Le bon sentiment à l’assaut de la modernité

J’ai en effet pu entendre de la bouche d’anthropologues invités pour l’occasion le vendredi 23 juin à l’émission Campus, le « raisonnement » (« le résonnement » devrais-je dire) suivant : la présence de telles œuvres démontre par elle-même l’équivalence des cultures ; ces cultures auxquelles se rattachent les arts qualifiés abusivement de « premiers » connaissent l’histoire et l’institution politique, mais, contrairement à notre modernité qui a violemment asséché le foisonnement de l’Etre, l’institution politique « première » échappe à l’arraisonnement de son être par sa chaleureuse proximité avec le religieux depuis lequel parlent encore les ancêtres.

L’antiracisme croit pouvoir juguler le mal qu’il poursuit en posant un égalitarisme culturel. Mais si je peux m’émerveiller devant ces arts, en saisir toute la beauté, les apprécier, c’est qu’y est impliqué un sens (« le sens des sens » dirait Levinas) irréductible au culturel. Un sens en tant que réserve (critique) ordonnant la communication entre les cultures, interdisant la dispersion dans le relativisme. Autrement dit, une évaluation telle que l’équivalence des cultures ne va pas nécessairement de soi, mais conférant à l’humanité un sens unique l’empêchant de fermer les yeux sur ce que permet quelque tradition.

Mais la haine de (du) soi promulguée par un certain heideggerianisme qui pousse sa logique jusqu’à paralyser la pensée — puisque la critique de l’ethnocentrisme, étant elle-même européenne, n’échappe pas à l’ethnocentrisme —, se répète : l’occidental, dont l’histoire montrerait qu’il se confond avec la montée en puissance (la fin) de la raison (c’est-à-dire ce qui s’arroge la vérité), est, désormais et par égard pour les autres, moins égal que ceux-ci. Tout est permis : jusqu’au reniement de la primauté du principe de laïcité, au nom de la poésie opprimée par la rationalité. Au nom de l’Autre, pourvu qu’il ne soit pas blanc… La pensée paralysée, on se change et se couche en petit-bourgeois excité par l’exotisme.

L’histoire


Une société froide pure, cristallisée, n’existe naturellement pas : le langage est vecteur de malentendus tels que la transmission ne se passe pas sans histoires (mais, comme le pense Levi-Strauss, la société archaïque se rêve sans conflits). Cependant, la mise par écrit de la culture engage une dynamique historique sans précédent : elle signifie son exposition au regard de tous et ouvre son contenu à l’objectivité qui naît de la convergence de ces regards par voie discursive, publique. L’exemple de la tradition ne suffit plus, il doit pouvoir se justifier aux yeux de tous. Le mythe perd son pouvoir sacré parce qu’il peut être compris par tous. Est-ce donc l’ésotérisme que la mentalité primitive aurait à nous enseigner ?

Le point de vue politique


Pierre Clastres a cru bon de faire valoir qu’une société sans Etat (c’est-à-dire contre l’Etat) était viable. La société archaïque recherchant perpétuellement l’indivision, sa cohésion, l’autorité qu’elle autorise n’a qu’un devoir de parole, celui du rappel à l’ordre de la Tradition, le Temps ancestral de l’Unité : le chef ne rend compte que de la volonté générale de persévérer dans son être indivisé. Société égalitaire donc, puisque de jure ne peut se former cette division moderne entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent, entre Etat et société.

Passons sur la confusion entre pouvoir et puissance… Je voudrais rappeler ici la vertu fondamentale de la rationalité dont l’émergence donne lieu simultanément à la naissance de la démocratie et de la philosophie au siècle de Périclès.

La pensée ne se réduit pas à sa capacité de classifier, de catégoriser. La grande découverte grecque porte sur le fait que notre ouverture à la chose, notre compréhension, emprunte spontanément un chemin déjà tracé malgré nous, à notre insu, — et donc que celui-ci ne s’avère pas nécessairement être le meilleur. La découverte grecque est celle d’une pensée qui revient sur ses pas, les interroge. La rationalité héritée des grecs ne saurait se satisfaire en droit de l’évidence du donné. Autrement dit, dans cette rétrogradation de la pensée qui s’avance vers la chose, c’est la dimension du temps ou de l’avenir qui s’y fait jour. La rationalité qui s’engage dans le monde signifie, face aux choses, un dégagement, une liberté : d’avance la réponse ne nous est pas donnée.

Il en va autrement de la mentalité primitive : le passé dont parle les mythes demeure à la fois passé et présent, il agit comme un précédent. « Le posséder [le sens des mythes] n’est pas seulement un savoir, mais confère un pouvoir, qui s’évanouit quand ils sont profanés. Or, la tribu ne saurait s’en passer. Seul ce pouvoir lui permet d’entrer en communication avec les ancêtres de la période mythique, de participer d’eux en quelque sorte, de rendre actuelle leur présence, et d’obtenir que leur action se renouvelle périodiquement. La récitation de ces mythes est ainsi tout autre chose qu’un simple rite. Elle équivaut à un acte… »(1).

Le monde sensible et le monde suprasensible ne font qu’un. Aussi, la croyance au pouvoir du mal est sans limite et « la sorcellerie est toujours à l’affût, pour ainsi dire, du mal à faire et du dommage à infliger. C’est une ‘‘possibilité permanente’’ de maléfice qui saisit toutes les occasions de s’exercer. Ces occasions ne sont pas en nombre défini ; il est impossible de les embrasser d’avance par la pensée dans leur totalité. C’est au moment même où le sortilège agit, qu’il se manifeste : quand on s’en aperçoit, le mal est déjà fait. De la sorte, l’inquiétude continuelle où vit le primitif ne lui permet guère, cependant, de prévoir et d’essayer de prévenir le mal qui va l’atteindre » (2).

La société archaïque est ainsi livrée à ce qui l’a d’ores et déjà déterminée ; ce qui s’y annonce l’a déjà traversée de part en part.

La confusion entre le visible et l’invisible propre à la mentalité primitive nous enchante certes par son art. Mais ce ravissement qui trouve toute sa place sur le plan esthétique ne doit nous faire oublier que la vocation de l’homme n’est pas là où l’on s’accommode de la fatalité ou de la logique du fait accompli. On aura beau (et, dans une certaine mesure, à juste titre) dénoncer la raison technique, celle-ci n’épuise pas, à l’instar de la mentalité primitive, le sens de la pensée…

Notes

1. Lucien LEVY-BRUHL, La mythologie primitive, Paris, Librairie Félix Alcan, 1936, p. 115. C’est moi qui souligne.
2. L. LEVY-BRUHL, La mentalité primitive, Paris, PUF, 1960, p. 53. C’est moi qui souligne.

1/7/2006

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