Colloque sur l’Iran à Paris : quelles options pour l’Occident ?

L‘un des dangers qui nous menacent dans le cadre de la situation iranienne actuelle est sans doute la désunion occidentale ou le fait que « ni la Chine ni la Russie ne sont d’accord avec l’Occident. » Un constat posé d’emblée par André Glucksmann qui dénonce « une politique au bord du gouffre, » avec, en corollaire, des dangers de prolifération nucléaire. Il importe, dès lors, de savoir « pourquoi » l’Iran représente aujourd’hui un tel danger « pour pouvoir s’unir sur le comment ? »
Evoquant Auschwitz et Hiroshima, le philosophe mettait en garde et se demandait : « combien de temps dans cette horloge à rebours pour la fin de l’histoire humaine ? »

Point de vue partagé par le Général Tom McInerny, ancien chef d’Etat-Major de l’armée de l’air des Etats-Unis, pour qui « l’extremisme islamique est une idéologie et n’est pas une religion, ce que l’Occident ne reconnaît pas. » Rappelant que « l’Iran soutient des groupes terroristes comme le Hezbollah, le Hamas et Al-Quaida, fournit des armes à leurs mandataires pour frapper des villes européennes ou américaines,» et se référant à des conversations avec des attachés militaires allemand et français, il dénonçait « la stratégie du déni » européenne, lui rappelant « l’état d’esprit de 1936. » Défaut d’analyse, là encore.

Et il évoquait un point souvent ignoré : « Ahmadinejad croit en la venue du douzième Imam, le Maadi, le Sauveur, qui doit revenir dans la ville de Quom dans deux ans, lorsque les deux tiers de la population seront tués. » D’ailleurs « une autoroute est construite pour relier cette ville à une mosquée chiite. Cela n’est pas une hyperbole… »
Pour le Général, il y a bien une option militaire, mais qui devrait réunir : « les pays de la Troïka européenne, les pays membres de l’OTAN, l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Turquie et d’autres pays musulmans. » Quant à Chine et Russie, « ce sont des ennemis. »

Autre possibilité : « aider la population iranienne à reprendre le contrôle de son pays. » Un pays où, « 80 % de la population vit au-dessous du seuil de la pauvreté. » Et qui n’est qu’à « 51 % perse, » et est donc loin d’être aussi monolithique que l’on pourrait le croire.

Sur cette question du « pourquoi, » Chuck Nash, Président de Emerging Technologies International, qui a conduit de nombreuses missions du Pentagone en Europe, Turquie ou au Nord de l’Irak, rappelait ainsi la nature du régime iranien : « lors de la guerre Iran Irak ils mettaient des petites clefs en plastique jaune au cou des enfants » avant de les envoyer déblayer des champs de mine. « Ce sont eux qui ont mis au point la technologie des voitures piégées et des bombes humaines. » Et c’est Ahmadinjad qui, en parlant des mises en garde de l’Occident disait récemment « et textuellement : je n’en ai rien à f…. ! » Sa conclusion : « ce régime agressif, belliqueux, menaçant, doit changer. »

Note un peu plus optimiste pour Bruno Tertrais Directeur de Recherche de la Fondation pour la Recherche Stratégique et enseignant à Sciences Po, « la pression graduelle de l’Europe et des Etats-Unis peut fonctionner. » D’autant que, selon lui, « il y a deux ou trois camps à Téhéran. » Il en veut pour preuve la lettre fleuve récemment envoyée par le Président iranien à G.W.Bush.
Mais, étant donné que « le guide Suprême n’est pas totalement convaincu de la détermination de l’Occident, » il faut « continuer la pression. » Et « n’abandonner ni l’option de la force ni l’option diplomatique. » Avec « la possibilité d’un modus vivendi entre Etats-Unis et Iran, sans négociations directes. » Et, dans ce cas « une solution négociée, avec le droit à une énergie nucléaire sans compromis sur le Traité de Non Prolifération -TNP-, un abandon du soutien au terrorisme, l’abandon de toute rhétorique agressive vis-à-vis d’Israël, l’abandon de l’objectif d’un changement de régime. » A cet égard il faut noter que Bruno Tertrais est « opposé à un soutien direct de mouvements d’opposition iraniens comme le CNRI – Conseil National de la Résistance Iranienne-. »

Reste un scénario de « fuite en avant avec une bombe iranienne possible fin 2008, début 2009, des conséquences dramatiques pour le TNT, le Moyen-Orient et à terme l’Europe. » Autre élément de réflexion : Israël, qui est très directement dans la ligne de mire des Mollahs, « pourrait agir avec ou sans l’Occident. »

Quant à « l’option militaire, elle est crédible » pour Bruno Tertrais qui dénonce toute comparaison entre « la bombe israélienne et la bombe iranienne comme une imposture. »
Une éventuelle intervention israélienne a été évoquée également entre autres par Bill Cowan, qui a été Lieutenant Colonel dans les Marines et a participé à nombre d’opérations au Moyen-Orient lors d’incidents terroristes et de la prise d’otages occidentaux à Beyrouth et au Koweit. Il a notamment participé à la libération d’otages à Beyrouth en 1991. Il estime que « lorsque la bombe iranienne sera à deux doigts d’être une réalité, Israël frappera, nous prévenant peut-être 24 heures à l’avance. Et pouvons-nous laisser Israël ne pas réussir ? » Or, dit-il, « le Hezbollah est ici, est aux Etats-Unis et dès l’instant où l’Iran sera frappé, le Hezbollah sera très actif. » Il enjoint donc le public à « faire en sorte que les hommes politiques bougent. »
« Il n’y a pas de solution militaire, mais des options militaires, » pour Chuck Nash qui estime que « l’on ne peut négocier avec des agresseurs, » et préconise « un changement de régime et un soutien au mouvement démocratique, » mais met en garde, cependant : « plus on attend, moins il y aura d’options. »

Dominique Moïsi, expert auprès de L’institut Français pour les Relations Internationales, rédacteur en chef de Politique Etrangère, qui enseigne et a enseigné dans plusieurs universités en France et aux Etats-Unis, a tenu, pour sa part, à « apporter des nuances. » Pour lui, le succès de « l’option diplomatique est peu probable, » dans « ce pays pas comme les autres, » avec « une unanimité nationale concernant le nucléaire. » De leur part l’utilisation de la la diplomatie est donc « une tactique, car ils pensent que le temps joue en leur faveur. »
Et espérer que « l’option militaire réveillera les forces de l’opposition en Iran est une illusion. »
« Y a-t-il donc une option militaire ? Oui. Est-elle facile ? Non. » Et il met en garde : « il ne faut pas d’analyse simpliste. Il peut y avoir des mouvements imprévisibles. »

Pour le député UMP Claude Goasguen, ancien ministre et Recteur d’Académie, « il y a une seule voie, la voie politique. » Il faut, dit-il, « mettre des moyens à la disposition des mouvements de résistance iranienne, quelles que soient leurs composantes, leur origine. » Car, « le totalitarisme est l ‘écume d’un pays, on l’a vu en Russie et ailleurs. » Et, côté français, « il faut essayer de pousser le Quai d’Orsay au-delà de sa torpeur naturelle. »
Remarque de l’Amiral Darmon, Président d’Honneur de l’Association France-Israël, qui assistait au Colloque : « plus on attend, plus le scénario sera difficile. La volonté politique manque-t-elle ? » Ce thème d’une difficulté allant croissant au fur et à mesure que le temps passe a d’ailleurs été évoqué par plusieurs intervenants.

Très actif en matière de défense de la démocratie, Bruce Malcolm est le Directeur de l’Institute for Democratic Strategies et a été Directeur de Freedom House, organisation des Droits de l’Homme américaine réputée. Tirant les leçons du passé il constate que « les Iraniens n’ont jamais rien négocié, et avec qui négocier ? » Et aucune concession n’a rien donné jusqu’ici. De plus, remarque-t-il, « les négociateurs principaux sont des partenaires commerciaux de l’Iran. » D’où son « pessimisme vis-à-vis de cette option. » Et il appelle donc de ses voeux « un changement de régime. » Tout en apportant d’autres éléments de réflexion : « les petits pays du Golfe se sentent concernés » ou il y a « une présence d’ingénieurs et d’entreprises russes en Iran. » Pour conclure, lui aussi, que « le temps presse. »

Président de la Commission militaire pour le Center for Security Policy, le Général Paul Vallely dont le dernier poste au sein de l’armée américaine a été celui de commandant général adjoint dans le Pacifique, s’est rendu 6 fois au Moyen-Orient ces deux dernières années. Très au fait de « ce qui se passe sur le terrain, » il parle de « Quatrième Guerre Mondiale, la Guerre Froide ayant été la troisième. » Elle est le fait de « l’Islam radical, celui des Frères Musulmans, avec leur haine des Chrétiens, des Juifs et de la démocratie occidentale. Et utilise le terrorisme. »
Nous sommes engagés, dit-il, « dans un combat pour protéger la liberté. » Combat multiforme. En effet, évoquant Guantanamo, prison américaine si décriée ici, il souligne que l’on y trouve « des spécialistes en finances et en communications » qui sont partie prenante de cette guerre globale dont on trouve des ramifications partout. Ainsi, la « haine est enseignée aux Etats-Unis aussi, » dit-il, « dans des mosquées de Brooklyn. »

Pour Laurent Artur du Plessis, qui a été journaliste au Figaro Magazine et est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question, dont « l’Iran dans la troisième guerre mondiale, » une attaque aérienne américaine aura lieu. La question est quand ? » Il y a, pour lui, « un parallèle entre nazisme et islamisme » et il parle d’une « oligarchie des mollahs, » sur fond de « drame de Khatami dont les réformes ont échoué.» Et il y a désormais en place un régime qui bénéficie « d’une légitimation par le nucléaire. » Ce qui lui fait dire que : « Ahmadinejad ne cédera jamais d’un pouce. »

En ce qui concerne l’attitude le la Chine et de la Russie, il est totalement en accord avec le Général McInerney : « la Russie est en tête de la rébellion contre le leadership américain. » Et il ne se fait aucune illusion quant à l’attitude de « l’ Europe, un gastéropode qui vole au fil de l’eau. » Les Etats-Unis « n’ont donc pas le choix » et il devra « y avoir une attaque aérienne sur l’Iran. » Même si « ce n’est pas l’idéal, » et si, comme on peut s’y attendre, cela « provoquera la fureur de la rue arabe… »

Le Professeur Raymond Tanter, ancien membre du Conseil National de Sécurité des Etats-Unis, membre du Washington Institute for Near East Policy, professeur à Georgetown University et qui a enseigné à l’Université Hébraïque de Jérusalem, prône, pour sa part, un soutien au Conseil National de la Résistance Iranienne qui doit, selon lui, être enlevé de la liste des organisations terroristes. Ce qui serait un moyen de renforcer son action diplomatique et de recueillir des renseignements. Et lui permettre d’oeuvrer plus avant pour un changement de régime en Iran.
Raymond Tanter disait, par ailleurs, que toutes les allegations faites contre ce groupe « sont fausses » et que « son inscription sur cette liste a été faite à la demande du gouvernement iranien, lorsque la Troïka européenne avait commencé à négocier avec l’Iran. »

Toutes les complexités de la situation et de la mise en place de solutions ont donc été mises en lumière, à la fois par des experts français et des experts américains à l’occasion de ce Colloque. Et il ressort de cette rencontre transatlantique que la diplomatie, qui serait en soi préférable à une action militaire, a ses limites, voire ses impossibilités en raison de la nature du régime iranien. Or le temps nous est compté. Reste à espérer un changement de régime venu de l’intérieur et qui peut être facilité en aidant la Résistance iranienne. Mais si cette option ne marche pas, alors une frappe militaire sera inévitable. Avec tout un ensemble de conséquences d’autant plus dangereuses qu’elles sont, pour certaines, imprévisibles.

Hélène Keller-Lind 30/5/2006

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