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La grippe ou le choléra

Posted By Chantal Delsol On 27 septembre 2009 @ 23 h 06 min In Fresh Air-LIDAC, Libertés-LIDAC, Liens d'actualité | Comments Disabled


 


Crédits photo : HANNAH/Opale

On se souvient du roman de Giono, Le Hussard sur le toit, racontant une épidémie de choléra. Et l’on tente d’imaginer (quelques excellents historiens l’ont fait, tel Jean Delumeau) l’état d’esprit des populations quand elles se trouvaient face à un péril de ce genre. La grande peste qui parcourait l’Europe du XIVe au XVIIIe siècle, par épisodes récurrents, emportait chaque fois dans les villes touchées entre 20 % et 40 % de la population. On peut - ou plutôt on ne peut pas - comprendre dans quel sentiment de précarité vivaient ces gens poursuivis par une peur affreuse et, certainement, contagieuse comme la maladie.

Nous avons le sentiment que la grippe A (H1N1) engendre la même terreur qu’une épidémie de choléra ou de peste en ces âges anciens. Pourtant, il ne s’agit pas du même mal, loin de là. Les spécialistes sont formels : la grippe A ne tue personne, sinon ceux qui, hautement fragilisés par des troubles beaucoup plus graves, seraient emportés facilement par la moindre anicroche. C’est une grippe pénible, s’étalant sur quelques jours, et que des remèdes simples suffisent à combattre et à guérir.

 

Panique ridicule

On se demande pourquoi un tel sentiment de panique s’est emparé du pays, à tel point qu’on ne nous parle plus que de fermer des écoles (ce qui a déjà commencé), que nos bulletins d’informations sont encombrés de conseils à la fois tatillons et solennels, et que l’on met au point une justice expéditive pour temps d’épidémie, comme si dans les prochains jours la moitié du personnel dans tous les bureaux du pays allait se trouver défaillante, j’allais dire subclaquante. Beaucoup de gens naïfs, qui regardent abondamment la télévision et prennent ces délires à la lettre, renâclent à se serrer la main et concluent avec une résignation de condamnés : «S’il le faut, nous mettrons des masques.» Pour une grippe banale ? On croit rêver.

Il n’y a qu’un adjectif pour cela : ridicule. Lequel ne tue pas, comme on sait. Mais enfin il faut aller plus loin que la moquerie, parce que ces larmoiements débilitants signent une mentalité et c’est bien cela qui compte. Quelques-uns pensent que les gouvernants ont intérêt à laisser glisser l’attention des citoyens sur des craintes de ce genre, qui leur font oublier l’ampleur («envoyez-les dans n’importe quelle guerre, ils oublieront de critiquer votre gouvernement», disait le Florentin), ne peut convaincre à lui seul. Peut-être nos gouvernants se trouvent-ils secrètement satisfaits que cette broutille enflamme des esprits qui sinon se révolteraient contre la taxe carbone. Mais enfin le cynisme a des limites.

On peut penser que les médias amplifient la catastrophe jusqu’à l’absurde par un désir permanent de tout dramatiser, car il n’y a que le drame qu’on ait envie de raconter et qui attire le chaland. À ce point qu’un quotidien de province, tout récemment, a eu la malhonnêteté de titrer «Un mort de la grippe», réservant pour les pages intérieures l’état préalable de la victime, déjà atteinte de graves maladies. On ne fait pas mieux pour alarmer en inventant l’objet de l’alarme, et donc pour appâter des clients.

Mais il faut aussi penser que les médias se trouvent pratiquement privés de ce qui légitime au premier chef leur existence : l’événement. Que trouvons-nous dans les informations quotidiennes ? Un ministre a subi le blâme de telle association parce qu’il avait prononcé un adjectif apparemment simple, mais interprétable comme une injure, à condition de se lever très tôt pour l’analyser. L’inondation d’un affluent a mis à mal trois maisons dont on interviewe jusqu’à plus soif les habitants en train de récurer leur cafetière. S’agit-il d’événements ? Sûrement pas. Bien plutôt d’anecdotes, qui les ont remplacés. Nous vivons sous le règne de l’anecdote. Il faut bien la gonfler, quand on peut, pour en faire quelque chose «qui arrive», avec toute la charge d’inattendu, voire de retournement, que cela implique. La grippe A : enfin un fait nouveau, capable de changer la donne ! Enfin un vrai désastre… à condition de s’exalter un peu. On ne va pas s’en priver.

 

Des citoyens sans défense

La crainte de la contagion a acquis une teneur hautement symbolique dans des sociétés de masse, où chacun, doutant infiniment de ses propres capacités à répondre à l’adversité et à déployer sa conscience personnelle, craint en permanence de se voir entraîné, tel un fétu de paille, dans le malheur des autres. Le livre Matin Brun terrifiait moins par le contenu de la maladie épidémique (le nazisme) que par le sentiment de la contagion même. La société de masse, livrée à l’opinion et à la promiscuité, laisse sans défense des citoyens dont les caractères proviennent de l’extérieur et sans caractère propre pour résister à n’importe quelle teinture. En même temps, la grande crainte de ces anonymes en foule est de se voir privés de l’atmosphère de la foule d’où ils tirent toute énergie vitale, de se voir marginalisés, d’une manière ou d’une autre. Une victime de la grippe A raconte quelle douleur cela représentait pour elle de devoir mettre un masque afin de ne pas contaminer ses proches, mesure qui la reléguait à l’extrême de l’ostracisme. C’est que dans la société des égaux et des semblables, être différent induit le blâme, exclut de l’humanité même, prive de toute identité.

L’extrême développement de la sensibilité, ou plutôt de la sensiblerie, jette nos contemporains dans des abîmes de détresse dès qu’un cheveu leur tombe. Nous ne supportons plus rien. Le moindre désagrément nous indigne et nous pousse dans des révoltes véhémentes. Dans le film Bienvenue chez les Ch’tis, couronné du succès que l’on sait, le père de famille, contraint de partir travailler dans une province jugée inhospitalière, se voit entouré d’une atmosphère de drame comparable à celle qui devait se tisser autour d’un condamné au départ pour une guerre meurtrière à une époque encore récente.

Éloignés depuis si longtemps des dangers graves de la guerre, de la famine et de la terreur d’État, nos contemporains ne tirent pas de cette sécurité davantage de bonheur : ils rabaissent le niveau du tragique, qui devient un petit tragique mesquin, l’enflure d’un désagrément, un bobo boursouflé. Autrement dit : sans doute faut-il qu’il y ait de la crainte et du malheur, on les trouve là où l’on peut. Nous n’allons tout de même pas souhaiter de vraies guerres pour permettre la restauration de la magnanimité. Pourtant, on ne peut se déprendre d’un étonnement rêveur quand on voit que la disparition des grands malheurs laisse place à des cœurs si pusillanimes.

À la fois récusant toute blessure - par addiction à la sécurité, au confort, au bien-être -, et nostalgiques de dangers qui n’ont plus court, il est bien naturel que pour nous cette épidémie pourtant bénigne devienne le motif d’une grande peur et d’une grande fascination.



Tribune parue initialement sur le site du Figaro.fr :

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