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L’affaire Lyssenko


Préface de l’ouvrage de Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko
rédigée par Jacques Monod :

   (…) Je ne suis, pour ma part, pas près d’oublier les manifestations délirantes auxquelles donnèrent lieu, dans une partie de l’intelligentia de gauche et de la presse française, la publication et la discussion des documents relatifs à l’affaire. Le chef de file et l’organisateur du délire dans de nombreuses réunions, conférences et publications était Aragon que l’on voyait avec stupeur se découvrir un intérêt passionné pour la biologie. Dans sa préface à la traduction (publiée dans Europe, octobre 1948) d’une partie du débat à l’Académie des Sciences agricoles, il écrivait, résumant fort bien, ma foi, le fond de l’argumentation lyssenkiste et la reprenant à son compte:

         "…c’est le caractère bourgeois (sociologique) de la science qui empêche en fait la création d’une biologie pure, scientifique, qui empêche les savants de la bourgeoisie de faire certaines découvertes dont ils ne peuvent, pour des raisons sociologiques, accepter le principe de base. En URSS, la lutte acharnée menée par les mendélistes "nationaux" contre les mitchouriniens, ne saurait être considérée par les mitchouriniens, par Lyssenko, comme une lutte biologique, scientifique, à l’intérieur de l’espèce des biologistes; mais elle est naturellement regardée comme une lutte sociologique de la part des savants qui sont sous l’influence sociologique de la bourgeoisie (même par le seul intermédiaire de la science bourgeoise, mêlée de métaphores sociologiques), comme l’effet des vestiges de la bourgeoisie en URSS.
         "C’est pourquoi, aux yeux de Lyssenko, des mitchouriniens, des kholkosiens et sovkhosiens de l’URSS, du Parti bolchevique, de son Comité central et de Staline, la victoire de Lyssenko est effectivement … une victoire de la science, une victoire scientifique, le refus le plus éclatant de
politiser les chromosomes".

         Tous les idéologues marxistes faisaient chorus, et l’exaltation, avivée par la critique scientifique du lyssenkisme, s’exaspérait au fil des mois qui suivirent. Dans La nouvelle critique (novembre 1949), Francis Cohen soulignait la nécessité dans un pays socialiste d’une "théorie active de l’évolution". En tout état de cause, ajoutait-il, Lyssenko avait présenté sa thèse devant le peuple soviétique entier, qui l’avait approuvée; quelle plus haute garantie pourrait-on exiger que celle-là, associée à celle de Staline, "la plus haute autorité scientifique du monde entier"?

         On peut être tenté aujourd’hui de douter que ces affirmations insensées aient été sincères, et de supposer qu’elles étaient dictées à leurs auteurs par les "nécessités" politiques de la guerre froide. On se tromperait. Les auteurs de tels écrits étaient entièrement sincères, intimement convaincus. Encore s’agissait-il d’écrivains, de journalistes, d’idéologues patentés. L’attitude de nombreux hommes de science était plus révélatrice encore des ravages que peut produire la terreur idéologique à l’état pur: intériorisée, subjectivée.

         Seul, ou presque, parmi les biologistes européens membres d’un parti communiste, J.B.S. Haldane (illustre généticien britannique) prit immédiatement et avec éclat la défense de la génétique. "La génétique, dit-il, est ma profession. Si elle est attaquée, je la défendrai". D’autres, en France notamment, se taisaient. Il y fallait déjà, semble-t-il, un certain courage. D’autres cherchaient à gagner du temps, à concilier des positions à vrai dire inconciliables. Lyssenko, faisaient-ils valoir, ne nie pas "l’existence" des chromosomes. Ce qui permettait de laisser entendre qu’il ne niait pas toute la génétique. Peine perdue: ils se faisaient réprimander durement par les idéologues qui les accusaient, à bon droit, de chercher à "noyer le poisson".

         D’autres enfin, nombreux et non toujours des moindres, parvenaient, semble-t-il, à se convaince eux-mêmes, au prix d’une éprouvante ascèse de l’esprit, que Lyssenko avait raison. Surprenant phénomène psychologique que je ne saurai jamais "comprendre", encore qu’il ne soit pas difficile d’en analyser la motivation. Ces malheureux se trouvaient en effet devant le dilemme suivant: s’ils acceptaient, si seulement ils examinaient sérieusement les pensées qu’à la lecture des textes lyssenkistes leur dictaient la logique, la raison et toute leur culture scientifique, l’effrayante conclusion s’imposait que les partis communistes, leurs chefs, "les kolkhosiens et sovkhosiens d’URSS" et Staline en personne s’étaient laissé duper grossièrement par un charlatan. Mais alors, si le Parti était capable, dans un débat aussi clair, de faire une erreur aussi monumentale, où, quand, dans quelles circonstances retrouver la confiance totale, la certitude sans ombre et sans faille, clef de voûte d’une entière et permanente adhésion? Pensée destructrice, insupportable, qu’il fallait à tout prix exorciser, fût-ce dans la honte de la pire humiliation: se mentir à soi-même.

         Pendant des millénaires les hommes, à commencer par certains des plus grands, ont inlassablement cherché à ériger, sous forme de religions ou de philosophies spéculatives, des pseudo-univers imaginaires qui prenaient à leurs yeux plus de signification et de vérité que l’univers réel, dont ils renonçaient ainsi à tenter d’approfondir la connaissance.

         Le lyssenkisme en définitive était une tentative de cet ordre. Mais survenant à l’âge même de la Science, c’est une pseudo-science qu’il a tenté de constituer et de substituer à la science objective qui semblait menacer l’idéologie, la nourriture spirituelle elle-même. Nul doute que cela n’ait été l’une des causes essentielles de ses succès, au-dehors comme au-dedans de l’orbite totalitaire. S’agissant de science expérimentale et de pratique agronomique, une aussi monstrueuse tentative était vouée, tôt ou tard, à l’échec. Mais qui donc oserait affirmer que de telles pseudo-sciences ne survivent ou ne se développent pas, aujourd’hui encore, dans d’autres domaines de la connaissance, et pas seulement chez les totalitaires? Croit-on que les pseudo-univers aient vraiment, totalement et partout disparu du "champ du savoir"?

 

 

Préface de l’ouvrage de Jaurès Medvedev:
Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, 1971

MON.Mss.07, Dossier n° 6 – 4.3

http://www.pasteur.fr/infosci/archives/mon/im_lyss1.html


Iris Canderson 21/9/2009

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