L’affaire Azaria, un fait social total

Le puissant écho que l’affaire du soldat Elor Azaria a eu dans l’opinon publique israélienne montre que quelque chose de fondamental dans les mœurs et la morale du peuple israélien a été touché. Pour le comprendre, il faut prendre en considération que la société israélienne vit en état de guerre permanent, sous la menace très crédible de la destruction que l’Iran et le Hezbolla lui promettent, mais tout en maintenant dans ses rangs une remarquable quiétude et un bonheur de vivre que toutes les enquêtes vérifient. Un tel équilibre suppose une psychologie collective capable de résister à une militarisation de la vie qui serait en d’autres lieux inéluctable et de donner le sentiment de rester humain malgré cette danse au dessus de l’abîme.

 

 

 

Une morale en question

Tout au long du procès Azaria, l' »éthique de Tsahal » fut souvent évoquée pour condamner le comportement du soldat. L’invocation de l’éthique est assez unique dans le paysage des armées du monde, soulignons-le[1]. Mais c’est justement ce qu’implique cette morale dans le contexte contemporain qui est devenue, à l’occasion de l’affaire Azaria, la pierre d’achoppement entre la société israélienne dans son épaisseur et l’élite israélienne, en tout cas celle qui donne le ton dans les médias et, plus grave, le haut commandement de Tsahal.

 

Premier choc: l’inversion des rôles et des responsabilités

Les circonstances de l’affaire autant que la portée de cette morale l’expliquent. Tout semble montrer, certes, que Azaria a tiré de façon intempestive sur le terroriste à terre (déjà décédé selon un expert médical), quoique la source filmée soit extrêmement douteuse du fait du caractère partisan de l’association pro-palestinienne Betselem qui en est l’auteur. Plutôt que soucieuse de « droits de l’homme », sa finalité « professionnelle » consiste à mettre en accusation Israël, en gardant le silence sur les exactions palestiniennes. En effet, l’angle de  la camera, qui fait abstraction de l’environnement, produit un effet disproportionné sur le spectateur, de sorte que l’acte filmé est sorti de la scène où il s’est produit et de son atmosphère: un assaut vient d’être perpétré contre deux soldats par deux terroristes, venus pour tuer des Juifs (la cause expresse de cet acte) pour des raisons religieuses, en « shahid » (c’est à dire en « témoin » et « martyr » de la foi musulmane). L’un a déjà été tué par un soldat, l’autre est en apparence blessé à la jambe et Azaria qui n’est là que parce qu’il est un soldat, sous l’égide de l’armée, seule responsable de cette situation en la personne de ses supérieurs, déboule dans la scène de l’agression et tire sur le soldat réputé vivant.

 

Deuxième choc: la violence de la réaction de Tsahal

L’énorme écho de cette affaire – que d’aucuns ont comparé à une « Affaire Dreyfus » du fait de la division du pays qu’elle a occasionnée – est cependant l’effet de la gestion intempestive et massive de cet événement par le ministre de la défense et le commandement militaire, qui, avant même toute enquête de l’armée, exprimèrent leur condamnation du soldat Azaria dans les termes les plus radicaux (bestalisation, fascisme, meurtre, tuerie, etc), livrant le débat sur l’acte du soldat à l’arène médiatique plutôt qu’à l’armée.

 

Cette réaction s’inscrivait dans un climat social dans lequel des personnages importants de l’armée avaient cru devoir mettre en garde la population contre le « fascisme » montant. Du discours de Moshe Yaalon, ministre de la défense, à cette occasion ( » des éléments extrémistes et dangereux se sont emparés d’Israël et du Likoud [2]), au chef d’état major, Gady Eisenkot, ou à son adjoint, le général Yaïr Golan qui, quelque temps auparavant, la veille du jour de la commémoration de la Shoah, avait alerté l’opinion sur le danger de fascisme. « S’il y a une chose qui fait peur dans le souvenir de la Shoah, c’est de relever les processus nauséabonds qui ont eu lieu en Europe, principalement en Allemagne il y a 70, 80 ou 90 ans, et d’en voir des signes parmi nous en 2016 », sans compter l’ancien chef d’état major, ex-premier ministre, ex-ministre de la défense, Ehud Barak, qui déclara qu’Israël est désormais « infecté par les graines du fascisme« .

 

Troisième choc: rupture de la distinction citoyenne

Dans son acte d’accusation, l’armée décréta que Elor Azaria était responsable de « meurtre » puis, dans le jugement du tribunal militaire, de « tuerie ». C’est comme si elle avait décrété que la scène de l’acte terroriste n’était pas une guerrière mais civile, et qu’il fallait la juger en fonction de critières civils et non militaires. Toute une partie de l’opinion eut le sentiment que Tsahal n’était plus l’armée du peuple et donc de ses citoyens, qu’elle était devenue une « société à responsabilité limitée », au déni de la logique de la souveraineté et du pouvoir d’Etat qui la met en œuvre.

 

Si l’état présent n’était pas un état de guerre, l’ennemi n’en était pas un. C’est tout celà qui a alors envahi nombre de consciences. Le soldat était accusé mais pas le terroriste. La faute du soldat devînt un crime. Dans une telle configuration, le maintien d’un état de pacification interne ne concorde plus avec l’état de guerre réelle au dehorsL Le propre de la souveraineté n’est-il pas de rejeter l’état de guerre au dehors de la communauté étatique et de confier au tribunal  le réglement des différents internes?

 

C’est comme si une privatisation de la condition de soldat s’était produite. Sur le terrain, l’armée ne prenait pas en charge un de ses soldats, faisait abstraction de la scène de terreur et de son ambiance, le chargeait d’avoir commis de sang froid un meurtre, ignorait que le terroriste n’est pas autre que le soldat d’une armée ennemie qui a adopté une stratégie « civile » ( ce qu’on appelle la « guerre assymétrique ») pour vaincre un Etat en bonne et due forme. Les droits du citoyen – ce qu’est un soldat de la conscription  – reculaient devant les « droits de l’homme », dans l’abstraction juridique la plus totale, alors que les deux  doivent rester inséparables, articulés par l’Etat.

 

Cette distinction entre état de guerre et état civil est très importante . Elle implique qu’en situation de guerre, l’ennemi est affronté non comme un individu mais comme une entité collective. C’est bien la règle de comportement du terrorisme palestinien. Le « martyr » vient tuer « des Juifs », n’importe quel juif, et pas Monsieur Cohen ni Monsieur Lévy. Et c’est de cette façon qu’il doit être traité, dans la réciprocité de la violence qu’il vient exercer contre M. Cohen ou Lévy[3]. Recuser cette entité collective dans la personne du soldat ennemi, pour n’y voir qu’un individu, c’est décider qu’on n’est plus dans une scène de guerre mais dans une scène civile.

 

Le discours des médias israéliens avait, en fait, et depuis longtemps, installé cet état de faits en labellisant les actes de terreur au couteau et à la voiture-bélier « intifada des individus », leur enlevant ainsi subrepticement leur qualité d’actes de guerre émanant directement d’une entité palestinienne, qu’elle soit l’Autorité palestinienne ou le Hamas, qui appellent pourtant sans cesse au meurtre des Juifs. Ce déni de la situation de guerre s’inscrit – soulignons-le – dans un discours très critique de la majorité parlementaire et recourt à un code de langage dont la finalité générale vise à couvrir d’un silence de plomb tout ce qui se trame et se dit dans l’univers du « partenaire de paix » pour mieux braquer le focus sur Israël[4]. Il est d’ailleurs fascinant de regarder la télévision israélienne en état de guerre: le téléspectateur a le sentiment qu’il assiste en spectateurs à une guerre qui se passerait ailleurs. Tous les intervenants parlent librement de la guerre en train de se faire, du débat au gouvernement, fournissent à l’ennemi une mine de renseignements militaires. Pour ce dernier, Israël est comme une maison de verre qui le renseigne en temps réél sur ce qui se passe. On pouvait même voir, lors du dernier conflit de Gaza, un journaliste israélien présent sur le plateau (de la deuxième chaîne) interpeller en temps réél un personnage du Hamas qui se trouvait, lui, sur le plateau de la télé du Hamas, branchée en permanence sur Israël.

 

L’origine d’un tel état de fait est connue. C’est d’abord la conséquence de la tension que nous avons constatée entre la sauvegarde d’une vie quotidienne pacifique (ordre « civil ») et la menace de guerre totale qui pèse sur Israël (ordre d' »exception »). C’est bien évidemment pour exploiter ce qui est objectivement, de leur point de vue, une faiblesse et une défaillance, que les organisations terroristes ont attiré Israël, un pouvoir d’Etat, une démocratie, dans une guerre « assymétrique », où l’agresseur attaque uniquement des civils ennemis et prend en otage les siens propres comme boucliers humains : une situation dans laquelle l’ennemi se travestit en civil et oblige l’armée organisée à mettre en péril ses propres soldats et citoyens pour rester « morale ».

 

 

 

Quatrième choc: le sentiment de trahison

Dans un pays, où presque tous les hommes sont des réservistes, cet état de faits a produit un électro-choc. Ces déclarations sur le danger de fascisme envoyaient un message cinglant à une opinion, largement majoritaire (pour la génération en âge de faire son service),  qui récusait la mise en accusation d’Azaria.  Nombre d’Israéliens se sont alors sentis trahis par le Haut commandement. Ils risquaient eux aussi de se retrouver dans la situation d’Azaria sans savoir ce qui leur arriverait s’ils se défendaient et sans être sûrs que l’armée les soutiendraient.  Il y eût des appels à l’objection de conscience. Des événements survenus postérieurement, comme le car bélier lancé sur des cadets de Tsahal à Jérusalem où l’on vit la débandade d’une vingtaine de soldats, ou l’attaque d’un camion militaire à une station d’essence par des émeutiers sans que les soldats ne fassent usage de leur arme furent commentés souvent comme une preuve du mauvais exemple que l’Etat major avait donné aux soldats. L’armée a vu son crédit  d’armée du peuple et de ses soldats entamé.

 

Ce sentiment de trahison trouva aussi à s’exprimer dans les termes du clivage « ashkénazes-orientaux ». Azaria, le »petit peuple » qui le défendait devant le tribunal – que la télévision donna à voir à satiété, portraituré bien sûr comme vociférant, en proie à l’humeur, vulgaire, « populiste » – sont des « orientaux ». La députée du « camp sioniste », la gauche ex-travailliste, Sheli Yakhimovitch, se fit l’écho d’une rumeur qui chuchotait que si le soldat s’était appelé Finkelstein et avait vécu au nord de Tel Aviv, il n’y aurait pas eu d' »affaire Finkelstein »…

 

Le clivage sociétal israélien

Le clivage ethnique auquel nous avons fait référence, ancien mais toujours très vivace, se double en fait d’un clivage politique et social. L' »hégémonie ashkénaze », un thème présent dans le débat public, est en effet un héritage des débuts de l’Etat, voire même de l’époque du Yichouv, qui se confondent avec l’hégémonie du Parti Travailliste jusqu’au « renversement », le Mahapakh, qui s’est produit avec l’élection de Menahem Begin en 1977 et qui a vu le Likoud monter au pouvoir après une longue histoire d’exclusion idéologique, quasi bureaucratique, sous couvert de l’accusation de « fascisme ». L’hégémonie travailliste s’identifia avec l’Etat et notamment le traitement « problématique » dont les immigrants sépharades furent l’objet. Ehud Barak, le leader d’alors du parti travailliste, dans un discours mémorable de « repentance » à Dimona, confirma un tel jugement et reconnut les erreurs passées du Parti Travailliste devant le public d’une ville de développement dans le désert du Negev, un des lieux électifs de l’installation planifiée par l’Agence Juive des immigrants du monde arabo-musulman, notamment d’AFN. À l’époque, l’élection de Begin avait été attribuée au vote sepharade et les intellectuels de gauche (Zeev Sternhell par exemple) n’avait pas manqué de les qualifier de fascistes et d’ennemis de la démocratie.

 

Ce clivage, qui semble être devenu structurel, a pris aujourd’hui une autre connotation. Ce qui partage les deux camps, c’est l’avenir de la Judée-Samarie, conquises en 1967 au lendemain de l’attaque de la Jordanie qui l’occupait depuis la guerre de 1948. Deux camps se sont constitués depuis, qui, chacun, porte une définition contradictoire de ce qu’Israël doit être, une définition que le meurtre d’Itzhak Rabin a evenimée. D’un côté, la gauche, minoritaire, adepte des idées d’Oslo, et de l’autre, la « droite » partagée entre l’hostilité à Oslo et l’idée de « deux peuples-deux Etats ». Ce partage a bien sûr une connotation idéologique, attribuant aux premiers prestige et moralité et aux seconds fascisme et brutalité.

 

Les élites sont, en fait, restées celles de l’époque travailliste, toujours très puissantes dans la sphère institutionnelle: médias, intelligentsia, hiérarchie militaire. Elles sont d’ordinaire extrêment hostiles au gouvernement du Likoud et spécialement à Natanyahou tandis qu’on subodore parfois chez elle, une vieille contemption pour « la populace ».

 

Les exemples de la politique des élites les plus récents ne manquent pas. Dans les parages de l’affaire Azaria, un groupe de généraux à la retraite a ainsi lancé (en janvier 2017) une puissante campagne de publicité qui a couvert tout le pays, avec comme message, écrit en arabe, « Bientôt nous serons la majorité! », à savoir qu’Israël bientôt vivrait sous une majorité[5] musulmane et donc devrait … se dessaisir de la Judée Samarie.  On se souvient aussi à ce propos de la prise de parti antigouvernementale d’anciens chefs des services secrets (dans le cadre d’un documentaire[6]) à propos de l’avenir de la Judée-Samarie[7]. Les fonctions antérieures occupées par ces milieux souligne la portée du phénomène. Et combien d’autres exemples. Un dernier en date dans les médias: sur la première chaîne nationale, chaîne publique, le présentateur de l’émission d’information Moussaf, Ouri Levy, a récemment (mars 2017) entamé son journal par ces mots: « Le Premier ministre a désigné l’Iran comme étant le danger le plus important pour la sécurité d’Israël. C’est peut-être vrai mais ce n’est pas pour demain. Peut-être que le danger le plus réel aujourd’hui est celui les localités juives de Judée-Samarie ou encore la question de savoir si Israël est un pays démocratique ou non et s’il y règne une liberté journalistique… ».

 

« Fascisme » et « démocratie »

Ce discours est réputé inspiré par la « démocratie », un terme qui semble parfois désigner plus une identité ethnique, sociale, politique d’une partie de l’opinion qu’un régime clairement connu. Ce tableau nous rappelle à ce propos irrésistiblement la crise de tous les pays démocratiques[8] et que l’élection de Trump a révélé avec fracas. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’appel à lutter contre le « fascisme » qui émane épisodiquement des élites. Par contre, quand on entend ce discours et qu’on vit en Israël, on ne lasse pas de se demander où ces « antifascistes » vivent vraiment, et s’ils savent d’abord ce qu’est le fascisme. Par contre, les critiques d’Israël n’entendent que celà[9].

 

L’éclairage socio-politique d’un tel état de faits aide cependant à ne pas trop prendre au sérieux l’absence affligeante de débat public. Et puis, la réalité est bien plus triviale, expression du secteur travailliste qui n’a jamais accepté l’alternance démocratique qu’a représenté Menahem Begin qui a mis un terme à un Etat  qui s’était confondu avec un parti. Cette gauche instituée dans l’Etat s’est toujours, et déjà dans le Yichouv, estimée « morale » à l’encontre du « fascisme » du Likoud et du sionisme révisionniste (sous la houlette de Jabotinsky).  On ne peut que voir dans cet état de faits une façon de compenser une faiblesse électorale par un magistère « moral » de circonstance.

 

Pourtant il y a là un problème grave facteur d’égarement du peuple israélien, non seulement parce que de telles accusations fournissent à ses ennemis un puissant motif d’hostilité mais aussi parce qu’elles handicapent son bon fonctionnement et conduisent à une judiciarisation  de l’exercice de l’exécutif, inquiétante dans un pays en guerre. Plus grave, elles ruinent le prestige et le respect de la plus grande partie du peuple israélien, qui n’a plus que son ressentiment à opposer au monopole de la parole et de la morale publiques. C’est ce que, parmi nombre de manifestations, démontre l’affaire Elor Azaria. La démocratie israélienne tant célébrée suffre d’un remarquable déséquilibre des pouvoirs qui entrave l’éxécutif.

 

A ce stade d’excès de comportement, on est presque obligé d’en chercher la raison dans l’histoire des Juifs et peut-être du judaïsme, l’origine d’une telle hostilité envers soi-même et d’autres que soi même parmi les siens, le plus souvent. L’ancien ambassadeur d’Israël en France et professeur à l’Université de Tel Aviv, Elie Barnavi, en a donné une version qui fait froid dans le dos: « Oui, il y a bien deux Israëls, le mien tourné vers le monde séculier et rationnel; et l’autre, idolâtre, centré sur une terre divinisée et prisonnier de croyances archaïques… Entre les deux, il n’y a pas de compromis possible. Dans le combat qui les oppose chaque camp compte ses alliés au sein du monde juif et parmi les Gentils. Ils ont les leurs, Juifs de la diaspora arc-boutés sur leurs peurs ancestrales qui flairent l’antisémitisme partout et sont prêts à se battre pour Abou Dis, jusqu’au dernier Israélien ou évangéliste américain. Nous avons les nôtres », Juifs de l’éthique et Gentils qui consentent encore à faire la part des choses »[10].

 

 

L’invocation de l’éthique de Tsahal

Dans cette ambiance, l’invocation répétée de l' »éthique de Tsahal » pour condamner Elor Azaria prend un sens particulier. C’est elle justement qui semble être devenue la pierre d’achoppement entre les élites et, plus grave, le haut commandement de Tsahal, et la société israélienne dans son épaisseur. Est ce son interprétation « de gauche » ou « de droite » qui est en jeu? Est-ce le contexte de la guerre qui a changé et la remet en jeu?

 

Cette éthique a été l’objet d’un texte, intitulé « L’esprit de Tsahal », adopté à la fin de 1994, et enseigné aux nouvelles recrues. Parmi ses principes,  » un soldat n’utilisera son arme ou la force, uniquement pour réaliser sa mission et quand il y a une telle nécessité », « un soldat n’utilisera pas son arme et la force pour nuire à des non-combattants ou à des captifs. Il fera tout pour empécher qu’il leur soit nui, à eux mêmes, à leurs vies, à leur corps à leur respect et à leurs propriétés ». Jusqu’ici rien de plus normal;

 

Ces principes ont cependant une histoire israélienne. Ils se recommandent d’une doctrine définie comme « la pureté de l’arme ». Elle date des années 1930 et a été forgée par Berl Katznelson, un des fondateurs du sionisme travailliste, de la Histadrout, pacifiste convaincu. Il s’opposa au projet de partition du territoire proposé par la Commission Peel en 1939: « Je ne souhaite pas voir le sionisme se réaliser sous la forme d’un nouvel Etat polonais, avec les Arabes dans la position des Juifs et les Juifs dans celle des Polonais, le peuple dominant. Pour moi, ce serait une totale perversion de l’idéal sioniste… Notre génération a été témoin du fait que les nations aspirant à la liberté, qui rejetèrent le joug de la soumission s’empressaient de le faire peser sur d’autres nations. Tout au long des générations durant lesquelles nous avons été persécutés, exilés et massacrés, nous avons appris non seulement la douleur de l’exil et de la soumission mais aussi le mépris pour la tyrannie. Etait ce seulement du fait de notre dépit? Nourrissons nous maintenant le rêve d’esclaves aspirants à régner? »

 

Cette citation éclaire parfaitement l’arrière plan intellectuel du concept de « pureté de l’arme »: la référence limitée de la Pologne (une expérience historique qui n’est pas partagée par tous les Israéliens, notamment ceux qui sont originaires du monde arabe, c’est à dire celui auquel Berl Katznelson était en 1930 confronté, plutôt que la Pologne), l’idée que les Arabes pourraient devenir les nouveaux Juifs, la mémoire de la souffrance juive passée comme critère de l’action, l’angoisse de ce que pourrait être la souveraineté d’Israël vécue comme une revanche, une vengeance, en réaction à la soumission juive, et finalement une motivation dans laquelle l’implication du sujet juif (et pas dans le sens d' »origine juive ») est totalement absente si ce n’est pour mettre en garde les Juifs (évidemment pas dans la modalité de « victimes » passées mais de sujets libres et souverains) de céder à cette tentation.

 

Berl Katznelson prônait logiquement une « politique de retenue » (havlaga) ainsi définie   » la retenue a pour signification la « pureté de l’arme, tohar haneshek. Nous nous tenons face à ceux qui se lèvent contre nous. Nous ne voulons pas que notre arme soit entachée du sang des « propres » (innocents) ».

 

Quel tableau psychique! Nous avons là le modèle de ce que l’on qualifie, d’une façon sensée être auto-complaisante, d' »universalisme » en l’opposant au « particularisme » juif. Nous avons ici l’origine de la qualification « fasciste » d’une identité juive souveraine qui s’afficherait normalement, à l’instar de tous les peuples. C’est exactement ce qui fut entendu lors de la proposition de loi avortée sur la nation (Hok haleom) en2015, qui voulait inscrire dans la constitution le caractère national de l’Etat-nation israélien de façon tout à fait légitime car, selon tous les auteurs fondateurs de la démocratie, le patriotisme est indissociable d’un régime démocratique. De nombreux essayistes avaient déjà remarqué que dans « L’esprit de Tsahal », aucune motivation patriotique n’était enjointe au soldat, qui intégrerait l’identité juive de l’Etat, la spécificité du peuple juif pour la vie duquel combattre. Au mépris de la réalité effective, quand, par exemple, Tsahal intervînt à Entebbe pour sauver les Juifs pris en otage par les terroristes palestiniens…. Le thème prophétique d’Israël « lumière pour les nations » (Isaïe 66, 15-24) est souvent repris pour contredire « avantageusement » ce patriotisme et pour « justifier » l’existence d’Israël en un détournement fondamental de la pensée prophétique…  Il revient à soutenir que le peuple juif n’a pas le droit d’exister s’il n’est pas moralement « pur ». Or, il n’y a pas à « justifier » l’existence d’un peuple. Elle est une donnée du réél et de la réalité. Dans ce cas, la justification n’a pour source que la condition de victime innée (cf. Katznelson). Cette dimension fut totalement présente dans le « moment Azaria », comme le montra un journaliste célèbre de la deuxième chaine (commerciale, une chaîne très critique du gouvernement) qui s’écria que si c’était celà (Azaria) Israël, il préférait que ses enfants n’y vivent pas.

 

Une morale de la souveraineté?

C’est l’interprétation victimaire me semble aujourd’hui objectivement sur la sellette. Le passage du Yishouv de Berl Katznelson à l’Etat, et, encore plus, de la guerre classique à la « guerre assymétrique » ébranle ce principe. Les Juifs, d’abord, ne sont plus en exil ni persécutés. Il sont les tenants d’un pouvoir souverain qui ne peut « attendre » que l’ennemi vienne couper la gorge de ses citoyens avant de le détruire. Avant d’être des parangons de la « vertu », ils ont, dans la souveraineté, l’impératif de réussir à exister comme Etat et peuple dans une région profondément hostile.

 

Dans la mesure où, temporairement, avec les Palestiniens, la guerre est devenue une guerre assymétrique, les implications du principe de « la pureté des armes » sont remises en jeu . Dans la confrontation entre une armée régulière et une armée terroriste, c’est cette dernière qui a le mot de la fin car, dans ses objectifs de guerre, ses civils ont vocation à être détruits (encore plus avec la doctrine islamique du « shahid »), alors qu’une armée régulière est empétrée dans ses procédures. La question de l’innocence des civlis ennemis devrait se poser aussi. Dans la mesure où, à Gaza, il y a une territorialisation de l’entité ennemie et où le Hamas constitue un pouvoir semi-organisé, ils font corps avec les terroristes, leurs « soldats », tant qu’ils ne se sont pas retournés contre leur commandement. Ne célèbrent-ils pas l’assassinat des Juifs (le mot « Israélien » est inconnu à Gaza)?

 

Le résultat est qu’Israël ne semble pas vouloir gagner la guerre de Gaza qu’il est forcé de rejouer tous les deux ans. Qu’en serait-il avec une entité palestinienne indépendante, tenant cette fois-ci les centres vitaux d’Israel sous ses minables roquettes! Le récent rapport sur l’Opération Plomb durci jette une lumière inquiétante sur cette pente stratégique. Et elle est en rapport directe avec l’affaire Azaria.

 

Dans la doctrine de la « pureté de l’arme », il y a quelque chose de moralement et psychiquement problématique. C’est la notion de « pureté » à propos des armes qui est inquiétante. « Pureté », tout d’abord, implique une quête jusqu’auboutiste d’un absolu et, par ailleurs,  Il n’y a rien de « pur » dans une arme: elle donne la mort et en porter une, c’est faire face sans cesse à la mort, celle de l’ennemi qui vient pour vous assassiner et la vôtre propre.  Dans le judaïsme, le contact avec la mort est l’antithèse de la pureté. Celle ci, rapportée à la violence guerrière, a quelque chose de sacrificiel: génératrice d’un sacrifice de soi et pas de l’élimination de l’ennemi. « Etre pûr » face à l’ennemi, c’est s’exposer à la mort soi même pour ne pas risquer de le tuer. « Ne pas tuer » est bien sûr une injonction cardinale mais elle est levée dès qu’un ennemi tente de vous tuer vous même. Ou bien vous faîtes face ou bien, pour ne pas exercer de violence, vous vous laissez tuer. Cela peut être un choix moral pour des individus non violents mais, même dans ce cas, c’est de facto un suicide par assassin interposé.

 

La pureté invoquée a ainsi tendance à retourner l’arme contre soi ou, le plus souvent, d’autres parmi soi, les « siens ». C’est bien ce que l’on voit dans la réalité. Les tenants de la « morale » s’adressent toujours à un tiers au lieu de trouver des interlocuteurs parmi les leurs: ils dénoncent d’autres Israéliens au nom de cette « morale » dont ils s’estiment les hérauts, auprès d’une opinion occidentale qui affuble pourtant les Israéliens (eux y compris) de tous les travers moraux[11]. Le « processus de paix » s’est  de facto accompagné d’une forme de guerre civile larvée qui se déroule aujourd’hui en Israël mais aussi sur les scènes occidentales.

 

Le problème, avec la « pureté de l’arme », c’est de définir l’ennemi, d’avoir la force de le définir et de lui faire face dans la lutte, avec la même énergie qu’il met à vous tuer. Dans ce face à face, toujours collectif, jamais individualisé, c’est le principe de réciprocité qui est le fondement de la morale. il ne vaut pas seulement entre les individus mais aussi les entités collectives. Dès le moment où l’un est moral et l’autre ne l’est pas, on n’est plus dans une situation « morale », sous peine du sacrifice de soi. Cette morale sacrificielle n’est pas celle de l’alliance fondée sur des obligations réciroques qui cessent dès que l’alliance est rompue, même du point de vue divin si l’on fait référence à l’alliance d’Israël et de la Divinité, au fondement de la notion de « peuple juif » dans la représentation du judaïsme. La morale de l’alliance fonde une politique, justement parce qu’elle est « alliance ». La morale du sacrifice fonde la soumission. Elle est a-politique, anti-politique. Elle ne construit pas de Cité.

 

Retour à Azaria

Nous sommes allés très loin dans l’enquête sur l’affaire Azaria.  Elle a cristallisé, en effet, toutes ces logiques que nous avons sondées, sur un seul homme, qui a commis une erreur, certes, mais est devenu, bien au delà de sa personne,  le bouc émissaire de ce syndrôme considérable, de cette épreuve qui permet de jauger si les Israéliens sont à la hauteur de leur souveraineté étatique. Le sens de l’Etat, de son pouvoir régalien, est en jeu: Etat souverain, pratiquant une politique d’Etat ou camp humanitaire anonyme pour persécutés, voué à la compassion? L’avenir d’Israël comme enjeu de sens se joue là.

 

 

Shmuel Trigano

 

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.


 

 

[1] Si l’on peut comparer, je n’ai jamais entendu quelque chose de semblable à propos de l’armée française pour les opérations en Afrique comme en Irak. L’accusation de pédophilie lancée contre des militaires français en Afrique a furtivement pointé son nez pour se voir étouffée par le ministère de la défense comme par les médias, aux ordres dès qu’il s’agit de la politique étrangère de la République, de même que, dans les années 2000, la responsabilité de la France dans le génocide rwandais n’a jamais constitué d’objet d’investigation pour les médias français. Voir le dossier spécial de la revue Controverses en la matière: http://controverses.fr/Sommaires/sommaire6.htm

 

[2] Le parti de Nétanyahou dont il était membre à cet instant. Le 5 mars 2017 nous apprenons qu’après avoir quitté le Likoud, il a fondé son parti: « anti-corruption » et « anti-haine ». La morale finit prosaïquement dans le marécage de  la politique politicienne…

[3] À l’encontre d’une profonde perversion dont les médias ont le secret qui consiste à rensiogner sur la personne, l’identité, la psychologie et l’histoire des assassins (en l’occurence les terroristes) et à ignorer et occulter totalement la personne de ses victimes. Même après le crime l’assassin est la « vedette ».

[4] La terminologie de la deuxième chaîne, à l’œuvre dans ce discours médiatique, est explicite: un acte terroriste commis par un Juif – un fait néanmoins rare – est qualifié de « raciste » tandis qu’il devient « nationaliste »  quand il est commis par un Arabe (israélien ou palestinien des territoires).

[5] Sur la foi de données statistiques discutables parce qu’elles se fondent sur les chiffres des Palestiniens.

[6] Documentaire sur la chaîne  Arte, The gatekeepers.

[7] On ne ferait pas mieux pour saper la conscience collective israélienne, son image à l’extérieur et mettre en danger l’avenir du pays quand on sait que la « Palestine », c’est l’OLP et surtout le Hamas et quand on sait ce que le retrait de Gaza a donné: plusieurs guerres qui ne sont pas encore closes.

[8] Cf. mon article L »‘impasse de la démocratie post-moderne ». http://www.actuj.com/2017-02/moyen-orient-monde/4764-shmuel-trigano-l-impasse-de-la-democratie-post-moderne#

[9] Mention particulière doit être faite de l’AFP qui fut la seule à parler du soldat Azaria comme du « soldat franco-israélien », une qualification qui ne fut absolument jamais mentionnée en Israël. On aurait eu du mal à soupçonner la nationalité française de cette famille qui semble remonter à loin dans le passé. S’agissait-il pour cette agence de presse qui a adopté le narratif palestinien depuis fort longtemps, de faire rejaillir sur les Juifs français et les immigrants de France en Israël l’ignominie qu’elle attribue au soldat Azaria?

[10] Le Point, 1965, (13 mai 2010, p 54)

[11]  Le souci des civils à Gaza – un souci que ne pratiquent ni les Russes, ni les Américains, ni les Français, etc, dans leurs zones de guerre – n’a pourtant pas empéché qu’Israël soit accusé de « crimes de guerre », ni son souci des citoyens arabes d’Israël n’a pas empéché qu’il soit taxé d' »apartheid ». Peut-être est-ce la morale superlative dont il se recommande, qui lui a valu cette hostilité « morale » planétaire. Elle est perçue par de larges courants de l’opinion mondiale comme une menace pour leur propre culpablité refoulée.

Shmuel Trigano 2/4/2017

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