La crise algérienne, entre un passé ignoré et un avenir fataliste

 
Depuis le 16 Février dernier, le peuple algérien conteste ouvertement la légitimité du pouvoir en place et des millions de manifestants battent le pavé chaque semaine pour exiger le départ du « système », sans pour autant arriver à proposer une alternative crédible.

De semaine en semaine, la principale revendication des contestataires semble être le départ des responsables en place, ainsi que leur jugement, à la fois pour incompétence, corruption et détournement de fonds publics. Leur incompétence est manifeste, au vu de ce qu’ils ont fait de ce pays qui regorge de richesses naturelles et de main d’œuvre bon marché. Le pays a tous les atouts en mains, sauf des dirigeants compétents et intègres. Le chef d’État par intérim, Abdelkader Bensalah, président du sénat sous l’ère Bouteflika, est connu pour n’avoir jamais émis la moindre opposition aux politiques et comportement du pouvoir qu’il a servi de manière passive. Quant au Premier Ministre actuel, Noureddine Bedoui, il a été le ministre de l’intérieur qui a organisé avec tant d’efficacité les fraudes électorales, suivant ainsi les pratiques de ses prédécesseurs. Il ne risque en aucune manière de développer d’autres comportements, car il n’en est tout simplement pas capable.

A l’heure actuelle, la Justice, toujours soupçonnée d’être aux ordres, tente de calmer la colère populaire en arrêtant à tour de bras des personnalités honnies par les manifestants, quitte à en profiter pour confondre entre les femmes et hommes intègres (à l’exemple d’Issad Rebrab l’industriel qui a toujours refusé de se compromettre avec Bouteflika, et Louiza Hanoune, opposante communiste connue pour son franc parler et les dénonciations des dérives du système), et les oligarques corrompus jusqu’aux os, à l’exemple d’Ali Haddad et Les frères Kouninef. Ainsi, on arrête un homme d’affaires connu pour sa fortune obtenue de manière douteuse par la corruption de commande publique, et un autre connu pour son intégrité et sa création de richesses en Algérie, en Amérique Latine et en Europe. On a arrêté Louiza Hanoune, une femme politique, sous prétexte qu’elle a appelé à « changer de régime ».

Dès le début de la contestation, les partis politiques, au nombre dépassant la soixantaine, ont été rejetés par l’opinion qui leur reproche soit une connivence avec le pouvoir, soit leur lâcheté. Malgré leur tentative de se refaire une virginité, aucun d’entre eux n’arrive à se replacer dans l’échiquier politique. Seules quelques personnalités jugées « intègres » par l’opinion, arrivent encore à avoir l’oreille des contestataires. L’avocat Mustapfa Bouchachi semble être l’un des préférés des contestataires, car ayant été élu au parlement, il a été l’un des rares à avoir démissionné pour dénoncer le fonctionnement opaque de cette institution.

Quant aux intellectuels, ils ont brillé par leur absence. Et quand ils se manifestent, ils offrent au public une piètre démonstration de leur intelligence. Car nombre d’entre eux ont été atteint par la corruption, la paresse intellectuelle et le clientélisme en place depuis une vingtaine d’années au bas mot. Les autres ont pris le parti de se taire dans la crainte des représailles. Et les derniers enfin, ont réussi à quitter le pays pour s’installer à l’étranger et tourner la page. Pour ainsi dire, il y a une quasi absence de classe intellectuelle dans le débat pourtant si crucial actuellement, ayant la lucidité d’analyser les faits et de proposer des pistes de réflexion crédibles pour une sortie de crise.

Réunion de consensus pour une sortie de crise.
 
Ces dernières semaines pourtant, il y a eu comme un frémissement dans l’air. Une fois que l’armée, réelle détentrice du pouvoir, a donné le signal d’un début de concertation, plusieurs syndicats, associations et partis politiques ont réussi à se réunir pour présenter au pouvoir des propositions censées ouvrir la voie à des négociations pour une sortie de crise. Faisant fit d’ignorer le principe selon lequel la politique est un rapport de forces, ils n’ont pas su, ou voulu, profiter de ce dit rapport pourtant favorable, puisqu’ils ont chaque semaine plus de vingt millions de protestataires dans les rues. Des centaines de délégués se sont ainsi retrouvés pour au final ne présenter qu’une synthèse de la revendication populaire, sans en faire une force de proposition, et sans en exiger l’application. Pire encore, et à la manière du régime honni de tous, ladite conférence n’a pu commencer qu’après une lecture du Coran, se mettant ainsi de fait, sous la coupe spirituelle des islamistes. Pas d’idées nouvelles donc, pas de calendrier, pas de noms de personnalités susceptibles de représenter la population dans son rapport de force avec le régime en place.

Le problème qui se pose quant à la mise en œuvre des revendications populaires réside dans le fait que la crise soit sans issue. Continuer à avancer de cette façon, c’est aller droit vers le mur. Il est impossible dans les conditions actuelles de mettre en pratique aucune des solutions qui peuvent être proposées. Car toutes mènent vers la reconduction du même système, sous une forme ou une autre. Et c’est justement ce que les contestataires refusent. Le slogan « Tetnehaw Gaâ » « Partez tous » scandé à chacune des manifestations organisées depuis le 16 avril dernier, ne peut être mis en pratique. Car on peine à définir qui est ce « tous ». Et que deviendrait l’Etat, si « tous » devaient partir ? Sur ce plan-là, aucune solution n’a été proposée. On est loin d’avoir trouvé une personnalité comme Juan Carlos, l’ancien roi d’Espagne, qui a réussi à conduire son pays de la dictature franquiste à la démocratie, et mettre l’Espagne sur la voie du développement.

Ce n’est pas la première crise que vit l’Algérie depuis son indépendance. En Juin 1965, Boumédienne avait déposé le président Benbella en promettant au peuple un changement de régime. Sans succès. En 1979, le nouveau président Chadli en a fait de même. Treize années plus tard, ce sont les islamistes qui ont proposé la même chose aux algériens, en utilisant cette fois la violence, résultant en une guerre civile de dix ans faisant des dizaines de milliers de morts et emportant par la même, le Président Boudiaf, le père du FLN, de retour d’un long exil forcé, promettant de remettre le pays sur les rails. L’arrivée de Bouteflika en 1999 a permis au nouveau pouvoir de renouveler la promesse sous une autres forme, aboutissant à la crise actuelle.

La promesse de Zeroual
 
Est-ce à dire qu’il n’y a pas de solution pour l’Algérie ? A notre sens, une seule personnalité a effleuré la solution, sans en mesurer réellement l’ampleur. C’était l’ancien général Liamine Zeroual. Lors de sa campagne pour les présidentielle de 1995, en pleine guerre civile. Au lieu de promettre la lune aux algériens, il avait proposé « une rupture avec les méthodes du passé ». Et en cela, il rencontra beaucoup d’opposition au sein même du système, le poussant à la démission pour laisser la place à Bouteflika.

Zeroual avait raison sur le principe, même s’il était loin d’imaginer que l’exploration du passé est une nécessité absolue afin d’éviter de re-commettre les mêmes erreurs. Sans une analyse adéquate des conditions qui ont emmené le pays vers la catastrophe actuelle, l’Algérie sera condamnée à reproduire les mêmes schémas mentaux conduisant à reprendre les mêmes méthodes qui ne peuvent aboutir qu’aux mêmes conséquences. Jamais l’Algérie ne s’est arrêtée un moment pour faire le bilan de son histoire, ancienne ou récente. Le bilan de la Guerre d’indépendance tarde toujours à venir. Ceux des présidents successifs ont été balayés et mis sous le tapis, et Bouteflika avait même interdit d’évoquer « La Décennie Noire », voulant ainsi tourner la page de dix années de terreur, et recommencer à zéro. L’Algérie, aurait-elle peur de s’examiner, de regarder en face son histoire ? Et si justement la solution résidait dans une re-visitation du passé pour identifier les erreurs majeures qui ont conduit le pays vers la situation actuelle ? La chose n’est certes pas aisée, mais elle n’est pas impossible. L’histoire de l’Afrique du Nord est longue, et il faudrait savoir en tirer les leçons adéquates pour pouvoir se corriger et enfin, pouvoir aller de l’avant.

On pourrait longuement parler de la période antique, de la grande confédération conduite par le roi Massinissa, des guerres puniques et de la domination de Rome. Mais ce n’est pas le plus important. L’Afrique du Nord a pris une part significative dans le développement de la civilisation occidentale à partir du deuxième siècle de notre ère. Des personnalités proéminentes sont apparues sur la scène comme Tertullien, Cyprien et Augustin. « La Cité de Dieu » pourrait bien renfermer les secrets de sortie de crise, non seulement de l’Algérie mais de l’ensemble des pays de l’Afrique du Nord. De fait, l’Abbé Vincent Serralda n’a-t-il pas affirmé que durant une période de cent cinquante ans, la seule production intellectuelle de l’occident venait du sud de la Méditerranée ? [1] Ce qui est largement étayé par des travaux de spécialistes comme Thomas Oden[2], Lucien Jerphagnon, ou encore l’archevêque émérite d’Alger, Henri Teissier et bien d’autres. Les dimensions pagano-judéo-chrétiennes font partie de l’histoire de l’Afrique du Nord, et nous subissons encore aujourd’hui les conséquences de notre reniement, de notre ignorance et même, de notre mépris à leur égard.

C’est à partir de ces judéo-berbères, de ces christo-berbères, de ces « Pères de l’Église », mais aussi « Pères de l’Occident » et de sa civilisation à laquelle l’Afrique du Nord appartient, que la réflexion devrait commencer et remonter jusqu’au vingtième siècle. Qu’est ce qui a fait que le « Maghreb », et en particulier l’Algérie, tombe de si haut ?

Ce qui a mis à terre la pensée africaine a été l’arrivée des Arabes au septième siècle, prônant par la violence leur religion. Depuis lors, la production intellectuelle a cessé dans toute la méditerranée du sud. En dehors de l’exceptionnel Ibn Khaldoun et des traités juridico religieux, aucune pensée notable n’est sortie de ces contrées pendant des siècles. Ce que Félix Emile Gautier appelait « les siècles obscurs du Maghreb ». La première publication connue après la période dite chrétienne de l’Afrique du Nord a été un livre sorti en 1834, quatre années après la prise d’Alger par les français, par Hamdane Khodja dénonçant les violences exercées par les soldats sur les civils. Après cela, rien de notable jusqu’au vingtième siècle, malgré de timides tentatives comme celles de l’Emir Abdelkader, grand ami de la France.

Réveil intellectuel ?
 
C’est au vingtième siècle que commencera un véritable réveil intellectuel en Algérie. Il le sera grâce notamment à la généralisation progressive de la scolarisation des enfants, puis de la chute de l’empire ottoman en 1917, grand maître spirituel de l’Islam de l’époque. Des intellectuels « arabes » vont alors s’atteler à émettre des idées depuis Baghdad, Damas ou le Caire. Ce qui inspirera un certain nombre d’Algériens qui se mettront soit à s’emparer de ces idées comme le fit Messali Hadj (pourtant élevé dans les enseignements du Parti Communiste Français), devenu leader du Parti du Peuple Algérien, le PPA, ou Ferhat Abbas, le pharmacien de Sétif, auteur d’un véritable état des lieux et d’une réflexion qui aurait mérité un meilleur sort que celui d’être ainsi combattu et mis en prison. Ce sera le courant arabo-islamistes qui l’emportera dans le Mouvement national algérien. Les idées divergentes seront violement combattues, et nombre de modernistes ont d^ se retirer ou se cacher.

A partir de cette période, l’Algérie va opérer des choix successifs qui l’emmèneront droit à la crise de 2019. Les nationalistes algériens vont s’engouffrer dans l’illusion d’un réveil arabo musulman qui les sortira de la domination occidentale et qui leur assurera la liberté. Cela se fera au détriment de l’option démocratique affirmée notamment en 1926 et en 1949 lors des crises berbéristes. Au lieu de reprendre les fondamentaux de leur identité ancestrale, ils préféreront sauter dans le train de l’arabo-islamisme, se mettant sous un « joug étranger ». Après s’être libéré de l’emprise coloniale française, l’Algérie s’est mise publiquement sous la domination arabe prônée par Nasser et les cheikhs d’El Azhar et de la Mecque, et se laissant séduire par les thèses pan arabistes venues d’Irak et de Syrie. De fait, le glissement de l’Algérie se fera de manière progressive, en arabisant les écoles et les universités, en combattant toute idée non conforme à la doxa officielle, puis en islamisant la société à partir des années quatre-vingt par Al Qaradaoui et consorts, paralysant l’activité intellectuelle et stérilisant toute production d’idées. Le reste, on le connaît. Après plusieurs semaines de crise, la dix-huitième au moment de la rédaction de ce papier, aucune idée n’a pu être produite pour donner un début d’espoir de sortie de crise. Pire, la réunion signalée plus haut a commencé par la récitation de longs versets du Coran, dévoilant que le pays n’est pas sorti de l’auberge, les opposants n’arrivant pas à se départir du voile spirituel qui couvre leur intelligence et leur pensée. Le pouvoir en place continue de réprimer et de résister à la volonté populaire, allant même à l’encore de sa demande en imposant ses propres conditions pour toute sortie de crise. Le Général Gaïd Salah ne cesse de montrer la voie qui lui semble la meilleure pour tromper le peuple, il n’en demeure pas moins que la contestation demeure et résiste.

Remonter le temps
 
Le courage serait certainement de pouvoir remonter le temps et de réexaminer les choix faits au vingtième siècle par une « élite » asservie à une pensée étrangère, loin des traditions intellectuelles nées en Afrique du Nord, dont celle d’Augustin dont la pensée pourrait être salutaire dans cette crise. L’étude des Maîtres à penser nord africains, si elle a servi des gens comme Luther, Calvin et Newman, pourrait bien se révéler d’une grande efficacité pour ceux du Maghreb qui cherchent une porte de sortie. Il faudrait avoir le courage de regarder avec lucidité toutes ces décennies de choix erronés et mensongers qui ont conduit le pays vers la situation catastrophique actuelle, et prendre des décisions à contre sens de tous ce qui a pu se faire depuis plus d’un siècle.

Il faudrait en premier, remettre en question le choix de l’arabe comme langue qui en exclut les autres dans un pays berbère naturellement ouvert à son environnement. L’arabe est hégémonique et ne tolère ni la diversité ni la concurrence. Il véhicule un mode de pensée, rentre chez les gens et chasse de chez eux tout ce qui fait leur identité, leur nature et leur caractère. Cette pensée arabe stérilise les intelligences et appauvrit les esprits. Puis il faudra combattre de façon plus déterminée l’islamisme comme inhibiteur de toute pensée libre et d’expression démocratique. Il faut revoir les fondements mêmes de ce qui est aujourd’hui l’État algérien pour le replanter dans son terreau naturel, celui d’un pays africain, méditerranéen et occidental. Ce sont tous les choix opérés dans le passé en contradiction avec ces dimensions qui ont provoqué la catastrophe actuelle. Ce sera de en les corrigeant qu’il ressortira du trou dans lequel il se trouve depuis le septième siècle, et rejouera à nouveau son rôle de producteur d’idées et de pensée.



[1] Le Berbère lumière de l’Occident. Paris, 1990.

[2] Comment l’Afrique a façonné la pensée chrétienne. How Africa Shapped the christian mind. Paris, PJA, SD

Nabil Ziani 28/6/2019

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