L’affaire Abdul Rahman

L‘affaire est grave, simple et symbolique. Un Afghan, Abdul Rahman, se serait converti au christianisme voici 16 ans, alors qu’il vivait au Pakistan et travaillait pour une ONG chrétienne.

De retour à Kabul il cherche à reprendre la garde de ses enfants. Dépitée, sa famille le dénonce. L’homme est alors emprisonné et on a pu le voir, sur des photos, le visage émacié et douloureux, tenant une Bible entre les mains, sous le regard de gardes à l’air peu amène.
Gouvernements occidentaux et organisations des Droits de l’Homme se mobilisent. La cour afghane répond que la loi c’est la loi et que dans cette république islamique elle a pour nom charia, ou loi islamique, qui prévoit que l’apostasie est punie de mort. Mais, devant l’ampleur des réactions, Kabul aurait assuré que l’homme ne serait pas exécuté, pourtant rien n’est sûr.

Qu’en disent les principales organisations musulmanes de France ? Il a été impossible pour l’heure d’obtenir de réponse, ni de la Mosquée de Paris, ni de l’UOIF, ni de la FNMF.

En effet, pour la Mosquée de Paris, il faut « envoyer une demande écrite à laquelle on répondra. »

Mohamed Béchari, Président du FNMF est injoignable.

Quant au Président de l’UOIF, Lhaj Thami Brèze, il « rentre de voyage et est fatigué. » Et Fouad Alaoui, Secrétaire général de l’association, il est très pris également.

Il faut dire que les tangages au sein du CFCM sont forts actuellement et que, aux dernières nouvelles, selon Sézame.info, à la veille d’une réunion du Conseil d’administration, Dalil Boubakeur et Mohamed Béchari annoncent qu’ils suspendent leur participation, en raison de « graves dissensions. » Remous existentiels qui ne laissent pas, semble-t-il, le temps pour réagir à cette affaire. Ou il est quand même question de la vie d’un homme menacée au nom d’une loi islamique.

Mohamed Mestiri, théologien et philosophe musulman, directeur de l’Institut International de la Pensée Islamique, est formel : « sur le plan théologique il n’y a nulle contrainte en religion. S’il y a interdiction de conversion elle est politique et s’inscrit dans les enjeux entre le monde musulman et le monde occidental. Dans l’histoire de l’Islam il y a un rejet total de l’anathème, de la trahison politique. Et la tradition fait l’amalgame entre anathème politique et anathème religieux. On doit pouvoir croire et pratiquer sans problème dans la loi divine coranique. Mais la jurisprudence islamique penche vers l’interdiction de la conversion. C’est un patrimoine juridique médiéval ; on retrouve des traces d’interdiction de conversion aujourd’hui mais la plupart des sages et des savants ne sont pas pour une telle interdiction. »

Il note d’ailleurs que « très peu de musulmans quittent la religion » et se montre sceptique quant aux chances d’obtenir une réponse d’organisations musulmanes en ce qui concerne cette affaire. « C’est une question très sensible, voire tabou, » explique-t-il.
Autre commentaire : il rejette « la manière dont des Evangélistes et des missionnaires attirent des musulmans pour obtenir leur conversion. » Cela se joue, selon lui, sur fond de « pauvreté et ils assurent à des pauvres qu’ils auront un avenir meilleur. C’est déplorable. »

Une Soeur catholique abondera d’ailleurs dans son sens en critiquant vivement « ces Evangélistes venus des Etats-Unis qui, » selon elle, « distribuent des Bibles à tour de bras. » Avec pour résultat, dit-elle, que « la situation est devenue si grave en Algérie que le gouvernement vient de voter une loi condamnant le prosélytisme. » Dans le Maghreb, dit-elle, les « petites églises du Maghreb sont rendues vivantes, non pas par les autochtones, mais par les Soeurs et les prêtres qui y vivent et par les Catholiques venus d’Afrique Sub-Saharienne. » Quant au « sens missionnaire » des gens d’Eglise il doit se borner à « faire connaître Jésus-Christ tout en ne perdant pas de vue que Dieu est unique mais qu’il y a différents chemins pour le connaître. »
Si quelqu’un ressent « l’appel de Jésus Christ, » alors il peut demander une formation qui lui est dispensée pendant trois ans avant son baptême. Mais force est de constater que le converti a le choix entre cacher sa conversion ou quitter le pays…

Le Père Vincent Feroldi, Secrétaire général du Groupe de Recherches Islamo-Chrétiennes donne, pour sa part, une réponse claire sur cette affaire.
« Il s’agit d’une question de fond par rapport à notre époque. Il s’agit des Droits de l’Homme, de la liberté de conscience et d’expression dans notre monde d’aujourd’hui. Il y a le désir que tout homme puisse avoir cette liberté de croire, dans le respect des autres.
Ensuite, on se trouve face aux législations des pays qui appliquent la charia de manière très rigoriste. Et qui, ici, appliquent la peine de mort. On ne peut être favorable à l’application de la peine de mort car tout homme a été créé à l’image de Dieu et la vie humaine est le bien le plus précieux. Il n’est pas permis d’attenter à la vie de qui que ce soit. Et si c’est pour un motif religieux il y a une contradiction de fond avec le message divin.

Enfin il faut bien distinguer entre le Christianisme et les Christianismes et l’Islam et les Islams. Il ne faut pas réduire la communauté musulmane à une communauté qui approuverait une telle décision. Il y a des courants extrémistes qui ont une interprétation très stricte du Coran et des Hadits mais cela ne semble pas refléter le message du Coran dans son ensemble. » Le Père Feroldi ajoute que « dans la Bible et le Nouveau Testament il y a aussi des choses très dures. Mais l’ensemble du message est un message d’amour. » Il précise que « dans certains verstes du Coran on lit que si Dieu avait voulu une seule communauté humaine il l’aurait fait, mais il ne l’a pas fait. Pour qu’il y ait une émulation. Les Chrétiens ont un statut de protégé, ou dhimmi. »
Pour résumer, dit-il, « il y a trois interpellations, trois défis: d’une part les droits de l’homme et le liberté de conscience, d’autre part cela va à l’encontre de ce que dit Dieu et de ce qui a été transmis par les Prophètes et enfin, alors que vient de se tenir cette rencontre de Séville entre rabbins et musulmans, il y a le désir réel des communautés humaines de dialogue, de respect des êtres humains, de liberté de conscience pour chaque communauté. » Lui aussi fustige les prosélytes de tous bords. « Ma foi et mon bonheur, je n’ai pas à les imposer à d’autres. Il y a un aspect de témoignage et si quelqu’un souhaite en savoir plus, cela doit se faire dans le plus grand respect. »

Aux accusations de prosélytisme Etienne Lhermenault, Secrétaire général de l’Eglise Baptiste, admet que « une partie des Evangéliques américains peuvent manquer de sensibilité à l’égard de certaines dimensions culturelles, mais généraliser est indécent. Et il y a chez nous des musulmans qui ont découvert l’amour du Christ et n’ont pas envie de se taire…Nous contestons qu’un Etat puisse être une religion, ce qui est fait fréquemment avec l’Islam. Il est normal que les musulmans puissent pratiquer leur religion ici, il est donc normal que l’on puisse pratiquer le christianisme ailleurs.

Quant au Quai d’Orsay, son porte-parole souligne que « la peine de mort pour apostasie, pour avoir changé de religion…cela n’est pas compatible avec notre conception de la tolérance et de la liberté religieuse. » Et répondant aux rumeurs qui indiqueraient que, face aux réactions internationales suscitées par cette affaire, le gouvernement afghan se serait engagé à ce qu’Abdul Rahman ne soit pas condamné à mort, le Quai d’Orsay se montre prudent. Et, rappelant que « la priorité de la communauté internationale est qu’il ne soit pas condamné à mort, » le ministère souligne également que « sur le plan des principes, au regard de notre conception de la tolérance et de la liberté religieuse il n’y a pas lieu de prononcer une peine quelle qu’elle soit dans ce cas là. » Car, si la peine de mort n’est pas prononcée, il n’en reste pas moins que la sentence pourrait être une peine d’emprisonnement…

Le porte-parole du Quai d’Orsay insite sur cette idée quelque peu dérangeante : « mais c’est la conception qui est la nôtre. » La liberté de religion ne serait-elle donc pas universelle ? Si l’Afghanistan vit sous le règne de la charia, ce pays s’est pourtant engagé par ailleurs à respecter les Droits de l’Homme et la liberté de culte en fait partie. Cette « conception » française et européenne devrait donc être aussi la sienne. D’autant que, comme on le voit dans la déclaration de Mohamed Mestiri, l’apostasie ne saurait être condamnable en terre d’Islam, ses textes prévoyants qu’il « n’y a nulle contrainte en religion. » Quant à la vision des choses des principales organisations musulmanes de France à ce propos, nous ignorons à ce stade ce qu’elle peut bien être…

Hélène Keller-Lind 24/3/2006

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