Réflexions autour de l’art

Temps (é)perdu depuis tout de même, où l'éparpillement des membres et des entrailles (insultées et souillées dans la version gore de L'Artcon, ce nouveau juge du goût) fait de plus en plus office d'unité de corps dans les musées les théâtres les cinémas, l'architecture, la musique de cet artcon officiel (et dans ce dernier mot il y a office).

 

 

Sans tête donc, sacrifiée volontairement sur l'Autel de la multiplicité obligatoire, celle des variétés culturelles sans universel pour les évaluer du point de vue humain, c'est-à-dire de ce genre distinct du minéral du végétal et de l'animal en ce qu'il pose sa liberté et son affinement comme ailes, tête, et socle. Bien loin de ce qui lui a été substitué : ces mixtes forcés d'identités sans conséquence, ou au contraire se prétendant irréductibles, brandissant les exigences étouffantes de la différence obligatoire ; sauf celle des sexes, différence à effacer celle-là, en attendant les clones et le bébé sexuellement correct, chacun sa culture, réduite à être préservée, même si certaines de ses pratiques empêchent le libre développement humain et sa recherche en propre celle du mieux être et sans qu'il soit besoin qu'on le lui dise. Paternalisme.

L'Artcon préféra insister ainsi sur les identités illusoirement mixées, tout en soutenant celles qui le refusent à partir du moment où elles sont déclarées "dominées" ; paradoxe pas si étrange que cela lorsque l'on admet que l'ennemi de son ennemi est un ami, même éphémère, et précisément justement (car le juste ment) puisque cette relation, cynique, est recherchée, surévaluée (ou comment une grimace pourra être lue simultanément en souffrance et jouissance), ou encore le devenir victime à la recherche de son cannibale : l'Artcon fait tout ce qu'il faut pour le rappel à l'ordre et même l'implore masochiquement. Dans un tel contexte les liaisons "amoureuses" deviennent non seulement éphémères mais elles doivent être vite évacuées (très vite), avortement et matchpoint dans l'Urinoir (Duchamp) et le lavabo (Bacon), par lesquels s'enfuit si férocement la fluidité de vie au profit du lâche soulagement ; morbide et pourtant si léger refus de l'être plutôt que rien. Bloc de vide, et sa haine crasseuse suintante, compactés en bâtiment glacé, carcasse ouverte à tous les vents, passerelle, hub d'aéroport, grande bibliothèque, opéra, s'effritant, déconstruit avant même d'être debout, école au look de prison. Fabrication d'une fausse diversité (variétés du même schème : la durée d'une répétition, sans arrêt, arête, arrêt de mort, mors, mords !). Ou comment imiter, singer, la machine supposée du "Système" : " L'art ne réussit à s'opposer qu'en s'identifiant avec ce contre quoi il s'insurge " (Adorno, Théorie esthétique).

Et à travers tous les trous d'une telle chair en décomposition, malgré l'unité cosmétique encore apparente (à la façon d'un toilettage mortuaire) se dévoile de plus en plus le squelette du dernier Terminator (shapeshifter), intégrant au fil des décervèlements sa cybernétique insensible (uniquement perméable aux excitations chimiques) à la façon du body art. Pendant ce temps, seule une poignée sait encor sculpter Vénus, peindre Athéna, faire aimer Ajax, (et l'Abyssinie), -même s'il ne s'agit pas de les répéter seulement et c'est ce que fit d'aileurs Rodin- puisqu'il a toujours été question d'apprécier en eux, par eux, un référent spirituel plutôt qu'une forme à répéter. Il en est de même en architecture. L'art gothique, Baltard, Eiffel, ne singeaient pas les Grecs et leur revival dans le Louvre, et l'Opéra Garnier.

Observez par exemple cette tension entre l'église St Germain d'Auxerrois en face du Louvre, ce conflit des flêches fragiles et si fines comme des racines plantées dans le ciel, et cette duplication imposante d'une volonté qui se veut seulement autre chose que l'Esprit. Aujourd'hui nous sommes bien loin de cette dialectique entre le spirituel et le temporel. Nous sommes passés sans coup férir du revival antique à la tristesse d'un Bahaus sec et techniciste, que Le Corbusier et ses Cités résument à merveille, pour aboutir à l'impasse volontaire des compactages difformes (musée-mirage Guggenheim de Bilbao) ou itératif (musée-parking Guggenheim de New York).Sans oublier les impasses de la musique sérielle évacuant la mélodie et le rythme comme une maladie. La musique issue des croisements entre le rock la soul et le jazz, la coupole du CNIT et les gares aux toits baltardiens, le cinéma sud coréen, le renouveau de l'art aborigène, néo-figuratif et néo-primitif, l'art multimédia en plein essor, viennent heureusement en freiner l'effondrement. Pour combien de temps?

Alors que la solidification de l'imaginaire en vidéo atemporelle, holosuites d'Entreprise et de Voyager, reste impensé. Où est le réel ? De ce sourire GPS qui désormais me soutient. Suffit-il de le réduire à ses éléments, de l'éparpiller volontairement, tel le corps d'Orphée, pour l'empêcher alors qu'il est déjà là ? Ne nous laissons donc pas enfermer dans le faux débat de la progressivité ou non des formes puisque l'essentiel n'est pas là mais plutôt dans le refus de dialoguer avec la matrice classique (et moderne) des Anciens (le Vieil Homme cher à Yves Roucaute, celui qui "dit la vie"), cette vie porteuse d'une harmonie suave ou grave, celle du Penseur, à la chair unie malgré le conflit, nécessaire, en ses parties mêmes, celles du corps-puissance (écrin des préférences et des tendances) et d'une âme-joyau (gardienne du lien entre vérité et bien : le beau) ; la conscience étant ce messager entre l'un et l'autre ; et la conscience est aux aguets ou se repose, prévenue soudain par leur émotion, qu'elle décante via la raison et les sentiments. Ou s'y refuse en les enfouissant dans l'oubli et le tic, préférant dans ce cas la dispersion et la boucle plutôt que la synthèse, névrose qui débouche en idée fixe au lieu du jugement qui libère et donc affine.

Face à cela, l'épaisseur d'une telle chair sera plutôt aplatie, réduite à une dimension : se contenter d'en installer les éléments dans des combinaisons uniquement formelles, mettant ainsi sur le même plan tous leurs sens, (signification et saisie), comme le firent, en peinture, les précurseurs de l'art contemporain, (le dernier Picasso et Klein). Alors que l'art ancien et moderne dévoilait plutôt la complexité des conflits entre âme et corps, puis les assemblait comme chair spirituelle malgré leur tumulte (Polemos) dans des diapasons et leur tonalité unique se réflétant dans la texture des bâtiments, par exemple ceux de l'architecture italienne de la Renaissance, cette merveilleuse osmose entre roman et gothique que copia François 1er et ses châteaux ; texture se prolongeant par les tableaux et les prières aux pieds des saints et de ce dieu fait homme, femme également, par Marie, tous liés dans le même Esprit, celui du mystère et de son secret révélé seulement aux chairs sachant articuler âme et corps, au delà de leur conflit, et de leur distinction, nécessaires, puisque le corps-horizon se solidifie autour d'une limite verticale permanente.

Un tel art, celui des anciens et des modernes, d'Occident, -synthétisé par la Renaissance et son aboutissement néoclassique et impressionniste, mais, aussi, déjà là, au niveau de l'âme, dans le sourire de l'Orient, celui des Bouddha, du Sphinx, tandis que le corps-puissance se perçoit dans ses immenses coupoles des temples védiques, assyriens, juifs, sans oublier la majesté des statues de l'île de Pâques et des masques améridiens, africains…, un tel art, charnel, même s'il en séparait parfois les termes (âme contre corps) alors qu'il s'agit de les distinguer (ce que fit Descartes), un tel art s'imprégnait, de toute leurs teintes, même en sourdine, vibrant de leurs nuances, entremêlant désir et défi de perfection portée en permanence par l'âme à l'encontre du corps, de son refus, son déchirement, son effroi, son désir, aussi, de plutôt se réfugier dans des formes faciles, mais aussi innovantes, pour y oublier le sourd questionnement exigeant de l'affronter sans cesse. Or, l'art, précisément en permet la possibilité. Il transcende, sublime, marque et ouvre d'autres perspectives, attire les tensions, les désençorcelle, filtre l'eau du corps par la lumière de l'âme que l'artiste embobine de ses doigts invisibles.

L'art n'est pas l'amplificateur mais le médiateur, non pas l'animateur mais le remède, au mal, à cette morsure de l'usure qui refuse. D'avancer. De s'affiner. Ou préfère foncer, tuer. Comment arriver à l'art ? En n'évitant pas la confrontation au mal, au laid, au lieu de le nier, l'effacer, l'expulser sur le bouc émissaire du moment. En laissant advenir le travail du lien entre bien (cohérence et stabilité) et vrai (sens de l'exact) qui surgit dans l'oeuvre d'art véritable. Voilà la fonction du beau. Transcender. Pas seulement montrer, redoubler. Et c'est celle de l'art par la même occasion. A l'opposé, le mal, dans sa difformité, attrayante, (le diable était le plus parfait des anges), pousse plutôt à choisir le non lien du néant plutôt que l'être, c'est-à-dire le développement, telle une voile qui se gonfle au maximum pour fendre au mieux l'air ; telle cette chair au mouvement dense gonflée de vie qui sait aussi s'arrêter et parler aux petits oiseaux (take a breack…).

La recherche du sublime beau qui obvie, retient, transporte ce qui assaille vers un plastique transcendé, expliqué, où l'on devine alors ce qui brûlait, empêche ainsi de succomber à la petitesse du mal, sa difformité et son renoncement à l'être sous le prétexte que celui-ci se voudrait aussi tout puissant. D'autant que l'âme peut le raisonner, du moins s'il préfère plutôt l'affinement que l'affaiblissement de la servitude volontaire. Le beau comme cet outil de l'âme, mais aussi du corps. Car il ne contraint pas mais élève, propose des dérivations, des innovations, d'autres chemins cognitifs et sensitifs moins coûteux que la rupture et l'agression. Le beau n'est pas cet enfermement "fasciste" supposée mais la sonde inlassable de messages faits en âme et en corps et transmis à la conscience, à la volonté, ces sas à la porte parfois grinçante puisqu'il n'est pas dit que l'on puisse décanter si aisément les profondeurs et décider de prendre de telles hauteurs alors que les succubes sont si attrayantes.

Mais faut-il pour autant les laisser se répandre sans médiateur ? Sans cette force d'un Ulysse ? Le beau, selon l'art classique et moderne, était censé non seulement conjurer un tel conflit mais aussi le transcender. Parce que l'exact et l'intérêt des formes immédiates ne suffisent pas pour le projet humain. Parce qu'il s'agit de questionner inlassablement le sens de leurs demandes plastiques et ce à chaque instant, dans chaque goutte de sens. D'où la fonction du mythe accompagnant Ajax comme son réel bouclier. Retranscrit dans aujourd'hui cela signifie l'impossibilité d'accepter la fusion avec le robot comme seul horizon. Nous ne sommes plus ce soldat solitaire de la bataille de Marathon ne sachant rien de son importance. Nous n'avons pas à laisser croire que la machine serait le seul avenir de l'homme alors qu'elle en n'est que le reflet, le support.

Aujourd'hui l'art contemporain inverse les termes (l'humain comme surface) et, partant, renforce leur dérive. A l'opposé, et irréductiblement, l'esthétique ancienne et moderne allait bien plus loin que le plastique contemporain et son simple constat posant seulement qu'ici il y a du désir, et là du plaisir ; ou qu'ici il y aurait exclusivement de l'âme, de la conscience, qui s'imagineraient, chacune, être le seul réel possible, et s'épuiserait à le croire ; tandis que, là, la matière, celle des corps attendrait, passivement sa forme ; ou vivrait seulement pour elle-même. Alors que l'une, l'âme, ne va pas sans l'autre, le corps. Avec la conscience en intermédiaire. Le tout formant chair. Humaine. Et l'art ne peut s'arrêter à seulement les opposer ou à les dupliquer dans leurs composants premiers ; autrement il ne ferait qu'aider à les fabriquer selon les besoins du plaisir solitaire ; tout en restant fasciné devant leur certitude apparente. L'art ne deviendrait plus qu'une plastique combinant recombinant, telle une table de montage maniant tout signe en équivalence, alors que la chair ne peut être réduite à ses éléments, pas plus l'âme que le corps, et la conscience qui les fait communiquer.

L'art, n'est donc pas la décoration plastique d'une gestion ou d'une mise en abîme. L'art, comme esthétique, est aussi transcendance, il rappelle, également, que la forme humaine détient un secret, celui d'un projet qui questionne toute perfection, même certaine d'elle-même, en lui proposant d'être plus profonde encore : celui de continuer à voler le secret de la vie, avec et contre le divin, par une recherche, permanente de la vérité. Non pas celle qui permet seulement le démantèlement de la chair et du vivant non humain en complexes de production comme il est reproché (et qu'il s'agit en effet de limiter, dans une concurrence arbitrée). Mais une vérité qui ne se réduit pas à l'exactitude industrialisante, ou idéologique, utopique, de la nature et de la chair. L'art, comme la science, mais autrement, cherche l'emprise sur ce qui est réellement, et le met en danger vis-à-vis du projet originaire d'où il tire ses sceaux d'images ; voilà son résultat lucide, et dur, lorsque l'art montre l'état, réel, de l'usure d'une chair, c'est-à-dire au-delà de ses illusions que celle-ci tisse comme monde-cocon pour y attraper seulement le réel dans sa plasticité immédiatement narcissique.

Il y a donc bien un arrière monde. Quoiqu'en ait dit Nietszche et ses photocopies contemporaines. Ce qu'il reconnut ensuite avec Zarathoustra. L'apparence n'est pas seule. Mais la matière non plus. Comme le croyait Marx. D'où ces efforts désespérés de l'art contemporain à évacuer le sens qui l'organise, à n'en montrer que les échevaux. Croyant qu'en abattant l'idée tenant l'apparence de la chair celle-ci s'effondrerait en sa vérité supposée celle de la matière qui en réalité surgit elle aussi comme illusion lorsque l'on ne fait que la diviser ou la malaxer à l'infini du plaisir. Or, même si l'on nie cette dépendance transcendantale de l'apparence et de la matière en prétextant que mille chemins et sens sont possibles, un seul mêne quelque part, vraiment ; mais ce n'est ni celui de l'idéalisme ni celui du matérialisme, seuls, plutôt celui de leur unité supérieure vers ce qui leur donne forme comme chair et conscience de son affinement, puisqu'il ne s'agit pas seulement de s'émanciper du règne minéral, végétal et animal, mais d'inventer l'humain.

Du moins si l'on ne confond pas la réalité de cette nécessité et la forme en effet diverse qu'elle prend selon le lieu et l'heure. Telle serait donc la fonction du beau c'est-à-dire l'art : montrer ce vrai, servir d'outil et de repère à la chair lorsque celle-ci cherche à tester via la conscience si son exactitude corporelle va dans le sens du vrai de l'âme, c'est-à-dire de ce projet de l'arrière monde originel et permanent (c'est cela, là, la Bonne Nouvelle) ; nous faisant certes naître de cette confrontation avec le divin ; mais de cela surgit aussi le désir d'affinement, malgré la peur d'être (supérieure à la peur de la mort). Parce que le défi humain, celui d'Eve en réalité (Adam n'a fait que suivre), de Prométhée aussi (puisqu'il faut bien cuire la pomme, même si telle reine se transforme en sorcière pour vaincre Blanche-Neige), le défi humain consiste à ne pas se contenter seulement de l'état atteint dans le formol de la satisfaction, ou de le détruire par peur qu'il puisse embellir. Le défi humain élève le bon plaisir vers un sentiment bien plus puissant en durée, celui de la sensation harmonique du bien : ou ce vol absolu, tout en phase et d'exécution, à la façon des Icares d'aujourd'hui embrassant d'un seul regard l'immaculé des monts à la plus haute pointe de leurs sommets. Ce qui ne signifie pas cependant, dans ce cadre d'affinement, la seule îvresse de puissance mais, aussi, la sublime appartenance à autre que soi, devenant ainsi pleinement.

Aujourd'hui, pour certains enjoliveurs, la beauté ne devrait plus être cet effort d'articulation entre la nature et la grâce qui la libère des bugs mentaux empêchant de grandir, d'atteindre la taille réelle des racines terrestres aux étoiles-neurones maillant l'Univers. Pour eux, la beauté de nos jours ne doit devenir que celle du difforme du diable et de la mort. Insensible. Mécanique. Mais dans ce cas nous revenons à l'uniformité, sans même sa pneumatique, ou l'espoir d'un paradis délivré de la mort d'avant la Renaissance. Puisque cette monotonie contemporaine exclut toute différence entre une représentation qui dévie les tensions, renforce, et celle qui (s')installe. Pour tuer. Effacer par exemple la distance entre le monde imaginaire et phantasmatique et le réel nécessaire. Or, ce faisant, nous basculons de la beauté réduite autrefois à la seule contemplation abstraite du bien, vers le choix d'aujourd'hui obligatoirement hétéronome dans sa déperdition univoque et sans pareille. La beauté n'est plus celle, assemblée, (religare), de tous ces liens singuliers qui nous tissent silencieusement à telle déesse de pierre (ô Athéna ! Vénus, Diane, Marie, où êtes-vous ?…) aux détours des effluves chuchotées dans l'invisible lorsque dans le déclin de son ombre se déploie à son zénith l'ardeur, confiée, de nos souhaits discrets effleurant le monde.

La beauté ne parfume plus de son souffle envoûtant au creux des cris d'oiseaux imaginaires peuplant de leurs murmures lointains la fleur de peau et d'eau des soleils intérieurs aux caresses de gouttes tout aussi enivrantes, si enveloppantes, lorsque, au détour d'une clairière, la cascade réelle du temps vivant vient aussi pour nous emporter vers le renouveau. Car le temps n'est pas seulement passant ou présent. Il indique, dans l'instant du regard nous liant à la statue externe, si nous sommes en accord de phase, si nous sommes si beaux que cela : si nous méritons que l'univers s'ouvre dans sa vérité, tel un sas, une porte invisible répondant du seul code, celui du beau assemblant vrai et bien vainqueurs du mal et du faux, nous détachant des laideurs ces orties internes, retenant l'usure du temps, sa lie, pour n'y retenir que sa sève, ralentir ainsi, abaisser le rythme ou l'élever, celui du souffle émanant du doigt, posé, là, sur le ciel de la chapelle Sixtine. Dans cette harmonie, notre statue interne fusionne avec telle statue externe, et une parole peut s'échanger : quelque chose de la force inscrite dans les coups de burin, même millénaires, vient communiquer transmettre l'effort des valeurs éternelles tissant le lien entre exact et bien ou le vrai, malgré le mal, cette frayeur, méticuleuse, du vivre humain. Un animal peut être mauvais. Par accident. Un humain choisira le mal pour cacher son inversion de l'image du bien d'où il vient. L'art, depuis le judéo-christianisme, permettrait de ne pas y succomber. Et même si la destinée de l'image sépare judaïsme et christianisme, ceux-là se réconcilient dans l'abstraction sensible de la musique illustrant la lutte des profondeurs. Bien contre Mal. Puisque celui-ci, représenté, serait perçu dans son besoin vital et donc combattu. Par le beau, cette cohérence non plus stable comme le bien mais aussi sublime parce qu'elle ouvre et couvre le lien entre âme et corps, en s'y dévoilant comme sensation ultime, pointe, non seulement punctum mais mens que la conscience transcrit, ou laisse les doigts le son le corps l'accomplir plutôt que la tête toute seule.

L'art, comme fonction, celle de la régénérescence, serait dans ce cas cette réflexion complexe sur ce lien qui en permet l'ouverture et donc l'éternelle jeunesse, celle du coeur don’t la conscience est le radar. Evidemment, l'art est aussi carthasis, certainement élévation lorsque l'accord teinte, et l'art serait véritable en ce qu'il serait à la fois maintien de cette distance entre réel et phantasme, et en même temps persistance de la fusion avec l'absolu. C'est en ce sens que bien vrai et beau communiquent et transcendent stabilité exactitude et perfection vers un affinement supérieur qui ne s'arrête pas à la réalité du seul plastique puisqu'il s'agit de vivre à chaque instant par l'amplitude seraine de chaque souffle qui gongle nos espoirs, malgré le mal le faux et le laid qui cherchent à chaque pas le moyen de les faire trébucher. Parce que telle ou telle partie du corps se venge d'avoir à se contraindre à opter pour tel visage au lieu de rester paresseusement une belle âme qui décrète la mort de l'Art après celle de Dieu et, récemment, celle de l'Humain.

Aujourd'hui, toute cette dialectique, classique et moderne (c'est-à-dire Renaissante, néo-classique et impressionniste aussi), celle de l'art comme lien et transsubstantiation, disparaît au profit d'une plate alternative entre la consommation itérative, répétée, de ses atours et leur dispersion forcenée afin d'éviter qu'elle renforce la première, officiellement, en vue d'en accentuer l'errance en réalité. Dans ce cas l'image sublime ou étrange créée au coeur des interactions entre soi et l'oeuvre, cette homothétie des passions et des idéaux se brise. Tout est alors déclaré art pour mieux dissoudre le sens de celui-ci. Tous les corps mécaniques et utopiques sont mis à sa place. Et deviennent les seules images éphémères de substitution possibles. Le temps est réduit à l'instant et celui-ci s'éternise. On peut ainsi croire voguer de miroir en miroir, au gré des vents mauvais, identifiant la chair, sa signification et sa souffrance, sa joie comme sa volonté, à de simples paramètres, table de mixage, sac de signes amagalmés, qu'il suffirait de reprogrammer pour un ailleurs toujours identique : biennale permanente de la durée, celle d'un rien in(dé)finiment répété.

L'art comme lieu de tension, embouchure des émotions, dérivation de cette lutte gigantesque des désirs et des promesses qui nous assaille parfois sous la lisse apparence de notre océan intérieur, tout cela s'efface aujourd'hui sous nos yeux pour des raisons fallacieuses, idéologiques, celles du refus de voir aussi en l'humain l'image du divin en butte avec le mal et son malaise celui de sa seule temporalité qui suinte des éléments périssables : horreur de l'autre en manque de même, il se venge en forçant l'autre à n'être que l'autre de l'autre. Pourtant, il n'est pas exact de dire que l'art, même classique, même moderne, enfermait aussi l'océan intérieur dans ce tumulte oscillant à l'infini entre l'ange et la bête, coincé figé emporté dans une représentation fixe et répétitive aux quatre coins du néant imaginaire. Au contraire, l'art classique et moderne a su transporter l'humain hors de toute vue restrictive puisqu'il peut se heurter et/ou caresser au sommet de tant de digues imaginaires, illustrées par exemple par tel beau visage qui ne doit pas, nécessairement, être possédé réellement, directement, et, partant, mentir à celui qui nous façonne déjà, là, avec cette femme réelle….

Autrefois, l'art permettait qu'une telle lutte éternelle entre la perfection et sa rupture soit précisément transcendée dans l'oeuvre, sans donc vivre au sein de ce tumulte, réellement. Car si le souci narcissique de soi devient le seul imaginaire ou la seule scène possible, tout devient rêve, illusion ; l'autre, soi-même, l'autre en soi-même, soi-même en l'autre, tout n'est plus en effet qu'une installation et jeux de langage que l'on démantèle sitôt la vibration projective passée ou moins traumatique. Une nouvelle utopie totalitaire s'acharne pourtant et obstinément à détruire toute cette forme transcendentale de transsubstantiation permettant à la chair, cette statue également interne, de se repérer, de se (ré)parer aussi bien, de s'approprier, par l'acte du beau qui médiatise, immobilise en cette statue externe.

Ainsi ce beau corps croisé au détour d'un regard urbain ou dans la lente procession d'un chemin de campagne se verra ensuite transcendé dans ce qu'il n'était pas possible d'échanger directement. Il ne s'agit pas de refoulement, de frustration, d'enfermement de l'énergie vitale. Mais de questionnement sur ce qui s'agite ainsi dans le regard. Que garde-t-il ? Pourquoi faudrait-il entrer en effeversecence, en passion, au détour d'une plastique parfaite ? Pourquoi pas, certes. Mais telle n'est pas la fonction de l'art qui ne substitue pas au choix parce qu'il propose une flexion autre incitant à se demander s'il ne vaut mieux pas rester dans l'imaginaire plutôt que de basculer dans le quotidien du réel mis sous pression de la passion soudaine. Parce qu'il s'agit, grâce à une méditation médiée dans l'art, de permettre que l'on comprenne pourquoi telle densité de corps fascine tant (sans avoir besoin de le consommer nécessairement). Alors que dans un corps moins parfait un jeu de l'âme existe tout autant sinon plus, par exemple ce charme qui transparaît malgré l'aridité du corps ? Une telle façon de saisir, -que l'art cherchera à traduire le mieux qui soit, à en reproduire toute la tension, cette manière millénaire de faire, eh bien, certains ont décidé dorénavant de l'effacer. Voilà la vraie laideur.

Cette fonction sublimatrice de l'art –au sens d'élévation et non pas de substitution- sera donc tuée par ceux-là mêmes qui cherche pourtant à devenir, eux-mêmes, l'idée même d'oeuvre d'art, (c'est-à-dire des dieux), effondrant dans ce cas le modèle original, prétendant être le nouveau beau bien vrai (tout en le niant), devenir narcissique, –tout en niant qu'il en eût (encore) un, mettant à bas des millénaires de souffle historique sculptée dans ce réel pas uniquement imaginaire, ce réel en plus, cert art du beau s'enfonçant au plus près de nos infinités secrêtes si l'on sait lui ouvrir la porte de la conscience pour qu'il puisse y laisser l'âme abreuver tout le corps. A la place, toute une rage enrage aux parages si semblables à ceux ayant récemment permis la destruction de ces statues géantes de Bouddha, effacées par ces postmodernes islamistes, puisque " Postmoderne ne signifie pas récent. Il signifie comment l’écriture, au sens le plus large de la pensée et de l’action, se situe après qu’elle a subi la contagion de la modernité et qu’elle a tenté de s’en guérir " (Jean-François Lyotard, Moralités postmodernes).
Ce qui implique de chercher une écriture non contaminée par la "contagion de la modernité", posant ainsi en exergue cette prémisse redoutable : tout se vaut, mais seul celui qui se dit contemporain prévaut ; sommet du déclin puisque celui-ci est le but, et ce aux quatre coins du monde, celui des expositions ronflantes et redondantes. Sauf qu' il s'agira de voiler cette fausse gloire, (voiler le voile…), en montrant seulement au bon peuple quelques animations dignes du Palais de la Découverte, de la Cité des Sciences (Biennale de Lyon), ou des spectacles gore : torture obligatoire, spectacles et expos sont ainsi transformés en cuvette (excré)mentale dans laquelle la tête du public est plongée. Sans issue. Sens interdit(s).

Et l'Etat tire la chasse. Installe, oui, l'ancien ordre, mais en pis, puisque là l'image n'est plus principalement pieuse, elle est seulement absente, souillée, écartelée, maudite, réduite religieusement à ses viscères et leur encre noire. Redoublement du réel en pis, la violence et le rien existent, cher ami, donc l'art servira à en répandre les machineries encore plus au lieu de les conjurer ou en approfondir l'émergence pour les comprendre sans les subir spectaculairement. L'art sera réduit à ses matériaux, à ses rails, puisque ce qui les tient, la forme, consistera précisément à être farouchement niée, détruite, réduite, au regard qui prétend empêcher de trop imaginer une cohérence possible donc une beauté objective aux réels évidemment divers puisque l'absolu est un rapport (une chair) non une âme seule (une transcendance sans corps), ou un corps seulement (une densité sans âme), et même les beautés fatales s'y trouvent confrontées. Elles en meurent parfois (Marilyn).

Voilà donc le but d'un certain art contemporain : non pas chercher mais seulement détruire en vue de ne rien construire. Non pas se dire à la façon de Léonard de Vinci que l'artiste véritable devient celui de son temps lorsqu'il manie, aussi, de nouveaux matériaux, de nouveaux regards, tel ce mouvement qui va d'un Rodin, passe par l'impressionnisme, le cubisme d'un Braque, joue dans le surréalisme et meurt dans l'hyperréalisme. Non. L'art prétendument contemporain préfèrera empêcher ; peut-être dès la Femme qui pleure de Picasso (Dora Maar) et le Bleu de Klein (les Nouveaux Réalistes et leur petite victoire de Samothrace : justement). Les matériaux, les formes, les regards, ne doivent pas servir à autre chose que l'énonciation obligatoire du rien, par exemple juste le cadre du discours qui le légitime (ou la version conceptuelle de l'art contemporain), dont l'acceptation obligatoire sera ainsi posée selon les principes éternels de la violence pure : celle qui montre la force, ne la démont®e pas. Religion négative du Négatif. La troisième dimension, l'épaisseur, la transsubstantiation de la lumière en chair puis en représentation, toute cette alchimie cosmique s'efface au profit du Néant maintenu. L'être, surtout féminin, sera écrasée, réduit à ses angles aiguisés, refusés, démantelés, écartelés, support de bleu, d'extase obligatoire, directe, par souci de déchirer la peau spirituelle qui élève, épouse, relie. Il faut (sollen) aplatir, rendre transparent, mécaniser (tout en s'en moquant), tarir enfin et à la source l'énergie de vie censée être si mauvaise puisqu'elle a donnée le monde telle qu'il est. Autant en supprimer déjà la représentation. Et se poser soi-même comme ce qu'il y a lieu d'être. Lieu de l'être : Dieu.

L'art sans tête de la République sans tête, s'évapore en poudre aux yeux, sans fin, emportée par de las présupposés mettant frénétiquement en cause tout contenu de sens faute de vouloir en faire quelque chose, nouveau péché. Abolissant l'idée même de représentation, réitérant en pis les tentatives iconoclastes, s'alliant, de fait, aux courants considérant comme impie, et non pas seulement inutile, l'image,. Car la représentation en étant devenue libre, du moins globalement, poserait paradoxalement pour l'art contemporain le problème de cette liberté. Qu'en faire en effet ? Au lieu d'en creuser la teneur dans l'interaction mondiale actuelle et ses gouttes de temps en apesanteur au détour des regards-réseaux croisant et tissant la texture, le non art non contemporain (anti-art disait Lyotard) ira encore plus loin que l'immonde supposé être dénoncé en maniant une pédagogie de bas de fosse ; art propagande, pseudo démocratique, faussement politique, puisque le temps techno-urbain sera nié, expié, ses matériaux punis ; exit par exemple l'art multimédia, l'ordinateur, le téléphone portable, le jeu entre et avec eux ; l'interaction chaude sera bannie au profit d'une relation froide, uniquement minimaliste, seulement conceptuelle, à l'idée nichée uniquement dans le cerveau et plus du tout en externe dans ce hors de soi vivant qui permet la parole le dialogue l'effervescence, celle de la fusion choisie et non pas imposée dans une dérive silencieuse et plombée des corps sans qualités.

L’art dit contemporain véhicule ainsi des présupposés politiques réifiés en son temps par Adorno et stipulant que pas une parole, même poétique ou théologique, serait admise après Auschwitz. D’où la nécessité d’empêcher, à la source, que la représentation puisse s’affranchir comme mal absolu. Sans se douter que le monde n’a pas à payer l’immonde du temps, allemand, et non pas du temps, humain, en général. Voilà l’erreur d’Adorno traquant, même chez Malher, la certitude « bourgeoise » tandis que ses Suivantes iront dénoyauter la certitude tout court. Comme si l’émergence, l’érection de l’action, celle d’un je pense affirmant qu’il est au moins pensant, serait à la base même du mal alors que celui-ci vient plutôt de l’impossibilité de le penser, préférant plutôt montrer que démontrer, affirmer sa souffrance dans la force brute plutôt que la médier, l’adoucir, affiner, créer des mondes imaginaires encore plus puissants que le plat du réel consommé et oublié, matériel, seulement. Aujourd’hui, rien n’empêche de se détourner de cette dictature du non art obligatoire qui rétrécit et enlaidit jusqu’à l’affaissement. Celui de la mort. Pour se tourner à nouveau vers cette dialectique de l’âme et du corps dont la prise de conscience forme l’esprit c’est-à-dire ce Nous des générations précédentes et celles à venir, qu’il s’agit d’informer un peu mieux de cette bonne nouvelle : l’art (comme le rock) est éternel.

Novembre 2005

Lucien SA Oulahbib 28/4/2019

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