairement articule le triptyque "réel symbolique imaginaire" (théorisé, entre autre, par Lacan -note2-, par exemple -note 3- dans le Séminaire XXII) au sens où le réel Rimbaud/Verlaine est enveloppé de la symbolique poétique à un certain état de sa recherche interne (rupture avec les Parnassiens par exemple)qui vient s'incarner dans un imaginaire multiforme donnant chair aux images via l'entrechoc des mots.

Cette intrication réel symbolique imaginaire transcende donc Rimbaud/Verlaine, la cristallisation stendhalienne est alors en marche au sens où leurs corps deviennent les signifiants en chair de tout ce signifié ; ce qui peut déclencher le désir d'être ensemble, toujours, tout le temps, en chaque souffle du monde, dans sa palpitation invisible, d'où la nécessité impérieuse de ne pas se séparer comme dans la passion du coup de foudre où le besoin de partager à chaque instant la même sensation, la même vision, d'où le fait de refuser de se séparer afin que l'univers symbolique ainsi tissé soit en permanence là dans sa réalité ici et maintenant.

À ce stade, le même regard sur le monde s'érige, au sens propre comme au sens figuré, au sens où des images de phallus peuvent sans doute également flotter au gré des effluves et des clins d'oeil lunaires, mais là aussi comme "signifiants" au sens fantasmatique de polarisation comparative de puissance, où l'on rejoint là l'incarnation classique du Phallus que l'on retrouve également dans les mystères d'Éleusis, mais aussi sur certains dessins de la grotte de Lascaux comme l'indique Stanislas Dehaene (dans Consciousness and the brain, Penguin Books, 2014, p.2) sans que pour autant cette tension fantasmatique aille nécessairement se réaliser dans la matérialité.

Aussi maintenir l'idée que cette matérialisation possible mais matricée par un imaginaire et une symbolique donnés serait le socle même de la liaison Verlaine-Rimbaud,  autant dans sa genèse que son fondement, vient en fait à instrumentaliser tout ce processus complexe de l'amitié platonique au sens fort de la symbiose des Idées. Cette matérialisation n'est pas par ailleurs étayée par les faits puisque rien ne vient confirmer, et ce y compris en Abyssinie, que Rimbaud aurait été sinon uniquement du moins principalement mené par cette matérialisation éphémère qui pour lui n'a été guère structurante malgré l'emphase qu'elle a pu prendre en son acmé.

Ce qui pose par contre problème réside dans cette volonté opiniâtre de certains de vouloir à tout prix établir, contre les faits souvent, des corrélations entre sexualité et création, et ce jusqu'à vouloir l'enseigner jusqu'à nos jeunes des Collèges, comme si cela en était la clé alors qu'il s'agit souvent de celle de ces songes entourant le mystère de la Création.

 

*

 

Note 1 http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20121113.OBS9219/sodomie-alcool-et-revolver-a-six-coups.html

Note 2 " En France, J. Lacan a tenté de recentrer la théorie psychanalytique autour de la notion de phallus comme « signifiant du désir »." http://psycha.ru/fr/dictionnaires/laplanche_et_pontalis/voc214.html ; voir également Patrick Valas : Le Phallus ou les phallus ? http://www.valas.fr/Le-Phallus-ou-les-phallus,044

Note 3. Lacan consacre le séminaire XXII (1974-1975) aux trois registres RSI : Réel, Symbolique et Imaginaire.

http://malaguarnera-psy.wifeo.com/seminaire-xxii-rsi.php

Lucien SA Oulahbib 13/3/2017

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