14 août 2020

Un discours empoisonné contre une substance qui ne l’est pas

Premièrement on nous a dit que la chloroquine n’avait pas fait l’objet des tests protocolaires habituels, à quoi l’on pouvait répondre qu’un état d’urgence sanitaire n’est pas une situation habituelle.

Deuxièmement, nous avons entendu les méthodologistes se plaindre des statistiques du professeur Raoult qui leur semblaient discutables, à quoi le professeur Raoult répondit que l’importance prise par les méthodologistes dans le vaste domaine des sciences médicales pourrait elle aussi se discuter.

Troisièmement on a prétendu que la solution du professeur Raoult n’était pas un remède miracle. Mais le professeur Raoult n’aurait jamais pu affirmer une telle sottise pour la simple raison qu’il n’existe point de remède miracle en médecine.

Quatrièmement, on nous a mis en garde contre les effets secondaires de cette molécule, oubliant au passage que son usage est bien connu puisque la chloroquine est l’antipaludéen qui a remplacé la quinine, et que des centaines de milliers de gens en prennent régulièrement, en préventif comme en curatif, à quoi l’on peut ajouter qu’il n’a jamais été question de prescrire cette substance à n’importe qui ni dans n’importe quelles conditions.

Mais comme rien n’y faisait, comme le professeur Raoult continuait à administrer sa substance et à guérir les patients, comme il devenait de plus en plus difficile de mettre en doute une efficacité thérapeutique désormais de mieux en mieux attestée, il devenait urgent de produire un autre argument, qui puisse impressionner l’opinion, et l’on est allé chercher la nocivité du médicament pris en automédication.

Mais nous savons tous que tout médicament comporte des risques quand on n’en respecte pas la posologie. En désespoir de cause on nous fit observer que le professeur Raoult avait les cheveux longs et une bague gothique à l’auriculaire, ce qui jetait la suspicion sur la qualité de ses travaux scientifiques, à quoi il serait facile de répondre par le contre-exemple de  Monsieur Douste-Blazy, qui, avec ses cheveux courts bien coiffés, n’en est pas moins du même avis que son éminent confrère.

N’ayant aucune compétence en médecine, je m’abstiendrai de tout jugement sur le fond du problème. N’ayant pas non plus effectué de quelconques investigations journalistiques sur les soubassements politiques de l’affaire, je n’en dirai rien. En revanche je me permets d’avoir un avis sur le terrain dans lequel j’ai ma propre expertise, qui est celui de l’analyse du discours.

Il n’y a pas besoin d’être très savant pour s’apercevoir que cette stratégie rhétorique a quelques airs de famille avec « l’argument du chaudron » que l’on trouve chez Freud. Je rappelle l’histoire, qui appartient au registre de l’humour juif (parodiant le raisonnement rabbinique). Un homme a emprunté un chaudron de cuivre, mais, après l’avoir restitué, il est mis en accusation par le prêteur qui a constaté un trou rendant l’objet inutilisable. L’homme se défend alors ainsi : « Premièrement je n’ai pas emprunté de chaudron. Deuxièmement, le chaudron avait déjà un trou quand je l’ai reçu. Troisièmement, je l’ai rendu intact ». Ce type d’enfumage discursif est plus courant qu’on ne le pense, si on y réfléchit.

Je rappellerai que nous y avons eu droit, par exemple, au sujet de l’immigration. Et comment ! Dans les années 1980 on nous expliquait avec beaucoup de « pédagogie » que le nombre d’immigrés sur le territoire avoisinait les 7%, ce qui correspondait à la situation dans les années 20 ; or la société française n’avait pas connu de transformation profonde à cette époque ; pas de quoi s’inquiéter par conséquent…

Mais le changement de population étant devenu un phénomène visible et incontestable, quelques années plus tard, les mêmes personnes sur les mêmes médias se sont mises à nous expliquer que nous vivions désormais dans des sociétés multiculturelles, ce qui imposait un effort nouveau d’adaptation. Comme les concitoyens ne voyaient pas pourquoi ils auraient dû s’adapter à cette situation qu’ils n’avaient pas choisie, et dont manifestement la majorité d’entre eux ne voulait pas, on leur a expliqué que l’immigration, le multiculturalisme et la diversité étaient une aubaine collective, une « chance » pour la France. Et ensuite il a fallu justifier le fait que l’islam d’importation récente n’était pas à mettre sur le même plan que l’immigration en tant que telle, et que l’islamisme lui-même n’était pas corrélé à l’islam. Bref, on nous dit : « oui, c’est vrai, tout cela existe, finalement, mais attention : pas d’amalgame ! ».

On voit dans ces exemples qu’il ne s’agit pas de simples erreurs de communication, mais d’un problème plus profond de conciliation avec le réel. Le processus est toujours le même : chaque fois que l’idéologie dominante veut nous détourner de la réalité et qu’elle n’y parvient pas, elle ajoute une couche supplémentaire à son argumentation, reconnaissant la part du réel devenue visible et falsifiant le reste.

S’il est évident qu’il ne s’agit pas de simples erreurs de communication, on peut néanmoins s’interroger sur la faiblesse de la communication dont a fait preuve par ailleurs le gouvernement. Je rappellerai l’énorme bévue de Madame Belloubet dans l’affaire Mila, la ministre de la Justice prétendant que l’insulte à la religion était « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ».

Dans un genre un peu moins grotesque, la déclaration plusieurs fois répétée par le président de la république selon laquelle « nous sommes en guerre » laisse perplexe quiconque a quelques notions de philosophie politique ou de polémologie. Rappelons ce que disait déjà Jean-Jacques Rousseau,  qu’entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport : la guerre est un rapport de force entre entités politiques de même nature, qui sont des États souverains. Il est problématique de parler d’une guerre contre des terroristes, parce qu’on ne voit pas vraiment comment se présenterait le traité de paix une fois la guerre terminée.

À la fin, il y a une puissance vaincue et une autre victorieuse ; l’une n’a pas éliminé l’autre, sinon ce n’était pas une guerre, mais un génocide. Et dans ces conditions, dire qu’on est guerre contre un virus est tout simplement une absurdité. Pire, c’est prendre le risque d’être compris de travers et ouvrir naïvement la voie aux théories du complot qui ne voient rien de moins dans cette épidémie qu’une guerre bactériologique déclenchée en secret par des agents sournois.

Les erreurs de communication ont parfois des effets dévastateurs. Pour en revenir à la chloroquine, je trouve criminelle une information tronquée comme celle-ci : « la chloroquine peut avoir un effet mortel si on la prend en automédication », car cette proposition autorise à penser, par ce qu’elle ne dit pas, que les autres médicaments, en automédication, seraient moins dangereux, voire inoffensifs. Des auditeurs peu instruits de la question pourraient par exemple s’imaginer que le paracétamol, dont on sait qu’il peut être vendu sans ordonnance, est un médicament anodin, contrairement à la chloroquine, alors qu’un surdosage de paracétamol peut entraîner la mort en quelques heures. Le langage est ainsi fait que le non-dit fait partie du sens et qu’il agit sur notre cerveau, comme les mots mal employés et comme ces termes imposés par la phraséologie officielle qui font écran à notre perception du réel.

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Du même auteur: Face au discours intimidant, éd. L’Artilleur, 2015.

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