La République brûle-t-elle ? : Essai sur les violences urbaines

Les émeutes qui ont éclaté en France durant l’automne 2005 ne sauraient être considérées comme la seule expression du mal-être des jeunes et des moins jeunes qui n’ont pas hésité à manier le cocktail Molotov, et parfois l’arme à feu, contre les forces d’une police vilipendée. Le calme revenu, les inquiétudes persistent. Il semble que ce brutal déchirement du tissu social et culturel français tienne à un quadruple échec : l'échec de la culture, l'échec de la société, l'échec de la politique et l'échec de la langue.

Pour Robert Redeker, agrégé de philosophie et enseignant au lycée Pierre-Paul Riquet à Saint-Orens de Gameville, ainsi qu’à l’École Nationale de l’Aviation Civile, les émeutes survenues dans les banlieues françaises au cours de l’automne 2005 sont d’un genre inédit dans l’histoire sociale et politique du pays. Elles furent prévisibles avec le chaplet des actes antisémites longeant les années 2002, 2003, 2004, 2005, au même titre que l’attaque d’un centre social à Villeurbanne en novembre 2003, que le match de football France – Algérie du 6 octobre 2001 qui du être écourté du fait des incidents provoqués par des jeunes de banlieues, qui se répandirent ensuite dans les couloirs du métro en braillant « Ben Laden, Ben Laden, Ben Laden… » Pour Redeker, ce n’est pas la pauvreté, c'est-à-dire une situation sociale, qui engendre la violence anomique et insensée, c’est le nihilisme, c'est-à-dire une construction culturelle. Les jeunes de banlieues ne disposent, par la faute d’un type d’intervention culturelle trop complaisant avec toutes les différences, combiné avec l’épanouissement des pères et l’omniprésence de l’industrie du divertissement, plus d’aucun concept du citoyen, du Français, ni de l’homme qui pourrait fonctionner comme idéal régulateur.

Mezri Haddad, docteur en philosophie morale (Université de Paris IV-Sorbonne), et premier intellectuel musulman à avoir été qualifié par le Conseil National des Universités en théologie catholique, s’interroge. Par-delà l’alarmisme et l’angélisme, deux postures idéologiques qui s’annulent, ne peut-on pas lire dans ces événements une dépression sociale et politique profonde, une crise des fondements par tarissement des sources, une éclipse de la citoyenneté par érosion du contrat social, du déclin du civisme, un fléchissement de l’autorité par défaillance du pouvoir, un échec de l’assimilationnisme jacobin, une tentation au repli identitaire, une défaite des valeurs républicaines, le moment équidistant entre un passé révolu et un avenir infigurable, une crise de la culture dans le sens qu’Hannah Arendt assignait à ce terme, dans La crise de la Culture en 1972 ?

Pour Chantal Delsol, professeur de philosophie à l'Université de Marne-la-Vallée, auteur d'essais philosophiques et d'ouvrages de fiction, traduits en douze langues, directeur de la collection de philosophie aux éditions de La Table Ronde, constate que la famille (moderne) est défaillante et qu’il faut prévenir l’émeute en formant les enfants au civisme. Elle ajoute en paraphrasant Tocqueville : «Si la loi permet de tout faire, au moins l’éducation défendra de tout oser. »

Pour Jean-Jacques Wunenburger, professeur à l'Université Jean Moulin de Lyon 3, doyen de la faculté de philosophie et ancien vice-président chargé de la recherche, les émeutes urbaines relève chaque fois de causes singulières, locales, occasionnelles et varient selon qu’elles surgissent à Paris, dans la banlieue de Londres, de Los Angeles ou de Gaza. La crise de violences urbaines ne s’éclaire pas uniquement à partir de données objectives sur la condition matérielle et morale des populations. Et sans prise en charge de facteurs immatériels, on risque de se focaliser sur des investissements sociaux, politiques et économiques qui, sans être vains, resteront impuissants à long terme tant qu’on n’aura pas mis en place une hygiène, une éducation, une culture, un patrimoine, bref une écologie symbolique.

Michel Maffesoli est professeur à la Sorbonne. Il est directeur du Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (Paris 5) et du Centre de Recherche sur l'Imaginaire (M.S.H). Pour lui, la chose était prévisible et se reproduira. Elle laissera, à nouveau, pantois les divers observateurs sociaux, qui sont forts de leurs certitudes en tout genre. Maffeosi recommande de mettre en place une autre manière d’être ensemble.

Jeanne-Hélène Kaltenbach, ancien membre du Haut Conseil à l'Intégration et de la Commission de la parité, est l’auteur, avec Michèle Tribalat, de La République et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, Paris, Gallimard, 2002. Jeanne-Hélène Kaltenbarch pense que la crise de novembre présente bien des causes et des modalités propres à la France, l’Etat est disloqué, le silence des politiques, le tohu-bohu des médias. Pour elle, les événements se sont déroulés en trois actes. En lever de rideau, des mineurs qui se croient en mai 1968. Suivent des « grands frères » malfaiteurs, récidivistes organisés et préparés, dérangés dans leurs trafics. Acte final ; les défilés de soutien aux « victimes » sont encadrés par un service d’ordre pas tout à fait étranger à la mosquée.

Bruno Étienne (membre de l’Institut Universitaire de France et professeur émérite des universités) rappelle que la presse n’a pas accordé une place satisfaisante au cas marseillais : il s’agissait d’un non événement puisqu’il ne s’y est rien passé. Tout au moins la cité phocéenne n’a pas connu l’équivalent des violences urbaines des périphéries parisiennes. Il y a plusieurs raisons à cela. Nous retenons du texte de Bruno Etienne ces quelques remarques lorsqu’il parle de Marseille. Il existe à Marseille une vie communautaire qui assure une part non négligeable de paix sociale, tandis que les élus de tout bord pratiquent activement un clientélisme confessionnel ou ethnique concurrentiel en faveur des Arméniens, des Juifs, des musulmans, ou parfois même des bouddhistes, mais aussi des pieds-noirs et des comoriens ! Toutes ces références jouent positivement dans l’identité marseillaise et l’appartenance est multiple, plurielle. Mais le quartier et le football sont les plus évidentes. Est-ce à dire selon Bruno Etienne que le modèle «communautariste» à la marseillaise est une piste de secours ?

Dominique Folscheid, professeur à l’université de Marne-la-Vallée, conduit depuis plusieurs années une réflexion centrée sur les problèmes anthropologiques, éthiques, métaphysiques et religieux que l'évolution des idées et des mœurs pose au monde moderne. Il pense que la banlieue qui a subi, souffert, pâti pour ses biens et parfois dans sa chair, on ne l’a guère entendu s’exprimer. Parce que les braves gens qui vivent en permanence sous la pression de la violence ambiante, parfois dans la crainte des représailles, n’osent pas trop dire.
Enfin pour Jacques Dewitte, philosophe et traducteur, vit depuis plus de douze ans à Berlin, une chape de plomb pèse sur l’Europe ; non plus celle de l’oppression politique totalitaire, mais d’une certaine langue obligatoire qui interdit de nommer les choses, coupe les gens de leur propre expérience et étend peu à peu son emprise à tous les aspects de la réalité.
En conclusion, nous dirions de cet ouvrage collectif qu’il a probablement le mérite de poser de bonnes questions. Sa lecture nous paraît donc essentielle, que l’on soit d’accord ou non avec tel ou tel contributeur. Parce que la crise qui est intervenue cet automne est l’un des symptômes aigus d’une déchéance, nous ne devrions pas cesser de nous interroger sur les causes, les lieux, les formes et les caractères propres de ces émeutes."

14 mars 2006

Pour lire cet article sur le site du Crif


Iris Canderson 21/8/2017

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