Le débat piégé de la « justice sociale »

Que, dans un passé pas si lointain, le cas de José Bové soit devenu une affaire d’Etat souligne à quel point notre pays est embourbé dans de faux débats et des concepts fallacieux qui conduisent à un déclin économique que rien ne semble stopper. Peut-on attendre le salut de nos élites quand on vit alors Corinne Lepage courir au secours de l’agriculteur militant en affirmant haut et fort « que l’on arrête pas un syndicaliste pour ses activités syndicales ». La question n’est pas là. On n’arrête pas un enseignant pour ses activités d’enseignants non plus ; mais s’il s’avère pédophile, alors il faut l’empêcher d’enseigner. Un enseignant tout comme un syndicaliste ne sont pas au-dessus des lois.

Où s’arrête le domaine légitime des activités syndicales ? Imaginons que des jeunes délinquants brûlent des voitures ou qu’une armada de sans-abri décident de piller les magasins (ce n’est que pure imagination), alors on déciderait de ne pas arrêter des jeunes parce qu’ils sont « jeunes » ou des pauvres parce qu’ils sont « pauvres » au nom de la « justice sociale » et d’une conception à rebours de la discrimination positive. La question n’est pas de punir quelqu’un parce qu’il est syndicaliste, pauvre, jeune ou riche, la question est de réprimer tout individu qui a violé la loi qu’il soit syndicaliste, jeune, pauvre ou riche. Personne n’est au-dessus des lois, pas même un ministre, un président ou un syndicaliste. Voilà la seule conception de la justice qui vaille ; et il a fallu la révolution française pour inscrire ce principe dans la Constitution. Avant la révolution française, et en vertu du principe de droit divin, ceux qui faisaient la loi se donnaient aussi le droit de ne pas la respecter. Aujourd’hui, l’Etat-Providence a remplacé la providence en donnant naissance à une nouvelle catégorie d’individus qui pourraient échapper à la loi au nom de la « justice sociale » qui introduit un nouvel arbitraire dans les décisions de justice.

La notion de « justice sociale », dans laquelle s’engouffrent nos facultés de droit, ouvre donc une brèche dans le fragile édifice républicain en considérant la motivation sociale de ceux qui violent la loi. Mais c’est aussi l’argument des poseurs de bombes et autres terroristes que de légitimer leurs actes par de nobles intentions. Ne nous étonnons pas que les agriculteurs, les routiers, puis des lycéens mineurs organisent des barrages, violant le droit de libre circulation des biens et des personnes, ou que des ouvriers mécontents retiennent en otage leur patron.
En s’enfermant dans ce débat piégé de la « justice sociale », on légitime tout simplement la violence alors même que, sous l’effet de la généralisation de l’ignorance économique, on laisse croire que chacun de nous est victime du fonctionnement postulé injuste de l’économie. Et l’on glissera insidieusement de la « justice sociale » au « terrorisme social ».

L’Etat prétend s’ériger en arbitre en s’attribuant des pouvoirs illusoires de redistribution des richesses, mais il ouvre dans le même temps la porte à une série illimitée de revendications insatiables et de conflits inextricables. Or, c’est précisément dans le pays où l’on s’obstine le plus à nier la réalité du fonctionnement de l’économie de marché que la violence (sociale) se substitue au contrat (individuel).

Jean-Louis Caccomo 31/5/2006

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