Pour Ilan, un hommage

Pour Ilan, Ilan Halimi, mon nouveau fils disparu.
Quand je pleure pour toi, je pleure aussi pour mon fils Daniel, qui t’a précédé dans la souffrance, vous, les deux trésors arrachés par les griffes de l’histoire.
Quand je pleure pour toi, je pense à ton visage brûlé, tes mains attachées dans le dos et j’hurle mon impuissance. Ça me rend fou de savoir que tu n’es plus là.
Ils ont tous défilé en ta mémoire, les hommes politiques, les notables et les dirigeants communautaires juifs aussi.
Ils ont évoqué le chômage, le crime, la jalousie et la cupidité.
« Ils croient que les juifs ont de l’argent » a dit le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy.
Ils parlent tout le temps de « eux », les criminels, les « barbares », rarement d’eux-mêmes.
De leur silence, de leur silence coupable qui a créé ce climat en France où une bande de voyous a décidé de s’attaquer à un juif, aux juifs.
Un climat qui a permis qu’un juif soit torturé et que cela soit considéré comme normal.
« Nous l’avons torturé parce qu’il était juif » a affirmé un des ravisseurs, la semaine dernière.
Comment un tel climat de haine a-t-il pu se développer dans un pays qui a offert au monde la Liberté, l’Egalité et la Fraternité ?
Ilan ne s’est pas posé cette question, il connaissait déjà la réponse.
Il a compris que la compassion ne pouvait pas exister dans une société qui a renoncé à ses valeurs de dignité et de respect.
Il savait, d’expérience, que si certains Français juifs sont parvenus à se hisser aux plus hautes fonctions, la communauté juive n’est, en général, pas respectée. Elle est, plus souvent qu’à son tour, diabolisée dans toutes les couches de la société française.
Bien évidemment, ce ne sont que les Israéliens qui sont actuellement honnis dans les médias français. La France est un pays civilisé et, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ses médias connaissent les limites à ne pas dépasser.
De même, les juifs ne sont plus accusés d’avoir tué le fils de D ieu ou de sacrifier rituellement des enfants chrétiens.
Ils sont haïs pour une seule et bonne raison : leur soutien à ce « petit état de merde » qu’est l’Etat d’Israël, selon les propres dire de l’ancien diplomate français, Daniel Bernard. Israël est aussi un pays qui, selon une étude européenne de 2005, représente « la principale menace pour la paix dans le monde ».
Le malheur d’Ilan fut que les barbares de Bagneux ont bien appris, tout comme de nombreux jeunes Européens, qui sont les fauteurs de guerre dans le monde et qui peut être maltraité impunément.
Il vaut mieux, pour ces notables, gloser sur les barbares de Bagneux que de s’attarder sur les responsabilités des médias français.
Mais, pour qu’Ilan Halimi ne soit pas mort pour rien, il faut effectuer un examen de conscience sur les fondements de notre société.
En laissant se développer la haine d’Israël et du sionisme, auxquels la communauté juive française est attachée, et en refusant de présenter les choses de façon équilibrée, les médias français ont diabolisé cette communauté.

Tout cela, ajouté à l’antisémitisme ordinaire déversé par les chaînes de télévisions satellitaires arabes, explique la barbarie et la sauvagerie des ravisseurs d’Ilan.
Comment les habitants de Bagneux pourraient-ils respecter la vie d’Ilan, lui qui aimait tant l’Etoile de David, qui est devenu le symbole le plus haï en Europe, après la croix gammée ?
Un symbole que, depuis plus de dix ans, les médias français ont traîné dans la boue.
Quelle compassion Ilan aurait-il pu espérer de ses ravisseurs alors que son identité était, jour après jour, insultée ?
Comment ont-ils pu rester sourds à ses supplications, ainsi qu’à celles de sa mère, pendant plus de 20 jours ?
Etaient-ils convaincus que ce jeune homme méritait son triste sort en raison de son appartenance ethnique ?
Ou bien est-ce parce qu’Ilan serait le cousin de ces « monstrueux soldats israéliens » que l’on voit, jour après jour, tuer de sang froid des enfants palestiniens ?
A moins que les barbares ne se souviennent des images de la mort de Mohamed Al Doura que France 2 s’est empressée de diffuser en septembre 2000, et qui depuis sont soupçonnées d’être une mise en scène ? Images qui furent diffusées en boucle et de façon répétitive, quasiment religieusement.
Et l’objectif fut atteint puisque les assassins de Daniel Pearl, au Pakistan, ont utilisé ces images pour justifier leur crime horrible.
Leur acte ignoble est la conséquence d’un journalisme irresponsable.

Mais essayons de voir plus loin.
Comment les honnêtes gens de Bagneux auraient-ils pu s’opposer à leur voisins-voyous quand ils ne voient, autour d’eux, que capitulation et mensonge ?
Un environnement où des professeurs apeurés cèdent devant leurs élèves qui refusent d’assister aux cours sur la Shoah.
Une police qui ne voit pas ce que le gouvernement ne veut pas voir.
Des politiques qui affirment, contre toute évidence, que les émeutes de novembre 2005 n’étaient pas ethniques, et où un philosophe qui s’oppose à cette interprétation est rejeté et traité de « raciste » par ses pairs.
Une culture où le « bien-aimé » Tariq Ramadan affirme que soutenir l’Etat d’Israël, c’est trahir les valeurs universelles, et qui proclame que l’occident est en faillite morale sans être contredit par ses pairs.
Ilan et Daniel, vous êtes deux occidentaux dont les intellectuels et les barbares ont défié l’héritage moral.

Rappelez-leur qui vous êtes !
Vous êtes les disciples d’Abraham, de Socrate et du prophète Jérémie.
Vous êtes les représentants de Saint Thomas d’Aquin, de Rachi et de Galilée.
Vous êtes les messagers de Rousseau, de Jefferson, de Herzl et d’Einstein
Dîtes leur ce qu’ils ne veulent pas voir sur vos corps martyrisés : que la civilisation occidentale ne capitulera pas, que vous êtes le reflet de sa force et de sa vitalité et que la « faillite » n’est pas dans votre lexique.
Enfin, dîtes leur que votre héritage moral sera le témoin de leur effondrement.
Il en sera ainsi !
Danny, Ilan, mes deux enfants assassinés, ce ne sont pas seulement les barbares qui vous ont tués : ce sont ces intellectuels pyromanes qui ont préparé le terrain à ces barbares qui ont enflammé la mèche.
Ils vous ont tué parce que vous êtes l’âme de la civilisation occidentale qu’ils rejettent totalement.
Ilan, il n’y aura ni silence ni répit tant que le climat raciste qui a alimenté ton assassinat n’aura pas été jugé par l’histoire.
Jusqu’à qu’un autre Zola se lève, lance un « J’accuse », et mette fin à cette culture du mensonge, de la même façon que l’affaire Dreyfus a été dévoilée.

Judea Pearl est le président de la Fondation Daniel Pearl.
Daniel Pearl, qui était le fils de Judea Pearl, est le reporter du Wall Street Journal qui fut assassiné par des terroristes au Pakistan, en février 2002.
(Publié en premier lieu sur Média-Rating)

Mars 2006

Philippe Karsenty 30/8/2017

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