Des “Verts” tendance islam

Dans les rues de Roubaix, la controverse enfle, le mécontentement s’accentue. En cause : l’appui que prendraient une partie des Verts de la ville sur le communautarisme religieux et le ressentiment anticolonial pour consolider leur base électorale à travers certaines associations subventionnées. Roubaix est-elle en train de servir de laboratoire expérimental à un islam politique ? À gauche comme à droite, beaucoup s’interrogent. Le courrier des lecteurs du quotidien local, Nord Éclair, est devenu le théâtre d’échanges passionnés tandis que le conseil municipal évoque régulièrement le sujet. Quant à la majorité de gauche, elle multiplie les réunions internes pour savoir si certaines de ces associations remplissent réellement leurs obligations statutaires.
Au cœur de la polémique : Rencontre et Dialogue, une association pilotée par deux membres des Verts de Roubaix, et lancée voici une dizaine d’années pour établir des passerelles entre musulmans et chrétiens. Aujourd’hui, Rencontre et Dialogue ne prêche plus que pour une seule paroisse, comme peuvent le constater ceux qui assistent aux conférences que cette association organise régulièrement.
Ainsi, en novembre 2004, l’une de ces conférences a provoqué de vives réactions à l’annonce de la venue d’Hassan Iquioussen, le prêcheur vedette de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), quelques jours après des révélations parues dans la presse (le Figaro du 28 octobre 2004) sur le contenu antisémite d’une cassette. On peut y entendre Hassan Iquioussen accuser notamment les juifs d’avoir été « en connivence avec Hitler » ! La mairie PS avait alors demandé en catastrophe d’annuler la réunion.

Beaucoup de rencontres et peu de dialogues.


Quelques jours plus tard, les deux dirigeants “écologistes”, Ali Rahni et Siham Andalouci, déclaraient vouloir « continuer à soutenir et à inviter Hassan Iquioussen », ainsi qu’un certain Tariq Ramadan. Rien de surprenant. Le prédicateur suisse a en effet les faveurs de l’association et fait salle comble dans des locaux prêtés gracieusement par la mairie. Et pour cause : les deux membres des Verts de Roubaix sont respectivement porte-parole national et membre du bureau national du Collectif des musulmans de France, une association proche de Tariq Ramadan.

En somme, selon ses détracteurs, l’association Rencontre et Dialogue proposerait beaucoup de rencontres mais peu de dialogue. Sur le site islamique www.oumma.com;, Ali Rahni explique : « Tariq est notre référence intellectuelle majeure. Ceux qui pensent qu’il est ou qu’il pourrait devenir gênant pour nous, n’ont pas leur place parmi nous. » On ne peut être plus clair. Une autre association, pilotée par les Verts de Roubaix, est également très décriée : l’Université populaire et citoyenne de Roubaix. Se présentant comme un lieu de débat, l’UPC, qui compte parmi ses salariés la présidente du groupe local des Verts, Majoulin Sbai, multiplie les conférences mais pas les “débats”. Disposant d’une subvention de 122 000 euros pour seulement huit conférences en 2005, la quasi-totalité des initiateurs de l’appel des Indigènes de la République (organisation communautariste dénonçant le passé colonial de la France) se sont succédé, l’an dernier, au cours de prises de parole retransmises sur les ondes de la radio locale Pastel FM, dont le président fondateur est le chef de file des Verts de Roubaix, Slimane Tir.
Une université avec des professeurs enseignant une discipline unique ? « Ce n’est pas notre grille de lecture, rétorque Vincent Boutry, membre des Verts et cofondateur de l’UPC. On essaie de tisser des liens, c’est le contraire d’une logique communautaire. »
En admettant qu’il veuille changer les choses, la marge de manœuvre est étroite pour un PS local, certes majoritaire mais dont l’alliance avec son aile Verte s’avère indispensable.

Membre de la majorité municipale, Christian Maes, conseiller MRC (Mouvement républicain et citoyen) chargé de la vie associative, ne cache pas sa perplexité (notre entretien page 35) : « À Roubaix, les Verts sont plus marqués qu’ailleurs par une forte présence de population issue de l’immigration maghrébine, estime-t-il. Il est certain que cela peut être une clientèle pour développer leurs actions. Le problème est que de l’argent public est employé pour des associations qui ne servent pas l’intérêt général. »
Une brèche dans laquelle l’opposition s’engouffre en multipliant les interventions durant les conseils municipaux. Souvent en disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. « Sous couvert de dialogue, d’accès à la culture et de laïcité plurielle, le repli communautaire avance de façon rampante à Roubaix, déplore Max-André Pick (UMP). Avec 10 % de l’électorat, la majorité socialiste est dépendante des Verts. Sans eux, la gauche ne peut pas gagner les élections. Slimane Tir, le leader écologiste, veut être le premier maire maghrébin de Roubaix. Mais comme il n’existe pas de vote communautariste à Roubaix, il s’arrange pour le créer ! »

En attendant, le maire socialiste de Roubaix, René Vandierendonck, tente de dédramatiser la situation : « J’ai regardé les programmes de Rencontre et Dialogue et je n’ai rien vu qui justifie qu’on ne puisse pas verser de subvention. »
Il n’empêche. Malgré les déclarations publiques, la majorité municipale multiplie les réunions en catimini. Dans les rangs du parti socialiste, certains tentent de calmer le jeu. Ainsi, pour Michel David (PS), directeur à la ville renouvelée et à la culture pour la mairie de Roubaix, qui a participé à la commission islam et laïcité, ces associations apporteraient une contribution à l’animation démocratique de la ville : « Un rapprochement entre les Verts et ce courant de pensée ne veut pas dire fusion totale. À terme, la multiplication des points de vue fera apparaître les paroles excessives pour ce qu’elles sont. » Optimiste jusqu’au bout, il estime que Tariq Ramadan participerait à sa manière « à la construction sociale des jeunes musulmans » et s’apparenterait plutôt à un « démocrate-chrétien » qu’à un « intégriste djihadiste » : « Si on dit que le danger vient de l’islam, il est tactiquement envisageable d’isoler les djihadistes en dialoguant avec l’aile modérée représentée par Ramadan. C’est un pari pascalien, à l’image de ce que certains ont fait par le passé avec le communisme. »
Cette idéologie “d’ouverture” prônée par une partie de la majorité municipale entre en résonance avec les conclusions des nombreuses études sociologiques et invitations lancées par la Ville de Roubaix à l’équipe de Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (Cadis).

La poussée islamiste s’est accrue depuis quinze ans.


Au fil des ans, l’influence de ce chercheur n’a cessé de grandir auprès de certains hommes politiques et de travailleurs sociaux roubaisiens. Ce qui n’a pas empêché ce chantre de la “laïcité ouverte” de mettre en lumière les conséquences d’un certain repli communautaire à travers l’émergence d’un “antisémitisme sans juifs”, notamment à Roubaix, dans un ouvrage intitulé la Tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d’aujourd’hui.

Cet “antisémitisme sans juifs”, Paul Marx, père de famille, l’a connu. Par deux fois, il a dû se rendre au commissariat de Roubaix après des agressions physiques ponctuées d’injures antisémites à l’encontre de ses fils. À ce jour, aucune suite n’a été donnée ni par l’Éducation nationale, ni par la police. « Mon fils s’est fait taper dessus une première fois à l’intérieur de son collège en se faisant traiter de sale juif, puis une seconde fois à l’entrée de l’établissement par des inconnus qui savaient également qu’il était juif, témoigne-t-il. Quelque temps plus tard, d’autres individus ont demandé à mon deuxième fils : “Ça va Sharon ?”. Il n’y a pas de synagogue ici et nous ne sommes que trois ou quatre familles juives à Roubaix, et pourtant la mienne est repérée ! »

Autre exemple. Quelques jours après que la stèle en mémoire des harkis, récemment inaugurée sur le parvis du monument aux morts, eut été maculée de peinture rouge, début février, l’Université populaire et citoyenne de Roubaix diffusait une nouvelle fois la bonne parole des Indigènes de la République en axant, sans contradiction, les prises de paroles sur la volonté d’“extermination” de la France lors de la conquête de l’Algérie. « Si un État est jugé colonial, donc illégitime, la lutte contre lui devient dès lors légitime. C’est le but recherché par les sympathisants de cet appel », analyse Messaoud Bouras (lire notre entretien page précédente), dissident des Verts de Roubaix depuis 2002, aujourd’hui membre de l’Union des familles laïques (Ufal).
Considéré comme un hérétique après avoir choisi de combattre à visage découvert « les islamistes qui manipulent les musulmans en exploitant le ressentiment et la haine antioccidentale à des fins politiques », Messaoud Bouras n’est plus le bienvenu à Roubaix. Après une série d’agressions physiques et des menaces de mort, il est actuellement poursuivi devant la justice par l’association Rencontre et Dialogue pour s’être interrogé ouvertement dans la presse sur le caractère “négationniste” de ceux qui ne cachent pas leur sympathie pour Hassan Iquioussen.
« Ce que je revendique, explique Messaoud Bouras, c’est que des organisations subventionnées laissent s’exprimer des musulmans critiques. C’est en tant que père de famille que je m’inquiète de la montée de l’intégrisme à Roubaix. Penser sa vie et vivre sa pensée uniquement autour d’un texte sacré conduit nos enfants à la schizophrénie et à une impasse dans un monde moderne. Du point de vue éducatif, je pense que cela peut handicaper leur insertion dans la République. »

Les musulmans critiques doivent se taire.


La situation n’a cessé d’empirer depuis les années 1990, avec l’apparition du mouvement salafiste, courant extrémiste inspiré du wahhabisme saoudien et qui rayonne principalement dans les cités des banlieues parisienne et lyonnaise, ainsi que dans des villes du nord de la France, comme à Roubaix. À cette époque, de nombreux prêcheurs salafistes ont élu domicile à Roubaix, où leur prosélytisme s’est exercé principalement vers les jeunes. « Ils – les salafistes – proposent aux jeunes de devenir des individus sans territoire afin d’être plus puissants et plus proches de Dieu, explique Dounia Bouzar, anthropologue, à l’époque éducatrice rattachée au tribunal de Lille et détachée à Roubaix. Heureusement, il existe une forte appartenance territoriale ici, à l’image de Marseille, qui empêche les jeunes de suivre les discours fondamentalistes. Historiquement, l’intégration n’a pas posé de problème. Les immigrés se sont immédiatement reconnus dans l’aspect clanique de la culture ouvrière roubaisienne de l’époque. »

Pour autant, certains observateurs constatent que cette poussée islamiste, déjà palpable dans les années 1990, s’est encore accentuée. Dans un livre intitulé le Paradoxe de Roubaix publié en 1996 chez Plon, l’historien Philippe Aziz avait alerté l’opinion sur la montée de l’intégrisme. Dix ans plus tard, Kébir Jbil, ancien responsable du Mouvement des Maghrébins laïcs de France (MMLF), reconnaît que Philippe Aziz avait vu juste : « Il annonçait la volonté des islamistes d’utiliser Roubaix comme laboratoire de l’islam politique en France. Déjà, à l’époque, ils ne cachaient pas leur volonté de s’implanter au sein des partis pour avoir des responsabilités électorales. Aujourd’hui, c’est ce qui est en train de se passer ! Si on ne fait rien, cela risque de générer des conflits locaux qui pourraient être envenimés par une succession de représailles. »

Malheureusement, Roubaix fait figure de maillon essentiel pour la communauté urbaine de Lille, présidée par l’ancien premier ministre socialiste Pierre Mauroy et briguée par Martine Aubry. Si l’actuelle majorité municipale roubaisienne perdait la ville, la droite remporterait la communauté urbaine. Et le risque est réel. La gauche avait déjà perdu les élections par deux fois avant de retrouver l’Hôtel de Ville, en 1998, par l’intermédiaire de René Vandierendonck, transfuge de l’UDF, alors contraint de fusionner sa liste avec les Verts, qui avaient obtenu un tiers des voix de gauche. Un certain statu quo serait donc de mise contre l’ingérence du religieux dans la politique locale et contre l’enfermement identitaire. « Pour le moment, nous marchons sur des œufs », confie Christian Maes. Mais pour combien de temps ?

Benjamin Mathieu

17/3/2006

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