Bible, Coran, Évangiles, il ne s’agit pas du même « Livre »…

Commençons par le dit " Livre".

Il faut plutôt entendre, dans cette locution, "les gens du Livre", ceci : Les gens (Juifs et Chrétiens) dont parle le "Livre" les désigne comme détenteurs antérieurs de la Loi ou Parole de Dieu, sauf qu'ils l'ont dénaturé. D'où la nécessité d'un autre Envoyé pour le signaler : Mahomet.

Dans ces conditions, le "Livre" avec un grand L ne peut être évidemment la Bible…Mais la Parole dont le Coran est le discernement et en réalité le seul accès. Ce qui implique qu'il devient, par substitution, le Livre en tant qu'il est en quelque sorte son Recueil.

Bref, le "Livre" seul le Coran le détient en totalité (tout en recueillant dans ce qui précédait ce qui est vérité) et non pas la Bible comme le croient, flattés sans doute, juifs et chrétiens (voir note A).

Pour le démontrer, je m'appuierai tout d'abord sur la sourate III verset 3. Puis sur la note 1 écrite par D.Masson lorsqu'il traduit le verset 53 de la sourate II du Coran.

Citons tout d'abord III,3 : (La Pléiade, 1967, p. 11) :

" Il a fait descendre sur toi (Imran) le Livre avec la Vérité ; celui-ci déclare véridique ce qui était avant lui."

Ainsi le "Livre" ne symboliserait pas un livre mais la "Loi" avec en quelque sorte son mode d'emploi " la Vérité", c'est-à-dire le Coran, qui ferait le tri de ce qui "était avant lui". Ne retenant donc ce qui (lui) sied…(et là l'ambiguïté commence…).

Passons maintenant à II,53 :

" – Nous avons donné à Moïse le Livre et le discernement ("note1"). Peut-être serez-vous dirigés ! " (Ibidem, p. 11).

Lisons maintenant cette "note 1" de D. Masson (Ibidem, p. 783) :

"- Le terme : furqän désigne parfois le Livre révélé en tant que critère, discrimination entre le bien et le mal. Il revient encore en XXI,48 au sujet de la Tora ; il est appliqué au Coran en II,53 ; III,4 et XXV,I ; il est encore employé avec le sens de discernement entre le bien et le mal en VIII,29 et, entre les justes et les incrédules, en VIII, 41."

Observons ces indications de Masson une par une :

XXI,48 : -" Nous avons donné la Loi à Moïse et à Aaron, comme une Lumière et un Rappel pour ceux qui craignent Dieu ; (…)"

Loi, Lumière, Rappel, voilà le "Livre", et cette trinité -(si l'on ose dire…-cf., voir note B-…)- se révèle dans ce discernement ou cette vérité que serait, donc, le Coran…

III,4 :-" Il avait fait descendre la Tora et l'Evangile -direction, auparavant, pour les hommes- et il avait fait descendre le discernement."

Ainsi, Tora et Evangile qui étaient "auparavant" une "direction" sont supplantés par le " discernement" (le Coran ou la "Vérité" : III,3, voir plus haut), c'est du moins ce que le "auparavant" indique comme sens premier…

XXV,I : " Béni soit : Celui qui a révélé le discernement à son serviteur afin qu'il devienne un avertisseur pour les mondes ; celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre ; celui qui ne s'est pas donné de fils ; celui qui n'a pas d'associé en sa royauté ; celui qui a créé toute chose en fixant son destin d'une façon immuable."

Le "discernement " à nouveau qui s'oppose aux notions chrétiennes de "fils" et de Trinité ("associé"), or, il est dit plus haut que le discernement ou la Vérité ou le Coran reprend ce qui est véridique "auparavant", sauf que là il ne reprend pas ces deux notions qui sont l'axe essentiel du christianisme : sans elles, celui-ci n'est plus qu'une antériorité parmi d'autres, un vestige.

VIII, 29 : " Ô vous qui croyez ! Si vous craignez Dieu, il vous accordera la possibilité de distinguer le bien du mal (1) ; "

Note de Masson ( VIII,29,1 p. 841) : "un seul mot : furqän", terme que nous avons vu plus haut dans la note 1 de II,53 et qui désigne tout à la fois " le Livre révélé en tant que critère, discrimination entre le bien et le mal".

VIII, 41 : " (…) si vous croyez en Dieu et à ce qu'il a révélé à notre Serviteur le jour où l'on discernera les hommes justes des incrédules ; (…).

Discerner, toujours, et comment ? Sinon en appliquant la Loi ou Le Livre et ce via ce qui en serait la Vérité ou le Coran.
Ce qui implique de ne plus chercher à interpréter mais à appliquer. Le juridique supplante désormais la philosophie comme le politique…

Citons maintenant un travail effectué par l'islamologue Anne-Marie Delcambre intitulé L'islam des interdits (Desclée de Brouwer, 2003) afin de montrer en quoi la manière dont sont traités les Juifs et les chrétiens dans le Coran renforce la conviction que lorsque celui-ci parle des "gens du Livre" il ne parle pas de la Bible, mais de la Loi dont le Coran serait le seul moyen de discernement.

Sur les Juifs, Delcambre observe que (p.46) la sourate II, 79-85, les accuse d'être en quelque sorte des " faussaires"; Masson rappelle, lui, ( Introduction, p. XXII) la sourate II, verset 75 ; ils sont également "maudits" dans IV, 154/157 et dans LXII,5. Et doivent être humiliés (p.52) : IX,29. Observons que dans cette dernière sourate (p 228 dans la traduction Masson) il est dit : " Combattez : (…) ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie Religion. " On retrouve, là, la locution "les gens du Livre", seulement on voit bien là qu'il s'agit de la "Loi" et non pas de la Bible, et que parmi ses adeptes "ceux qui" ne "pratiquent pas la vraie Religion" eh bien " Combattez" les… On ne peut être plus clair : si la Bible était le Livre on ne voit pas pourquoi il faudrait combattre ceux qui s'en réclament…Donc la locution "Livre" veut dire Loi et la "vraie religion" ne serait que le discernement ou la vérité, bref, le Coran (cqfd).

Sur les Chrétiens, Delcambre remarque (p.56) qu'ils sont déclarés "impies" (V,73-77) ; observons que dans ce dernier verset il est dit : " Ô peuple du Livre ! Ne vous écartez pas de la Vérité dans votre religion ", ce qui signifie que le peuple se réclamant de la Loi ne doit pas s'écarter du noyau dur, la Vérité, c'est-à-dire le Coran ou discernement ; encore une fois, la locution " Livre" n'a rien à voir avec la Bible.
Delcambre souligne également (p.57) la remise en cause radicale du Dogme chrétien. Ainsi dans la sourate V (75-79) Jésus est seulement un "Apôtre". La Trinité est rendue "impardonnable" (IV, 48-51). Delcambre fait aussi état de IX, 28 ("Revenir de l'erreur") où tout "polythéiste" est une "impureté".
Rappelons que le verset 5 de cette sourate (IX) est des plus radicales (p. 224 chez Masson) :

- " Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les polythéistes, partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades".

Enfin, Juifs et Chrétiens sont condamnés ensemble, par exemple (p.61 chez Delcambre) V, 51-62 (où il s'agit de ne pas les prendre comme "amis") et qu'ils sont "pervers" (III, 110, cité par Masson dans son introduction p. XXII).

Concluons par un peu d'Histoire sur la " Pierre noire".

Dans l'introduction à sa traduction Masson écrit ceci (XXII) :

" La Mekke était en outre, depuis des siècles, un lieu de pèlerinage. En effet, les Arabes idolâtres et polythéistes révéraient, dans la Ka'ba (litt. "cube") leurs divinités tribales ainsi que la Pierre noire descendue du ciel. Ce temple, cette "Maison de Dieu" (baït Allah) mesure 12 mètres sur 10 et son élévation est de 15 mètres. Le prophète Muhammad fera disparaître les idoles, comme on le verra plus loin, mais il gardera le nom du Dieu unique, le Dieu par excellence : al' Ilah ( Allah) appelé aussi dans les tribus du Sud de l'Arabie : al Rahman, le Miséricordieux, -(ce nom, d'après Ryckmans in Les religions Arabes pré-islamiques, pp. 23 et 27) " désigne le Dieu unique dans les inscriptions monothéistes sabéennes")- ; il respectera la Pierre noire que les Musulmans vénèrent encore aujourd'hui et le puits de Zemzem. Les pratiques cultuelles anciennes, c'est-à-dire : les circuits autour de l'édifice sacré et l'immolation d'animaux à 'Arafa, à l'issue du pèlerinage annuel, seront maintenues".

Voir également Dominique Sourdel, l'Islam, Que sais-je n°355, 1949, p. 8. Et Marcel Peyrouton, Histoire générale du Maghreb, Éditions Albin Michel, 1966, p. 52.

(A) : D'où de nombreux malentendus comme le fait que, par exemple, les Berbères, chrétiens, du moins ceux qui ne se sont pas enfuis en Italie -et aujourd'hui en France- aient cru, à l'époque, avoir à faire à une nouvelle interprétation du christianisme lors de l'invasion arabe : voir à ce propos ma brochure : Les berbères et le christianisme, éditions berbères, 2004 (editions.berberes@wanadoo.fr , http://www.editions-berberes.com ).

Citons trois propos (expliqués dans cette brochure) :

- " Notons d’abord ce constat : dans l’Islam importé par les envahisseurs, les chrétiens d’alors voyaient moins une religion nouvelle qu’une hérésie de plus, à l’instar de l’arianisme, du monophysisme ou du donatisme. Un saint Jean Damascène, fonctionnaire chrétien du Califat de Damas et Père de l’Église, ne considérait-il pas la religion des nouveaux maîtres de l’Orient comme une hérésie chrétienne ? On comprend mieux, dans ces conditions, que des chrétiens berbères aient passé à l’Islam, à l’exemple de Qusayla, pour avoir la vie sauve ou conserver quelque avantage. " ( Joseph Cuoq, L’Église d’Afrique du Nord, Éditions du Centurion, 1984, p. 118 ).

- " « Le climat de la conquête avait été celui du jihâd, c’est-à-dire d’une guerre sainte: les combats furent menés pour soumettre les populations à l’islam. Or, dans cette nouvelle religion importée, bien des chrétiens ne voyaient en fait qu’une hérésie chrétienne, comme il y en avait déjà eu de si nombreuses en terre d’Afrique. Cet aspect explique que, par crainte ou par intérêt, certains soient passés à l’islam tout en croyant demeurer fidèles à une forme de christianisme ». ( François Decret, Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, 1996, Seuil, p.262 ).

- " Il est certain que nombreux furent les Africains qui, plutôt que de se soumettre (…) préférèrent émigrer vers la Sicile, la Sardaigne ou même l’Italie. L’économie africaine souffrit gravement de ces départs, et les Arabes durent par la suite faire appel à une main d’œuvre spécialisée pour les remplacer, en particulier pour les constructions navales ». (François Decret, ibid., p. 263).

(B). Rappelons que la Trinité chrétienne n'implique pas trois dieux comme d'aucuns le prétendent, mais les trois angles d'un même triangle. Ainsi, selon Augustin réfléchissant sur une étude de Jean, la Trinité signifie "de, par, en" : du Père, par le Fils, en le Saint Esprit ; que je traduis comme ceci : du Père (l'Origine et la Fin : le Sens), par le Fils (le Verbe, la Direction : l'Orientation) ; en le Saint- Esprit ( la Grâce, la Nature : l'Harmonie).

24 septembre 2006.

 

Lucien SA Oulahbib 28/4/2019

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