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Pourquoi l’Iran veut modeler le Moyen-Orient

L’isolement diplomatique de l’Iran sur la scène internationale est donc accompagné d’un isolement régional. En effet, la spécificité de ce pays rend difficile son intégration dans l’environnement qui est le sien à tel point que le pays ne compte aucun allié parmi ses quinze voisins. Les clivages nationaux et religieux du Moyen-Orient constituent un obstacle majeur à la solidarité musulmane dont le système iranien se sert de fond de commerce depuis la Révolution islamique en 1979. Ceci sans compter les nombreuses divergences d’intérêts qui opposent l’Iran à son voisinage. En effet, le pays est encerclé par trois puissances sunnites hégémoniques : L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan.

L’Iran est en premier lieu confronté à l’Arabie saoudite dont la rivalité dans le golfe Persique est accrue par l’opposition entre le sunnisme orthodoxe des wahhabites et le chiisme duodécimain dans sa version persane (5). Après l’Irak de Saddam Hussein, aujourd’hui défunt, l’Arabie sunnite est sur la deuxième ligne dans le conflit millénaire qui oppose les deux familles de l’Islam. A cette opposition idéologique s’ajoute un conflit territorial entre l’Iran et la Ligue arabe (6) au sujet des îlots iraniens d’Abou-Moussa et des Petite et Grande Tomb, revendiqués par les Émirats arabes unis (EAU). Ce contentieux avec les EAU a pour conséquence d’entretenir méfiance et inquiétude chez les membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) (7), qui ne comprennent pas pourquoi l’Iran campe sur ses positions inflexibles et refuse de soumettre ce litige à une juridiction internationale.

L’Iran est aussi confronté à l’influence de la Turquie kémaliste pro-européenne et de son vassal azéri, avec lesquels il se trouve en position de rivalité en Asie centrale où l’effondrement du bloc soviétique a contrarié sa politique étrangère : l’Iran n’y a pas vu l’occasion d’étendre sa politique mais la perte d’un contrepoids contre l’influence des États-Unis et de leur allié turc, d’autant plus que l’Iran n’a que des atouts assez faibles pour s’imposer seul dans la région. Il n’existe pas là d’importantes communautés chiites (à l’exception des Azéris qui n’entretiennent plus de relation avec le clergé international chiite) et le seul mouvement islamiste qui a émergé – en Afghanistan – s’est développé autour du radicalisme sunnite.

La connexion ethnique et linguistique n’est pas non plus favorable à l’Iran : les persanophones sont d’une part majoritairement sunnites, et d’autre part minoritaires par rapport aux turcophones. Pour satisfaire ses ambitions l’Iran est donc obligé de jouer sur les deux tableaux, au détriment de son idéal révolutionnaire panchiite. D’autre part, il doit conserver de bons rapports avec la Russie, relation bilatérale d’autant plus nécessaire que la vision stratégique des deux pays est la même pour la région : il s’agit d’isoler l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan, perçus comme les têtes de pont potentielles de l’influence américaine et turque.

Un autre dossier a eu d’importantes répercussions sur les relations de l’Iran avec ses voisins du nord. Il s’agit notamment du déroulement des négociations des chefs d’États des cinq pays côtiers de la mer Caspienne concernant le partage de la mer et de ses réserves naturelles, pétrolières et gazières. L’Iran qui partageait autrefois la mer Caspienne avec l’ex-Union soviétique, a demandé que la mer soit divisée en cinq. Mais forts du soutien des États-Unis, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ont revendiqué au détriment de Téhéran, une division proportionnelle au littoral de chaque pays. L’approbation par la Russie de cette proposition fragilise davantage l’Iran qui risque d’obtenir un maximum de 13% au lieu des 20% revendiqués (8).

Sur le front Est, s’ajoute pour Téhéran d’autres menaces, comme celle du Pakistan, sunnite et pro-américain, avec lequel l’Iran se trouve en concurrence en Afghanistan post-taliban et en Asie centrale post-communiste. La détérioration des relations avec Islamabad est depuis dix ans un facteur majeur de réaménagement des relations régionales (9). De ce point de vue, le rapprochement irano-indien est un indice majeur de la politique de contre-encerclement de Téhéran (10).

Les dernières évolutions politiques au Proche-Orient ont renforcé l’isolement régional de la République islamique. Sur le plan syro-libanais, le retrait syrien du Liban en mai 2005 a été un autre facteur de déstabilisation potentielle pour Téhéran, compte tenu des liens entre l’Iran et la Syrie, et de la façon dont ce retrait pouvait transformer le rôle du Hezbollah qui a toujours bénéficié du soutien financier et politique de Téhéran. Les élections libanaises de juin ont confirmé la victoire de l’opposition à l’axe irano-syrien que représente le Hezbollah. Sur le plan israélo-palestinien, la détermination de l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon à mettre en œuvre son plan de désengagement unilatéral de la bande de Gaza et le soutien international qu’il a obtenu sur ce sujet n’a pas non plus constitué un facteur positif pour la politique iranienne dans la mesure où il a amélioré l’image d’Israël dans le monde tout en décrédibilisant la rhétorique usée de la « résistance palestinienne » parrainée par Téhéran.

Enfin, l’enjeu le plus crucial est irakien. Alors que la menace sunnite sur la majorité qui gouverne aujourd’hui la Mésopotamie voisine oblige le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII) et son leader emblématique Abdelaziz al-Hakim à coopérer avec les États-Unis, la perspective d’un Irak dominé par les chiites oblige par ailleurs les États arabes sunnites, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Jordanie et les principautés du golfe Persique, à s’appuyer sur les Américains face au pouvoir chiite naissant. De nombreux sunnites perçoivent l’Iran avec suspicion du fait que c’est le seul État chiite dans le monde et qu’il peut donc être à l’origine de troubles dans les zones chiites minoritaires de la péninsule arabique.

Un Irak gouverné par des chiites peut créer une continuité territoriale pour un arc chiite allant du Pakistan occidental à la Méditerranée, en passant par le régime alaouite pro-iranien de Syrie et le Hezbollah au Liban. Ce ne sont pas seulement les wahhabites d’Arabie qui se sentent menacés par cette alliance potentielle, mais toute l’orthodoxie sunnite qui est défiée par l’expansion du pouvoir hétérodoxe chiite (11).

Bien que Washington ait été responsable de la fin de la domination sunnite en Irak, elle n’en demeure pas moins le seul appui pour les régimes sunnites qui résistent au « croissant chiite » qui s’avère de plus en plus menaçant. Et ce rapprochement américano-sunnite au sujet de l’Iran accentue considérablement l’isolement de la République islamique (12).

Notes


(1) Amir Taheri, « Conflit de civilisations », Newsweek International, 5 septembre 2005.
(2) Cette politique s’est affirmé surtout pendant les deux mandats de Mohamed Khatami. L’Iran a accueilli le 8ème sommet des 55 pays membres de l’Organisation de la Conférence islamique en décembre 1997.
(3) Questions de l’exploitation des gisements et du tracé des oléoducs.
(4) En 1996, lors de la visite de Necmettin Erbakan à Téhéran, l’ayatollah Khameneï lui a demandé de rompre ses liens récents avec Israël.
(5) Y. Carmon, Y. Mansharof, H. Varulkar et Y. Yehoshua, « Le Moyen-Orient en voie de collision : la position saoudienne », Middle East Media Research Institute (MEMRI), Enquêtes et analyses, no. 319, 31 janvier 2007.
(6) Créée en mars 1945 à Alexandrie (Égypte), la Ligue des États arabes est une organisation régionale regroupant aujourd’hui 22 États arabophones.
(7) Les États du Golfe membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) sont l’Arabie saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Oman.
(8) Azadeh Kian-Thiebaut, La République islamique d’Iran, De la maison du Guide à la raison d’État, Michalon, Paris, 2005, p. 85.
(9) Olivier Roy, « Sous le turban, la couronne » in Fariba Abdelhak, Thermidor en Iran, Complexe, Paris, 1993.
(10) François Thual, Géopolitique du chiisme, Seuil, Paris, 2002, p. 46.
(11) Edward Luttwak, « Sans le vouloir, Bush a réussi à diviser et à conquérir le Moyen Orient », Wall Street Journal, 14 janvier 2007.
(12) Ibid.