26 janvier 2022

L’université française : entre l’impasse et l’espérance

Puisque nous traversons une grave crise financière qui est l’occasion de faire le procès mécanique de l’économie de marché, permettez-moi de souligner l’analogie entre la monnaie et le diplôme. Un diplôme comme la monnaie représente un TITRE. Un titre constitue un papier dont le porteur peut prétendre détenir une contrepartie : un billet de banque représente une valeur économique qui permet d’acquérir un certain stock de biens et services[1] ; un diplôme représente aussi une valeur économique dans le sens où il garantit que le porteur détient une certaine quantité et une certaine qualité de connaissance et de savoir-faire (ce qui est la richesse ultime).
Bien-sûr, cela n’est vrai que si la monnaie comme le titre ne sont pas dépréciés. Dans le cas de la monnaie, si un même billet permet d’acheter toujours moins de marchandises, alors on dit que la monnaie est dépréciée par l’inflation. Il appartient alors à ceux qui offrent la monnaie – le système bancaire régulé par la banque centrale – de bien contrôler l’offre de monnaie afin d’éviter tout dérapage inflationniste qui détériore la valeur de chaque billet. En clair, il faut éviter de faire tourner la planche à billet.
Pareillement, si le diplôme est distribué à des individus qui ne détiennent pas en réalité les connaissances et les savoirs-faires correspondant, alors le diplôme perd sa valeur. Il appartient alors au système éducatif et universitaire d’avoir une gestion rigoureuse de l’offre de diplômes. En clair, il convient de ne pas faire fonctionner la « planche à diplômes ».
 
L’époque moderne a connu un processus de centralisation et de monopolisation de l’offre de titres au nom de la régulation. Dans le secteur bancaire, c’est la création de la banque centrale avec le monopole de l’offre des billets de banque, sur la base desquels les banques commerciales font du crédit. Dans le secteur éducatif, c’est aussi la nationalisation des programmes scolaires et la centralisation de l’offre de diplômes.
Or, les situations de monopole ne sont jamais des situations optimales, débouchant généralement sur une inadéquation quantitative et qualitative entre l’offre et la demande.
Dans le secteur bancaire, c’est l’histoire des subprimes, c’est « l’âge de l’inflation » ou encore l’offre surabondante de liquidités nourrissant une offre surabondante de crédit qui a débouché sur la crise actuelle. Dans le secteur éducatif, c’est l’inflation des diplômes qui oblige les étudiants à rester plus longtemps dans les études pour obtenir le niveau de formation nécessaire aboutissant à l’embauche. Pire, parfois il reste longtemps dans les études pour finalement tomber dans le chômage, à cause d’une offre pléthorique de formations qui sont mises en place sans considération des besoins des entreprises et du marché du travail.
 
Plus fondamentalement, la monopolisation de l’offre neutralise le principe de responsabilité, principe essentiel dans le fonctionnement de l’économie. Si je mets mes doigts dans une prise de courant, je ressens une douleur (c’est une information) et je modifie mon comportement pour éviter la douleur (c’est l’apprentissage). Mais imaginons que je mette les doigts dans la prise de courant, et c’est vous qui prenez le courant. Alors je risque de faire des choses étranges, de devenir tortionnaire en prenant du plaisir à vous faire ressentir la douleur. C’est le problème du passager clandestin qui veut bénéficier d’un service rendu par autrui sans en payer le coût. Autrement dit, quand on ne supporte pas les conséquences de ses actes, on est conduit à ne plus faire de choix rationnel.
 
Sous prétexte de donner le maximum de chances à un maximum de jeunes, notre système a complètement neutralisé le principe de responsabilité dans le monde éducatif. Le résultat est un gaspillage massif des ressources humaines. En effet, les jeunes ont alors tendance à s’orienter dans les filières qui ne débouchent sur aucune carrière tandis que les entreprises peinent à trouver les compétences dont elles ont besoin pour se développer. Les filières qui débouchent sur l’emploi n’attirent plus nos étudiants car ils trouvent ces formations trop sélectives. C’est qu’on ne peut pas tricher avec la compétence : il faut bien évaluer les étudiants avant de leur remettre les diplômes, du moins dans les formations qui sont à l’écoute du marché du travail. Le résultat est que nous sommes obligés « d’importer » les étudiants qui veulent réellement travailler. Ainsi, en tant que contribuables, les parents financent un système qui contribue à désorienter leurs propres enfants !
 
Puisque l’Etat finance les lycées et les universités, il doit lui-même prendre ses responsabilités, notamment en donnant la gratuité dans des formations jugées prioritaires et stratégiques. Si on évalue que, demain, nous manquerons de médecins ou d’ingénieurs, alors l’Etat se proposera de financer les études de ceux qui choisiront ces filières. Si les étudiants veulent avoir la liberté de choisir les études qui leurs plaisent, alors ils doivent en assumer le financement par eux-mêmes.
Dans tous les cas, le statuquo actuel n’est plus tenable : blocage des facs quasiment chaque année ; diminution du niveau général de connaissances d’où inflation de diplômes ; fuite des meilleurs étudiants, et des meilleurs chercheurs à l’étranger (« la mauvaise monnaie chasse la bonne » disent les banquiers) ; montée du chômage des jeunes alors qu’il y a une pénurie de personnel qualifié dans des secteurs stratégiques de l’économie (mauvaise allocation du capital humain). En clair, notre système fait du subprimes à grande échelle : il distribue des titres sans contrepartie.
 
Or, n’oublions pas qu’il n’y a de richesses que d’hommes (le capital humain) et la croissance économique est faible précisément parce que nous gérons très mal ce capital humain.
 

Perpignan, le 9 mars 2009
http://caccomo.blogspot.com/
http://cozop.com/chroniques_en_liberte

[1] Sous le régime de l’étalon-or, les banques n’émettaient des billets que si elles disposaient de réserves en or en contrepartie.

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