Contre-feu

« Dans la théologie islamique et, a fortiori, dans l'esprit de Mahomet, l'islam était venu confirmer les révélations précédentes, à savoir le judaïsme et le christianisme. Mais ce que semblent oublier ceux qui sont avides de dialogue islamo-chrétien, c'est que l'islam les confirme, certes, mais que son objectif est de les corriger également. (…).Lorsque, le 3 novembre 2001, Ben Laden a déclaré à la chaîne al-Jezira : «Il est impossible d'oublier l'hostilité qui existe entre les infidèles et nous. C'est une question de religion et de credo», il avait, malheureusement, raison (…).

Par ailleurs, la notion propre à la réforme chrétienne de la séparation de l'Église et de l'Etat est totalement inconnue en Islam. Les institutions religieuses ne sont pas séparées des institutions civiles. Le spirituel est indissociable du temporel. C'est encore pour cette raison que calquer l'expérience de la réforme chrétienne sur l'islam serait illogique et inapproprié.

On s'offusque aujourd'hui de la politisation de l'islam. Ce terme lui-même est également un non-sens. L'islam a toujours été politique. Mais il ne faut nullement lui prêter une connotation péjorative. La seule forme d'organisation politique que connurent les musulmans à travers leur histoire, depuis les origines de l'islam, fut l'Etat islamique. Le nationalisme arabe a été la seule idéologie étrangère aux musulmans, car importée d'Europe. Le nationalisme n'a été qu'un épisode court et superficiel de l'histoire des Arabes. Durant quatorze siècles, l'Etat islamique resta la norme et la référence.

Que l'on soit choqué ou non, le fait que des musulmans puissent déclarer que le Coran passe avant les lois de la République est parfaitement juste en Islam. On peut en être offusqué, mais on ne peut retirer à ces propos leur cohérence avec quatorze siècles d'histoire islamique. Les efforts des musulmans qui souhaitent concilier islam et laïcité sont vains. Il est tout aussi vain pour des musulmans de rechercher des textes à l'appui d'une telle conciliation. Il n'existe aucun texte provenant des hadiths ou du Coran, ou des commentaires exégétiques islamiques, qui spécifie la place que devrait avoir un musulman en terre «infidèle» puisqu'il existe en Islam la zone musulmane (Dar al-Islam) et la demeure de la guerre (Dar al-Harb).
Or, un musulman ne peut se trouver en terre non musulmane sans l'appréhender comme un territoire où les lois islamiques doivent prévaloir (…) ».(Le Figaro, 17 juin 2003).

Qu'est-ce à dire sinon le règne sans partage de la loi coranique articulant versets, récits, décrets en vue de régir tous les aspects de la vie intime et cosmique : ainsi le chant du muezzin ne vise pas tant à scander le temps qui passe dans ses moments forts mais à assurer la continuité du monde ; autrement dit, c’est grâce au chant du muezzin que le soleil se lève, s’affirme, monte à son zénith, descend, se couche. Pas étonnant dans ce cas que le nouveau président iranien se mit à chanter, voire à seulement fredonner lorsqu’il vint à exposer parfois son programme «électoral» (le Hamas fit de même) : par ce seul comportement il vivifiait au coeur même de la vibration la chaîne ininterrompue qui va de Mahomet à chacun de ses adeptes, tel un envoûtement, mais permanent, de l’ordre d’un vaudou, doux, c’est-à-dire dont la transe est sourde, presque liquide, invisible, qui flotte comme irréalité et soudain fond mystiquement pour prendre forme dans les comportements.

Son appréhension ne relève donc pas seulement d’analyses géostratégiques et sociopolitiques, mais aussi de toute une analyse psychologique, (voire une phénoménologie de la gestuelle), en sa grammaire intime, afin de cerner en son fond où l’énergie psychique puise et s’autogénère.
Sans cette optique, sans également désormais, puisque l’occasion se présente, une focalisation nécessaire de la tactique sur le dévoilement argumenté des faits guerriers que sa propre tradition attribue à Mahomet, aucun contre-feu ne peut être réellement envisagé.

Mais avant d’argumenter (car une telle stratégie peut sembler inopportune voire secondaire) observons tout d’abord. Où en sommes-nous ? Du point de vue de l’analyse du moins. A lire les principaux commentateurs en vogue, du moins ceux qui posent de bonnes questions, (mais apportent de mauvaises réponses, me semble-t-il), tels Olivier Roy et Fareed Zakaria, -(bien plus que Gilles Kepel qui s’est mis hors jeu en sous-estimant la problématique de l’islam politique : la « fitna » ne se situant pas en effet entre modérés et radicaux, mais entre ceux qui s’éloignent, en réalité, de l’islam classique et ceux qui ne vivent que par lui )-, Olivier Roy et Fareed Zakaria tendent donc à démontrer (Newsweek du 13 février), pour le premier, que les protestations musulmanes en Europe cherchent en réalité à mieux être intégrées, acceptées, et refusent ce que leurs idéologues appellent le «double standard» (terme qu’emploie également les officines palestiniennes) renversant ainsi le reproche que d’aucuns leur font généralement (parler modérément en anglais et en français, tenir des propos enflammées en arabe…) en stipulant que s’il existe des lois protégeant désormais les homosexuels et les handicapés, (voire la négation de la Shoah comme le soulignent lourdement –en la contestant cependant, le Hamas et le chanteur-président perse), pourquoi ne pas étendre cette interdiction à toutes les religions comme l’a proposé d’ailleurs Tony Blair, sans succès cependant, concède Olivier Roy, (pour le déplorer implicitement).

Fareed Zakaria considère pour sa part que ces remous, au-delà de leur instrumentalisation, relèvent plutôt d’une crise d’identité touchant une minorité de musulmans, bien plus en Europe qu’au Proche Orient d’ailleurs, à la recherche d’une authenticité ou spécificité existentielle, surtout face aux valeurs universelles qui la questionnent dans son intolérance et son antimodernisme ; le même auteur souligne également que l’islamisme politique (qui a cherché à exploiter cette crise), a en réalité échoué dans sa conquête brutale du pouvoir, malgré sa forte présence dans certains pays. A la longue, et hormis l’Iran, (dont le régime, malgré les apparences, est bel et bien soutenu par sa population souligne Fareed Zakaria) l’islam politique a été bien obligé dans l’ensemble de faire le bilan de son impuissance : il se recycle désormais dans une lutte conjointe pour la démocratie élective et contre la corruption, tout en mettant toujours de côté cependant le problème de la liberté des mœurs et des croyances.

Cette observation multiforme incite alors Fareed Zakaria à suggérer qu’à tout prendre il faudrait trier le bon grain de l’ivraie parmi les organisations islamistes désormais tournées vers ce genre d’action pour une bonne gouvernance en fin de compte, tout en agissant de façon distincte : encourager en premier plutôt les réformes économiques que sociétales ; ainsi il reproche à Bush d’avoir inscrit les organisations Tchétchènes sur la liste de l’islam radical ; tout en soulignant que le Pakistan atteint 8% de croissance, et que la Turquie et la Malaisie connaissent par exemple peu d’extrémisme, précisément parce qu’ils se développent économiquement et que cette prospérité incite leurs populations à moins regarder dans la direction de l’islam radical. Ce qui n’empêche pas d’aider, du moins en sourdine, souligne Fareed Zakaria, les mouvements démocrates proprement dits à étendre les réformes de bonne gouvernance vers les dimensions sociétales ; il argumente ce point en prenant comme exemple le fait que les communistes et les nationalistes ont pu triomphé dans certains pays parce que les forces démocrates internationales n’ont pas su ou pas pu aider leurs homologues en leur sein.

Ces analyses, aussi intéressantes soient-elles, ne serait-ce parce qu’elles mettent en avant certaines vérités, comme le non basculement de divers pays dans l’islam radical, le rôle de l’économie, la bonne gouvernance, pèchent me semble-t-il sur deux points essentiels : le premier, celui exposé par Olivier Roy, stipule que les musulmans doivent être intégrés de telle sorte que toute leur croyance doit être considérée comme faisant partie de leur identité non seulement culturelle mais organique en ce sens que toute parole jugée inadéquate pourrait les blesser, au même titre donc que les homosexuels, la Shoa etc…Sauf qu’il existe une différence entre une identité organique réelle et une réalité historique d’un côté, et, de l’autre côté, une identité culturelle plus mouvante car sujette à se trouver confrontée à des remises en causes, prélude à des nouvelles traditions, quand bien même certaines d’entre-elles se trouvent codifiées, (ainsi même les lois fondamentales comme les textes constitutionnels changent…).

Autrement dit, les inscrire dans le marbre mettrait sur le même plan une orientation sexuelle (vécue comme un fait de nature et non pas un caprice idéologique pour la plupart des homosexuels), un fait historique non négociable tant les preuves abondent, et des traditions culturelles et cultuelles en réalité bien plus mouvantes formellement qu’on ne le dit généralement ; or cette équivalence entre des faits et des traditions n’est pas tenable, déjà du point de vue de la vérité, et ensuite dans le cadre d’une société ouverte, d’une part.
Ce qui renvoie, d’autre part, à ceci : cette ouverture implique également une mise en concurrence des idées et donc des pratiques religieuses : en ce sens, l’on ne voit pas pourquoi il ne serait pas possible de critiquer (au sens du 18ème siècle, c’est-à-dire également d’analyser et non pas seulement de dé-cons-truire) les fondements, les dires, les traditions, de tout ce qui est écrit, pour pouvoir choisir en âme et conscience : est-ce que le judaïsme, le christianisme, l’islam, le bouddhisme, l’agnosticisme, l’athéisme, conviennent ou pas en rapport avec ce qui serait nécessaire pour le développement humain?

Voilà la question fondamentale. Ce qui implique qu’en effet, la recherche de cette vérité puisse heurter, blesser, mais en ce sens quotidien où l’on voit nombre de nos hypothèses, croyances, remises en cause par la réalité : nous sommes tous frustrés à un moment où à un autre ; mais ce qui nous ne tue pas nous rend plus fort dit-on.
Ce qui implique de ne pas infantiliser le musulman plus qu’il ne se doit ; je sais bien que nous sommes dans une société « adulescente » où sermonner l’enfant (parce qu’il ne faut pas le frustrer ou les no frustration children que dénonçait Konrad Lorenz) a mécaniquement pour conséquence de se retrouver parfois devant les tribunaux (voire les Assises…) néanmoins, je persiste à penser qu’agir de même avec les musulmans n’est pas de bonne pédagogie, et qu’il faut précisément dans cette optique continuer à les confronter à leur propre histoire (au lieu de se contenter de critiquer le colonialisme occidental) quitte à casser, oui, leur image d’un Mahomet identique au fond à un sage, voire un saint, doux et généreux, épris de liberté, comme on a pu le lire, sans rire, dans la manifestation des « true » musulmans dans les rues de Londres samedi 11 février…

Quant au second point, celui de Fareed Zakaria, à savoir l’idée qu’à l’instar de la Chine, une stabilité économique entraînera une ouverture politique puis culturelle et cultuelle, il semble bien que cette analyse pèche sur deux écueils : premièrement, l’islam non arabe s’articule à des spécificités géostratégiques qui l’empêche de dériver vers son affiliation spirituelle originelle : ainsi le Pakistan est en butte avec l’Inde, ce qui est sa principale préoccupation, bien plus que de soumettre le monde à la loi islamique ; idem pour la Malaisie, voire l’Indonésie, s’inscrivant toutes deux dans des systèmes de bascule qui les rendent plutôt sensibles à ce qui se passe dans leur zone.
Les cas perses et turques ne sont pas identiques et ont plutôt en référence leur propre histoire séculaire, même si leur velléités expansionnistes restent intacts, surtout pour le cas perse. Néanmoins ces deux derniers pays se distinguent des pays dominés par l’arabo-islamisme en ce que ceux-ci se trouvent concernés de par leur histoire à entrer directement en concurrence spirituelle avec l’Occident, qu’il soit chrétien ou juif, et ce d’autant plus que le sentiment d’échec perdure depuis bien plus longtemps que les Perses ou les Turcs, nombre d’analystes ont perçu cela.
Dans ces conditions, ces pays se sont construits depuis la fin de l’empire turque en opposition aux idées démocrates et libérales, (que les juifs amenèrent avec eux, ce qui apparut alors comme un mal décuplé) tout en se servant de la xénophobie de certains originaires européens vivant dans leurs pays pour inciter à ne pas adopter de telles idées censées leur appartenir. Ce fut le cas par exemple en Algérie où lutter contre le colon signifiait lutter contre ce qu’il représentait comme modèle culturel et politique, bien plus que ce qu’il représentait comme seule présence humaine ou sociale. Il en est de même aujourd’hui pour le juif israélien : on le combat jusqu’à refuser qu’il en reste un seul, (et l’on brûlera ses synagogues pour le souligner) parce qu’il incarne une liberté d’être soi (ou sionisme) qui se trouve bien plus dangereuse pour l’islam que pourrait l’être le judaïsme lui-même….

Or, non seulement le raisonnement de Fareed Zakaria omet cette spécificité, décisive, mais cette cécité le fait également heurter de plein fouet le second écueil qu’il prend pourtant comme élément majeur : le développement économique dans les pays à dominance musulmane se fait en réalité au détriment de l’emprise islamique sur la société politique, économique, et culturelle. C’est d’ailleurs ce que reproche l’islam politique dans ces diverses contrées. Autrement dit, plus l’islam est présent, plus le développement sous ses diverses formes est rendu impossible.
Certes, une analyse hâtive rétorque aussitôt qu’il en fut de même naguère lorsque le christianisme dominait, voire l’hindouisme etc; sauf qu’il a toujours existé, par exemple chez les juifs et en pays chrétiens, une autonomie du politique de l’économie et de la pensée (l’Inquisition fut un phénomène limité) et ce d’autant plus que le conflit entre ces diverses instances était non seulement permanent mais consubstantielle à leur essence puisque d’une part le judaïsme se fonde sur le conflit entre Dieu et sa créature (le Péché Originel reste non résolu) et que d’autre part le christianisme a été fondé sur l’impossibilité de circonscrire cette instabilité autrement que par le salut non plus horizontal –irénique- mais verticale, immédiat, en Christ (c’est la Bonne Nouvelle) ce qui implique une remise en cause permanente de ses institutions temporelles (quand bien même l’infaillibilité papale chez les catholiques, récente il est vrai) : ainsi Jésus fonda l’Église sur Pierre qui par trois fois le trahit (le Grand Arnauld avait soulevé ce point, -Pierre fut ce Juste à qui la Grâce manqua trois fois- ce qui le fit excommunié, lui qui avait fait de même pour Malebranche quant à l’harmonie entre la Nature et la Grâce…).

Autrement dit, la liberté de la Créature face à son Créateur (judaïsme), d’une part, d’autre part, sa critique constante envers toute institution qui empêcherait d’accéder en permanence à la Nature de la Grâce, (christianisme), surtout directement ou en propre (protestantisme ; le catholicisme préférant s’entendre sur un canon avant de se mettre à interpréter), ces deux facteurs de liberté et de critique (inconnus en Islam) ont incité à l’autonomisation de plus en plus concentrique de l’émancipation humaine et sa recherche d’une perfectibilité que l’on crut pouvoir être définitive (progressisme de l’ancien universel hégéliano-marxiste).

Quant à l’hindouisme, son implication a bien plus à voir avec le système politique des castes que la seule déduction d’une position spirituelle. Par ailleurs, ses velléités nationalistes actuelles ne se posent pas en concurrence avec le judéo-christianisme en tant que message à dépasser pour dominer le monde, mais à empêcher que l’on vienne empiéter sur son pré-carré. Ce qui ne tiendra pas à long terme. Ou en tout cas entrera en contradiction avec les développements économiques, psychiques, politiques.

On ne voit en tout cas pas ce genre de conflit ou de problématique hanter, du moins massivement, les pays ayant adopté l’islam comme loi fondamentale d’une part. D’autre part, le meilleur moyen pour que celui-ci adopte la règle désormais universelle parce que nécessaire fonctionnellement, celle de la séparation des pouvoirs, ne consiste-t-il pas à ce que les pays qui la connaissent déjà (non sans mal et il y a encore beaucoup de travail à ce que cela se réalise vraiment) aident ces populations en la matière ? Par exemple en les aidant à forger l’arme de la critique, qui, bien qu’elle ne saurait remplacer la critique des armes comme le disait Marx, n’en reste pas moins l’outil majeur permettant justement que le développement économique ne bute pas à terme sur des obstacles dont la sacralisation et l’immuabilité seraient non seulement démontrées, mais empêcheraient que l’émancipation puisse s’affiner (où l’on voit alors que cette question ne concerne pas seulement l’islam…) ?

A la lumière d’une telle problématique, le contre-feu consiste précisément à persévérer dans la critique, jusqu’au renouveau salvateur ou… l’innovation : et pourquoi pas ? Au nom de quoi faudrait-il uniquement se régler sur ce qui a été dit il y a plusieurs milliers d’années?…L’Humanité ne serait-elle donc pas à même, via ses spécificités, à s’autoapproprier en vue de s’élever (dans tous les sens du terme) elle-même, non pas vers Babel, cette fois, mais une Arche articulant le même et l’autre, l’un et le multiple au lieu de les opposer sans cesse alors qu’ils font partie du même Univers ?

3 mars 2006

Lucien SA Oulahbib 21/7/2018

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