Considérations sur le bonheur à l’époque où la caricature du religieux reste encore libre

L‘affaire dite « des caricatures », venue aux proportions que l’on sait, a déferlé depuis le Danemark, traditionnellement favorable à l’exhortation des spectres. L’effigie infigurable du prophète Mahomet a été malmenée à l’occasion d’une usurpation de prime abord insignifiante, dont le substrat est un simple crayonnage. Seulement voilà, ce qui est factuel
et congru, dans le passé, revient dans le présent chargé d’autorité et de courroux. En ce sens, l’intériorité brimée des musulmans ne nous est pas étrangère, enfin, pas plus étrangère que le théâtre de Shakespeare.

Sur l’Occident des dernières décennies, quelque chose s’est fermé. Le continent du soir est entré dans sa nuit définitive par le portique
ferreux d’Auschwitz-Birkenau. Depuis, comme on sait, l’Histoire étant close, les événements n’ayant plus cours, il ne restait plus à
l’intelligence européenne qu’une seule tâche d’envergure : inventer des noms multiples à cet échec cuisant. Des noms précis, des noms
vagues, des noms appropriés et des noms capricieux. L’objectif étant de fonder une littérature secondaire, de stimuler les débats, bref, de perpétuer le semblant d’une vie de l’esprit, sur fond d’innommable, tous les noms font l’affaire, par définition. Ils ne valent rien,
précisément ils se valent, par où se trouve validé le concept démocratique de l’opinion, c’est à dire le concept d’une pensée que
j’ai mais que je pourrais tout aussi bien ne pas avoir, et pour les mêmes raisons.

Guy Debord inventa le nom de Société du spectacle, qui dans un premier temps fut l’un des plus secrets. Dans un deuxième
temps, et en vertu de l’implacable machine pénitentiaire décrite par Kafka, l’infamie spectaculaire vint aussi se graver dans le dos de
celui qui en avait dénoncé l’hégémonie. En Occident, sur les décennies 1930 et 1940, le réel et l’inconcevable se sont liés, l’anneau nuptial fut consolidé dans la forge des crématoires, ils ne se quitteront plus. En 1967, Guy Debord fait paraître « La société du spectacle»,le livre.

Dans une langue singulière, aussi véhémente que navrée, il écrit les noces de fer de cette confusion sinistre. Le moine de Caspar
David Friedrich, dans son aplomb de peinture, dominait la mer agitée en lui tournant le dos. C’est par des tours d’écriture, des tours de
prose qui sont des tours de force, que Guy Debord chercha la victoire. Il n’obtiendra qu’un sombre espoir, ou peut-être n’a-t-il obtenu que la réputation d’avoir entretenu et communiqué quelque chose de cette sorte. Il a déchiffré notre ressac, il nous a enjoints à en sortir de toutes nos forces, enfin, nous ne lui avons pas obéi. Tout cela pris ensemble fait de l’Europe un continent élu pour le malheur, et de Guy Debord une voix prophétique en Occident. Rien n’a changé fondamentalement depuis, vrai et faux demeurent interchangeables, le
réel est toujours cette eau d’égout, enfouie, dont nous ne connaissons que la puanteur.

La vie n’est pas plus que le subrogé d’un univers de représentations, le temps n’est pas plus que la durée d’aperception des images, c’est ainsi. A l’occasion des portraits imaginaires de Mahomet, le prophète d’Orient, parus dans un journal danois, l’Europe s’est étonnée de voir le monde musulman exprimer une émotion si vive.

Sourds au bruit des bombes bien réelles, aveugles aux innocents mutilés et déchiquetés, les yeux du croyant, comme par magie, se sont ouverts sur le support éphémère du papier journal. Passés sur le versant satanique de la représentation, ils ont fini par entendre la
déflagration de la mèche insérée à l’encre dans le turban de Mahomet.

Guy Debord écrivait : la réalité s’est éloignée dans une représentation, c’était jusqu’ici le théorème de notre détresse. Le monde musulman, au contraire de sa mauvaise réputation, n’est absolument pas sinistre par adoration du temps passé, il est sinistre
par adoration du temps présent. Aux extrémités de l’imposture spectaculaire, la bave de vivant écumante à la bouche, il nous ouvre
la voie d’un étrange bonheur.

Comme il est écrit : et ce fut le soir /et ce fut le matin.


1/7/2006

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