Projet socialiste : le présent d’une illusion

Sous la sédimentation laborieuse de trois décennies d’engagements de campagne depuis le Programme commun, généralement démentis par l’exercice du pouvoir, percent deux lignes de force. La première, idéologique, est à chercher dans l’antilibéralisme et la démagogie économique et sociale. La seconde, politique, se résume à l’union sacrée des éléphants au seuil du cimetière pour contrer la percée de Ségolène Royal. A la manière tristement exemplaire de la bulle de mensonge qui dévaste la politique française depuis un quart de siècle, le sens du projet se situe très exactement à l’opposé du titre retenu : « Réussir ensemble le changement ». Il ne s’agit nullement de réussir le changement, mais de sanctuariser le statu quo qui a conduit au déclin de la France.

Dans le domaine des institutions, l’accent est mis à bon droit sur la nécessité de rétablir la responsabilité du président à travers la possibilité de sa destitution par l’Assemblée et le changement de son statut pénal, ainsi que sur la nécessaire rationalisation d’une décentralisation sortie de tout contrôle démocratique. Si les deux questions décisives du maintien de la fonction de Premier ministre et de l’interdiction de la cohabitation sont prudemment occultées, le fil directeur du renforcement des contre-pouvoirs est légitime et gagnerait à être médité par l’UMP.
Le déni du réel surgit avec l’Europe. Le mythique « plan B » pour la Constitution européenne n’ayant jamais existé que dans les discours de campagne hostiles au texte, les socialistes ont décidé de l’inventer afin de favoriser l’unité de la gauche en donnant des gages aux «nonistes». D’où la prétention d’« élaborer un traité strictement institutionnel », ignorant superbement que tout nouveau texte devra être renégocié entre 25 Etats, dont 16 ont d’ores et déjà adopté le projet que la France a rejeté après l’avoir inspiré. L’entrée en apesanteur devient définitive avec les questions économiques et sociales. Dès lors, le Parti socialiste n’est plus à gauche, il est très haut en l’air et très loin dans le passé.

Ce programme économique est non seulement ruineux, représentant entre 35 et 50 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires, il témoigne plus fondamentalement de ce que la démagogie et l’archaïsme sont les deux mamelles de la pensée économique du socialisme français, dont la devise se résume à « Loisir, Statut, Etat ». Alors que la base économique du pays s’effondre, pas un mot sur la production et l’investissement : tout n’est que redistribution de richesses fictives. Alors que la mobilisation du travail est décisive pour lutter contre le chômage et évoluer vers l’économie de la connaissance, l’arme de destruction massive de l’activité et de l’emploi que sont les 35 heures est généralisée à toutes les entreprises. Alors que la réforme de l’Etat et du système de protection sociale constitue la clé de voûte du redressement, l’interventionnisme et le clientélisme connaissent une nouvelle accélération. Alors que l’entreprise et la concentration des cerveaux et des talents sont les leviers majeurs du développement, leur exil est programmé. En bref, le socialisme de Grand Tonton nous promet, comme en 1981, la paupérisation de la France et la prolétarisation des Français.

Deux conclusions en découlent. Après douze années de chiraquisme, la gauche peut gagner l’élection présidentielle ; elle continuera à perdre la bataille des idées en France comme en Europe tant qu’elle ne se sera pas réconciliée avec l’économie de marché. Quant au pseudo-projet, il n’aura pas fallu plus de quarante-huit heures à Ségolène Royal pour le réduire à un chiffon de papier. A François Hollande qui soulignait que le texte engageait tous les candidats à l’élection présidentielle, elle a répliqué que « le socialisme que nous devons refonder, c’est le socialisme qui regarde les choses en face et qui ose dire les choses telles qu’elles sont ». Vaste programme, en rupture radicale avec le projet socialiste, qui revient à moderniser la gauche française en la convertissant à la social-démocratie, comme Nicolas Sarkozy a entrepris de rompre avec les conformismes et les tabous d’un gaullisme dissous dans le nihilisme de Jacques Chirac, pour renouer avec la filiation libérale. Trois spectres continuent à hanter le socialisme français : le marxisme, le mitterrandisme, le souvenir du 21 avril 2002. Ségolène Royal dit vouloir les conjurer : c’est bien. Il ne lui reste plus qu’à entreprendre la seule chose qui compte vraiment : le faire. Chiche.

Le Point du 30 juin 2006

6/7/2006

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