4 août 2020

Mémento de la conférence de l’Institut Elie Wiesel

 
Invités : Alain Finkielkraut
et Dominique Schnapper (*)
  
   
     Du point de vue de l’anthropologie : un homme se définit selon ses besoins. Homo culturalis et homo-œconomicus – ce n’est pas la même chose. Les sciences humaines nous ont légué le beau concept de diversité, elles nous disent que le seul problème social est politique. Quand on dit qu’il y a une inquiétude identitaire en France, qui est une question culturelle, on nous traite de lepéniste. On nous interdit de penser la diversité sans la vanter ; les sciences sociales exigent de la vanter.
 
   Lévi-Strauss s’est trouvé en porte-à-faux avec son temps parce qu’il refusait l’amalgame avec le racisme tout en insistant sur la question culturelle. Jean Daniel est un dissident de son journal en s’écartant de la sorte des sciences humaines. Une déperdition s’est opérée à partir de Bourdieu. Le mal opéré par Bourdieu est terrible.
 
  Rien ne me prédisposait à écrire un livre sur la France. [1] Sans être français de souche, je suis né Français, je reconnais mon amour de la France. Politiquement, j’ai d’abord été internationaliste ; c’était mai 68, il y avait la révolution. Nous n’étions pas des bolchéviques. En même temps, je ne renie pas cette époque-là, c’était la contestation des pouvoirs, des dominants (Bourdieu) ; le bobo – c’est nous qui l’avons inventé. Puis ce furent les années 70, même si nous n’avons pas compris le Printemps de Prague. C’étaient les libertés formelles opposées aux libertés réelles. Une réévaluation de la démocratie : Tocqueville était très important. Mais c’étaient toujours des noms communs. Il y avait des disputes entre François Furet dont la contribution était très importante et d'autres intellectuels. En France, il y avait un concept, c’étaient "ceux qui avaient arrêté la guillotine". Mais le moment décisif était l’affaire de Creil : le voile autorisé dans la cour mais pas dans la classe. Le colloque des intellectuels juifs de 1989 a été houleux : il y avait une division. J’ai été amené, mais c’est encore un nom commun, à revoir la notion de République.
 
   Lors de la commission de Bernard Stasi, il y avait une seule voix dissidente – celle de Baubérot. Depuis, nous avons pu voir une vraie modification, l’ancien président de SOS Racisme a évolué pour une laïcité intransigeante. L’attitude française a été dénoncée par le philosophe Charles Taylor au Canada et par la Grande-Bretagne. Tout d’un coup la France m’a été envoyée à la figure : d’abord la République puis la France. Dans les autres États laïcs, la sécularisation a eu lieu, on préconise l’instauration du multiculturalisme et on montre la France du doigt. Les Juifs laïcs, eux, remplacent la religion par la question identitaire.
 
   On m’accuse souvent d’être nostalgique ; mon père lisait un journal yiddish. Très vite j’ai été nostalgique de ce monde que je n’ai pas connu. « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi » – ce slogan m’a mis en porte-à-faux. Identifier ‘nostalgie’ et ‘réactionnaire’ a quelque chose de barbare. La nostalgie c’est le droit au deuil. Tout d’un coup, la France m’est renvoyée parce que la République est menacée. Puis je me suis demandé pourquoi la France montrait une telle intransigeance. La dernière affaire en est l’exemple. [2] J’ai assisté à l’audience. La direction de la crèche a pris en considération le sentiment majoritaire du lieu, à savoir Chanteloup-les-Vignes ! La France se réclame d’une autre laïcité que les pays anglo-saxons. La sanctuarisation de l’école est primordiale. Or, on a vu dans certains journaux : la sanctuarisation c’est permettre à Leonarda de sécher les cours.
 
   Et la présence [obligatoire] des femmes, il s’agit du refus d’un autre régime de la coexistence des sexes fondée sur la séparation. La France est très mal à l’aise avec sa propre identité nationale. Rien d’important ne pouvait résulter d’un tel débat sur l’identité nationale s’il a eu lieu au ministère.
La mémoire devrait imposer la distinction. Tout d’un coup tout est confondu dans un sentiment d’opprobre. Ceux qui ne sont pas héritiers, l’obtiennent en grande partie grâce à l’école (réf. à Bourdieu). Or l’enfant d’immigré que je suis, entend avec stupeur : « Je suis aussi français que toi ». Quand nous allons en Italie, nous y allons pour l’Italie…
 
  Mon livre parle de la crise de l’intégration or on nous parle du concept de l’intégration. Il ne s’agit pas de demander de renoncer à ses origines. Un patriote français républicain : « C'est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit d'enfermer plus d'une tendresse » a dit Marc Bloch. V. aussi [3].
 
 
 Dominique Schnapper [4]
– À propos du relativisme culturel a) il est absolu
b)il est relatif. Il s'agit d'une distinction essentielle.
– Débat qui traverse les sciences sociales. Exemple : l'excision est aussi un fait culturel.
– Depuis "La Défaite de la pensée", Alain Finkielkraut a fait tout un parcours.
– L'inclusion et aujourd'hui l'intégration, c'est exactement la même chose, la politique n'a pas changé, seul le vocabulaire a changé. Il y va aussi beaucoup de la responsabilité de la société française elle-même qui ne croit plus à ses propres valeurs. Suis très reconnaissante à Alain Finkielkraut qu'il agisse contre la patouille démocratique.
 
  A. F. : Pour ce qui est de la gestion de la société inclusive : ils plaident pour un mécanisme de reconnaissance. Il ne s’agit pour la France pas de transmettre son héritage, cela témoigne, et je rejoins Dominique Schnapper, d’un rejet par la France de sa propre société.
Ce que fait l’école : déshériter tout le monde, les manuels – c’est la couleur, les dessins… et puis un jargon.[5]. Quand on lit des livres, on lit de moins en moins de classiques. Si Henry James vous ennuie, la voix des anciens vous dit : Vous avez tort.
 
  L’individu démocratique n’a besoin de personne : c’est l’immanence radicale. La démocratie dans son mouvement. Le rapport Bélaval au Président de la République sur le Panthéon c’est : Qui va-t-il mettre au Panthéon ? « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante » ne convient plus à l’homme démocratique, c’est comme une sorte de Panthéon de proximité.
On va rapprocher les choses pour exiger l’exigence d’égalité. La société ne propose plus ce qu’elle devait proposer. Le rapport Bélaval permet de conclure : maintenant la démocratie est en train de vider son héritage.
                                                                                                            


(*) Conférence du 28 novembre 2013
[1] Alain Finkielkraut, Identité malheureuse, éd. Stock, 2013

[2] L’affaire de la femme voilée à la crèche privée Baby-Loup, à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Le jour de la conférence, jeudi soir, la décision de la Cour de cassation de la veille, du mercredi 27 novembre, à savoir le licenciement de la femme, n’était pas encore connue.

[4] Dominique Schnapper, entre autres : Qu'est-ce que l'intégration ? Folio, 2007
[5] À propos du jargon des manuels : « On ne me ferait plus biberonner de l’équipotence et de la bijection » écrit François Meyronnis p. 22, dans Tout autre. Une confession, éd. Gallimard, 2013. I.E.