Absence d’idéal ou … ?

Le CPE en tant que nouvelle disposition, en tant que régulateur des rapports de travail peut n’y être pour pas grand-chose dans la mesure ou il ne matérialise pas le pire de la loi qui le porte. La Loi sur l’égalité des chances. Loi qui discriminera 85 % des citoyens dans leur vie de tous les jours ce qui est une grande première dans l’Histoire de la République. Loi qui instituera l’acte de police en dehors des forces de l’ordre. (La HALDE). Cette loi institutionnalise en effet un objet non neutre et chargé d’histoire.

La mise en évidence de l’idée qu’une « milice » peut renforcer la sécurité et faire respecter la Loi. Loi qui entérinera de fait l’idée de l’encadrement des « jeunes » par des « grands frères » comme structure sociale acceptable. Et enfin loi qui dénie le droit au salarié pour mieux renforcer celui de l’employeur au mépris même du Droit du Travail International, du droit du Travail français et de toutes les conventions collectives. Table rase sur 100 ans de luttes sociales. Réformer certes mais pas créer le désert. De cette loi qui amène l’Etat à être juge et partie consacrant ainsi la fin de la maxime républicaine nous arrivons à la fin de la dignité de la personne. Si un objet doit disparaître du domaine du juridique c’est bien la loi sur l’égalité des chances dans son intégralité.

L’intitulé même de la loi est à lui seul une énigme dans une République. Il est l’aveu même de la caducité du premier article de la Constitution.
« Tous les Citoyens naissent libres et égaux en droit ». Article que l’on veut faire apparaître comme dépassé, comme non pertinent et ne pouvant plus réguler la vie des citoyens du fait même de l’élargissement du contexte. Le terme de citoyen, avec les attributs qui lui sont affectés, est associé par certains élus à habitants, âmes, résidents ou population ce qui dénature et la citoyenneté et la République. (1)

A partir de cette loi nous sommes amenés à penser qu’un Citoyen n’est plus l’égal d’un autre Citoyen ! Qu’ont-ils donc de différent ?
Ils n’ont pas les mêmes chances ! Avec cette réponse qui oblige à couper court à toute exploration, nous sommes mis sur orbite et Christophe Colomb en compagnie de son œuf et de sa poule doit bien rire. Pour éviter de tourner en rond nous repassons imperturbablement les critères que nous utilisons depuis plus de 30 ans. Le malaise des banlieues, l’accès à la culture, l’accès aux infrastructures, l’immigration et le premier de ces critères dans la conscience des parents est bien entendu l’école ou plus exactement l’éducation et la préparation à l’entrée dans le monde. Impossible donc de dépasser les clivages des années 70. Et ni le CNE ni le CPE ne nous y prépare.

En fait le responsable de ces mouvements est l’Etat. Une fois de plus le gouvernement a mis le feu aux poudres en voulant faire passer le CPE de la manière utilisée pour le CNE. Le gouvernement a mis le feu aux poudres en ne respectant pas ses propres lois ni sa signature. Choix calculé pour obtenir autre chose ou choix princier ? La deuxième partie de la réponse semble la plus appropriée et s’intègre bien dans la lutte contre la démocratie menée par l’Etat lui-même. Ce qui n’exclut pas le choix calculé pour des besoins de politique tout ce qu’il y a de plus politicienne.

Les lycéens et étudiants sont dans la rue. Ils ont servi de mèche d’allumage et les centrales syndicales un temps en perte de vitesse se retrouvent sur le devant de la scène. La gauche semble retrouver un nouvel élan PCF compris et tant pis pour les lycéens et étudiants qui seront écartés sans ménagement après usage. Il y a des modèles qui n’ont pas de mal à perdurer ni à être reproduits. Là aussi les surprises risquent d’être à la hauteur de l’aveuglement mis à ne pas vouloir percevoir que le monde a changé, que les jeunes générations ont à leur disposition des outils avec lesquels ils s’aident à développer leur stature d’individus. La maturité politique aurait-elle fait des progrès dans notre contexte ? Il semblerait que oui. Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’autonomisation de la personne a accompagné cette évolution de conscientisation politique dans le même sens.
Peut être est-ce le contraire. En effet plus les études sont longues plus la prise d’autonomie est retardée et plus de problèmes apparaissent tel que le logement, les enfants, les structures scolaires et d’accompagnement, le droit du travail, le droit civil etc.

Les lycéens et étudiants sont dans la rue à la recherche de quoi ? La réponse est multiple mais lorsqu’il est possible de discuter avec ces jeunes gens il apparaît dans leurs discours une dualité intéressante et une implication plus grande dans leur relation au monde et au progrès. La dualité mise en évidence souligne une recherche d’idéal d’un coté et de l’autre le rejet de nos propres idéaux, ceux qui ont été portés par les générations « Paix au Vietnam ». Opposition qui dépasse de loin le fameux conflit des générations. Ils nous disent clairement que nous avons échoué dans notre mission de transmission inter générationnelle ou que nos idéaux d’alors n’étaient que conjoncturels et qu’ils sont tombés en désuétude avec la fin historique de leur support. La pauvreté de ce que nous avons à leur proposer est grande. La « fracture sociale » se déplace. Elle occupe le dualisme vieux-jeune, père-fils sans que celles matérialisées par les couples riche-pauvre, bourgeois-prolo, nord-sud aient reçu une solution satisfaisante. Les raisons de ces déplacements sont multiples certes, mais les manques de clarté et le brouillage réalisé par nos dirigeants sur leurs actions et intentions d’action et ce, en raison de leurs besoins personnels à court terme, sont des éléments qui peuvent déterminer ce déplacement. Le manque de confiance en nos édiles qui en résulte est aussi à prendre en compte.

Lorsque les climats politiques, économiques et idéologiques sont aussi peu clairs que ce qu’ils sont aujourd’hui nous savons qu’ils rendent le futur invisible, insaisissable. Les jeunes posent en clair la question de leur futur et dans le même temps ils demandent des comptes. Nous ne sommes pas (ou plus) capables de leur donner une réponse cohérente en dehors des chemins rabâchés maintes fois durant les XIX et XX ème siècles. Le climat actuel est générateur d’angoisse. Demain n’existe pas et cette non existence a été réactivée par l’obligation de la période d’essai de deux ans contenue dans le CPE et qui propulse les nouveaux arrivants dans le monde du travail dans une absence de statut social. Celui qui leur est proposé n’a aucune base à partir de laquelle « construire » peut être pensé.

Par ailleurs, la non notification du licenciement a remis au goût du jour les principes du paternalisme très dix-neuvième et d’infantilisation très vingtième qui présidaient il y a encore quelques décennies les relations enfants-jeunes et adultes. Retour en arrière qui ne peut qu’emmener l’immobilisme. La société française est bloquée et le monde de 1958 arrive à son point de déliquescence avant qu’il nous propose de passer à la mise à mort d’une politique basée sur les seuls partis politique. Après …
Tout peut devenir possible, même le retour d’un « bonapartisme » de bon aloi. Dans cet espace se pose le problème de l’organisation et du contrôle des groupes de «casseurs». De l’organisation et du contrôle de l’émeute comme arme de guerre. Mouvements dont la structuration semble non fortuite tant dans la capitale que dans les villes de province et de banlieue.

Les sociétés européennes ne sont pas mieux loties et l’Europe en l’absence d’idéal commun n’a pas plus de futur que notre société. La France n’a pas de futur parce nous nous sommes éloignés de l’éthique, d’autres diront de la foi, d’autres de la conscience, d’autres des valeurs républicaines. En effet ils ont tous raisons. Pour faire et agir, pour bâtir et construire il faut en tout premier lieu un idéal, croire en un but, il nous faut un objet qui permette la transcendance et ce n’est pas en reniant l’héritage commun, religieux, historique et politique de l’Europe, ce n’est pas non plus en fabriquant un héritage de toutes pièces pour faire plaisir, pour tenter d’intégrer des individus (et des pays) qui n’en ont aucune envie sauf à devenir leaders, que nous apporterons une solution. Les dirigeants de l’Islam politique ont compris cela. Ils proposent, en plus de la destruction de la Démocratie, un idéal spirituel. On peut ne pas être d’accord avec mais il a le grand mérite d’exister.

La question de l’idéal est première. La poser c’est entrevoir une réponse aux trois questions ci-après :

- faillite de nos systèmes d’idéaux (même et surtout je dirais révolutionnaire, tiers-mondiste et démocratique)
- faillite de nos systèmes d’exemplarité. (les affaires ARC, HLM de Paris etc.…)
- l’impossibilité de vivre uniquement dans le «matériel», (la retraite, les salaires, la sécu) ne comble pas tout le vide existentiel.

Quel idéal proposer ? Le seul qui pourrait tenir le rôle de rassembleur et qui pourrait convenir à la majorité des individus vivants en Europe ne peut être que le combat contre le (ou un) totalitarisme. Peu importe sa couleur ! (Lutter contre a toujours été plus facile que lutter pour). Cette lutte est dans notre histoire. Cette lutte a été inventée en nos contrées et par les Européens et leurs valeurs. Cette lutte est porteuse d’espoir et donc de futur. Cette lutte est fédératrice car tous les courants, toutes les philosophies, toutes les religions sont aptes à l’intégrer. Elle renforce la mise sur le devant de la scène l’idée des « Hommes de Bonne Volonté ». Mais …il nous faut recouvrir nos valeurs, nos volontés et remarcher sur les pieds !

L’Europe tel qu’il se présente est le problème. Il ne peut constituer dans le même temps une solution. Dans ce système, la notion même du Citoyen n’est plus opérationnelle. Elle est battue en brèche par les représentants du peuple eux-mêmes – droit de vote donné aux non-citoyens sans au préalable préparer les éléments constitutionnels qui rendraient la chose possible. Ce qui éviterait de participer à la destruction de la République. La deuxième attaque conséquente des instances républicaines est portée contre le Principe de séparation des pouvoirs ouvrant ainsi la porte à tous les communautarismes.

La non référence aux dualités bien-mal, societé-citoyen, moi-autre permet d’accepter n’importe quoi et nous diluons la « tolérance » dans le «tout est permis ». Espace sans limite, espace de confusion dans lequel nous sommes en train de nous perdre en entraînant les espaces nationaux, les espaces moraux, les espaces philosophiques dans l’immense trou noir de nos démissions. Les espaces perdus de la République l’ont été dans cette idéologie du « tout est permis » mise en actions et qui devait faire le pendant au « tout est interdit…au peuple…à l’opprimé » de l’idéologie «bourgeoise».

Les événements nous amènent à penser que les dirigeants français ont perdu la partie mais pas leur potentialité de nuisance et des temps très durs sont en préparation. L’opposition n’est pas mieux lotie. Prisonnière de sa majorité « tiers-mondiste » elle s’est muselée toute seule en pensant que hors du concept de l’Opprimé point de salut électoral. Rien donc dans les oppositions qui puissent nous faire entrevoir et croire en un idéal acceptable. Rien et ce ne sont pas les réflexions sur le sexe des anges (réforme de la Sécurité Sociale, nationalisation, lutte anti-mondialisation) qui apportera un éclaircissement. Nos démocrates n’abordent même pas le problème du NON à la Constitution donné par les Français. Ils font comme si ce non n’avait pas été exprimé. Pourquoi déplorer le manque de «civisme » des milieux économiques français, de mettre à l’index les citoyens si l’Etat ne montre pas que le respect de la Loi est une activité première et formatrice et que cette activité appartient bien au domaine de pouvoir de l’Etat.

A court d’arguments sensés il nous est proposé de faire notre la perspicacité de nos nouveaux penseurs : Combattre l’ennemi, c’est le renforcer. Soutenir un dictateur (en Afrique) c’est le retenir dixit un ancien Ministre des Affaires Etrangères. Se coucher devant l’ennemi c’est le combattre ! Il ne nous reste qu’à choisir le remplaçant de Pétain et le présenter comme un De Gaulle, raser les tours de Notre Dame et festoyer devant la plus grande Mosquée de France sise à Poitiers ! (Sic)

Un pan de notre Histoire est parti en fumée lorsqu’un politicien, bien sous tous rapports a signé l’autorisation de construire cet édifice à cet endroit là. Le symbole matérialisé par Poitiers n’était pas encore parvenu à sa conscience. (2) Pire « Combattre le terrorisme c’est lui donner vie » ! C’est pour cela que la France et ses gouvernants ont pris sur l’autruche l’exemple à suivre et ont abdiqué. Nos sociaux-démocrates, nos néo-communistes, nos écologistes de gauche, nos extrêmes à gauche, nos souverainistes, nos nationalistes sont en train de recréer un élément structurel géopolitique qui doit remplir le vide laissé par la disparition de l’URSS et par la cessation de la Guerre froide. En recréant une dualité très guerre froide nos dirigeants pensent qu’ils ont encore quelques idées.

1 – C’est amener la preuve que cette chambre n’est qu’un lieu d’enregistrement et rien de plus

2 – Ce n’est pas le seul symbole perverti. Lors des « festivités » du 60 ème anniversaire de la Libération de l’Europe de l’Ouest la mise au premier rang du Soldat allemand qui en 1944 et c’était son job à cette époque, devait empêcher cette libération, pose quelques préoccupations. Dans un renversement de la situation historique l’ennemi d’ hier devient l’ami de « toujours » et à contrario l’ami venu nous libérer du joug nazi est vécu comme l’ennemi d’aujourd’hui. Si ces morts pouvaient parler ils seraient en droit de nous demander pourquoi celui par qui leur mort est arrivée les accueille toujours au même endroit et oblige dans une certaine mesure à rejouer cette scène particulière de leur vie. L’injure faite à leur sacrifice n’est pas contrebalancée par le fait d’accepter les évolutions dans les alliances. Il y a des symboles qu’il faut savoir préserver lorsqu’on préside aux destinées d’une Nation et de ses Citoyens. Il est des symboles qui, plus que d’autres, appartiennent à notre construction d’homme libre.

28/3/2006

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