28 avril 2026

Quand la trouille assaille les sciences

                                                                                                                                                                                                                                   

      L’Effet Concorde en 50 ans de progrès ou quand la trouille assaille les sciences

  Les sciences théoriques, qui travaillent à notre compréhension du monde physique, biologique et humain, et les sciences pratiques, qui travaillent à produire des services, des procédés et des appareils ayant pour fonction de nous aider ou nous divertir, ont eu des effets remarquables ces cinquante dernières années. Depuis 50 ans, notre compréhension du monde de même que nos procédés et appareils se sont considérablement perfectionnés. Ces améliorations ont le plus souvent été graduelles sur les décennies, quoique parfois ponctuées de quelques changements abrupts tels qu’une nouvelle hypothèse enterrant soudainement une ancienne théorie, ou une nouvelle technologie qui, presque instantanément à l’échelle historique, soit vient remplacer d’anciens procédés ou appareils, soit – peut-être de plus en plus – vient carrément remodeler nos actions quotidiennes, voire contribuer à en installer de nouvelles. Globalement, en 50 ans, nous avons considérablement accru nos connaissances théoriques, et nos procédés et appareils ont toujours mieux rempli leurs fonctions soit en simplifiant, soit en diversifiant nos actions.

Ces cinquante dernières années sont pourtant celles, précisément, où la notion de progrès, et particulièrement celle de progrès des sciences, a été diabolisée d’abord par certains auteurs, puis finalement par l’ensemble de la société. Aujourd’hui l’expression « on n’arrête pas le progrès ! » n’a plus de sens que caustique, ayant non seulement perdu, mais même complètement renversé son acception littérale. Dans le même laps de temps, les rapports statistiques montrent aussi bien en sociologie qu’en épidémiologie que 1/ le considérable progrès des sciences survenus ces 50 dernières années ne s’est pas accompagné d’un surcroît de bonheur dans la population occidentale, comme le notait déjà Easterlin dès les années 1970 ; 2/ bien au contraire : la prévalence de l’anxiété, des dépressions et d’autres troubles psychiatriques a véritablement explosé depuis 50 ans, atteignant aujourd’hui des taux alarmants. Paradoxe : le progrès social n’a pas résulté du progrès des sciences, et il ne l’a même pas accompagné. Par bien des aspects, il semble même que les populations se soient déprimées à mesure des avancées scientifiques.

Comment l’amélioration extraordinaire de nos savoirs théoriques, et surtout de nos procédés, véhicules, outils et machines ces cinquante dernières années a-t-elle pu simultanément soulager nos efforts physiques, accélérer nos efforts mentaux, alléger nos maladies, simplifier et démultiplier nos actions, prolonger nos vies, quand dans le même temps toute la population occidentale a plongé dans le mal-être généralisé à des taux jamais enregistrés ?

Pour tenter de sonder quelques ressorts de ce paradoxe, nous prendrons un contre-pied en nous intéressant justement à trois contre-exemples, trois « effets Concorde » illustrant de rares régressions de nos sciences depuis 50 ans. Nous verrons que ces trois étonnantes régressions pourraient bien partager un de leurs fondements, éclairant alors le paradoxe en question.

 

Physique, informatique, biologie : 50 ans d’extraordinaires progrès

En physique, deux avancées considérables sont arrivées depuis 50 ans, et même tout récemment : la découverte du boson de Higgs en 2012 et celle des ondes gravitationnelles en 2015. Ces avancées réellement majeures, toutes deux fébrilement attendues depuis des décennies, sont venues confirmer les modèles théoriques tout en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. Avancées magistrales dans les sciences du XXIème siècle, elles n’ont toutefois eu aucun effet direct sur notre vie quotidienne. Ces dernières décennies, les progrès de la physique réellement utiles à la population ont surtout émané de la technologie, le domaine de l’activité humaine le plus profondément ancré dans cette science. Par exemple la généralisation et la miniaturisation de l’électronique (donc des appareils), notre usage quotidien du GPS, le fonctionnement du magnifique TGV d’Alstom, de nombreux progrès du diagnostic et de l’imagerie médicale (scanner, IRM, TEP…), le moulage résine à domicile, ou la hausse continue du rendement des appareils et véhicules sont des réalisations de la technologie directement liées à de meilleures utilisations des lois physiques.

 

En informatique, point n’est besoin de détailler les progrès vertigineux qui se sont déployés continûment depuis 50 ans. Trois chiffres résument cette véritable explosion : depuis 1980, les processeurs personnels sont passés de 50 kflops (104) à 100 Gflops (1011), la taille des disques personnels est passée de 128ko (105 / disquette) à 2To (109 / disque), et surtout le prix de la mémoire est passé de 1€ le ko (103) – 1€ le kilo si vous préférez – à 0.01€ le Go (109) – soit 1 centime le million de tonnes. N’importe quel téléphone aujourd’hui est incommensurablement plus puissant que l’ENIAC – le plus puissant ordinateur des années 1940 qui atteignait 300 flops, et même que son successeur programmable l’EDVAC, des années 1950, qui atteignait 1 kflops (103). Pour la majorité de la population, ces progrès techniques ont essentiellement permis de traiter plus vite nos anciens dossiers en papier ; une utilité très pertinente de l’informatique a également été de supprimer de nombreuses piles poussiéreuses de dossiers papier qui faisaient crouler nos étagères. L’ordinateur a aussi permis d’écrire plus vite – puis bientôt de parler – à nos proches ou collègues, un usage si pratique qu’il a produit l’effondrement des postes mondiales, et une réduction des déplacements professionnels évaluée à 20%. La puissance et le stockage exponentiels des ordinateurs a également permis un développement inédit de la production et des échanges en photographie, en musique, et en littérature dématérialisées.

 

En biologie théorique, un progrès remarquable a été le modèle des équilibres ponctués de Gould & Eldredge, il y a presque exactement 50 ans, qui a refondé notre compréhension de l’évolution… bientôt confirmée par la multiplication des fossiles. La découverte des plumes des dinosaures a aussi bouleversé nos connaissances. En génétique, le séquençage du génome humain moderne et néandertalien ont été de magnifiques accomplissements. En à peine 20 ans, la toute jeune discipline de paléogénomique a apporté des foules de connaissances extraordinaires dont celle-ci est ma préférée : nous savons maintenant que deux populations du Néolithique ont physiquement remplacé les européens d’origine, invalidant l’ancienne théorie d’acculturation : une première fois vers –7.000 (populations orientales), une deuxième vers –5.000 (populations est-européennes)… de sorte que nous sommes (peut-être) plus proches d’un pasteur akkadien des bords de l’Euphrate au IVème millénaire que d’un chasseur paléolithique de Solutré près de Mâcon !

 

En biologie pratique, les techniques génétiques comme la PCR ou les applications de l’ARN ont avancé non seulement la médecine mais aussi la justice (« police scientifique »). Et en médecine, les progrès n’ont pas besoin d’être détaillés… Rappelons seulement que depuis 1980, le taux de mortalité dû aux cancers a été diminué de 60%, ou que les décès par infection (virale ou microbienne) ont été réduits mondialement de plus de 30%. Dans la même période, la durée de vie moyenne (non « l’espérance de vie », notion systématiquement dévoyée) s’est accrue de 73 à 81 ans. Après que nos aïeux aient victorieusement quasi-éradiqué la mort de l’accouchement (mères et nourrissons), nos efforts actuels prolongent surtout la vie de personnes âgées malades, ce qui est un peu moins flamboyant… tout en restant notable néanmoins.

Globalement depuis 50 ans, les progrès des sciences ont été soutenus et variés dans la plupart des domaines de la recherche théorique et pratique. Outre les fantastiques découvertes de la recherche théorique en physique ou en paléogénomique, tous les services et les machines/appareils dont nous disposons depuis 50 ans ont de mieux en mieux rempli leur fonction, celle de nous aider ou nous divertir. De la santé/médecine à nos déplacements, en passant par nos loisirs, notre confort ou nos aides quotidiennes (électroménager, vente par correspondance, comptabilité personnelle, etc.), toute la population occidentalisée a clairement senti les effets bénéfiques des cinquante dernières années de progrès scientifique. Et c’est pourquoi, au milieu de ces océans de progrès, il apparaîtra surprenant de constater quelques déconcertantes régressions.

 

L’effet Concorde en aérospatial

 En juillet 2000, un Concorde d’Air France s’écrase au décollage de Paris, faisant plus d’une centaine de morts. Trois ans plus tard, fin 2003, le programme Concorde est définitivement arrêté par ses pays partenaires, mettant fin à près de trente ans de vols supersoniques transatlantiques. Seulement il y avait un petit problème. En venant compléter l’offre classique (subsonique), les vols supersoniques avaient constitué un formidable progrès scientifique, et aucun autre projet de cet ordre n’était en état de le remplacer. Ainsi, pour la première fois dans notre civilisation, l’état d’avancement des transports subissait une cruelle dégradation. La disparition du Concorde marque une cicatrice encore saignante dans le progrès des technologies de transport, et plus généralement des technologies d’aviation. Sur le plan sociétal, la question peut bien se débattre de savoir si aller à New-York en 4h était un réel progrès sur 7h, mais sur le plan scientifique le débat n’a pas lieu d’être : notre avancement des transports aériens, en 2026, est irrémédiablement – et tragiquement – inférieur à son état dans les années 1980. C’est pourquoi je propose d’associer de si cruelles régressions des sciences et technologies à un effet remarquable, « l’effet Concorde ».

En janvier 1986 puis en février 2003, la NASA encaisse deux tragédies épouvantables, la perte de deux navettes spatiales ‘Space Shuttle’ et leurs passagers : l’une explose au décollage, l’autre à l’atterrissage. La Space Shuttle avait constitué un progrès remarquable et historique dans l’aventure spatiale, et donc dans la science au sens large. Avec sa grande soute de transport vers l’ISS ou d’autres appareils orbitaux (Hubble par ex.), avec son retour en planeur directement à la base (aucune opération de récupération de l’équipage) et surtout, par son principe de réutilisation multiple, la Space Shuttle matérialisait les conquêtes de l’humanité et le progrès des sciences. En 2011, la NASA annonce officiellement l’arrêt du programme Navette. Seulement il y avait un petit problème. Bien que les russes (Bourane) et les européens (Hermès) s’y soient maladroitement essayés, n’aboutissant même pas à un prototype volant, aucun autre projet du même ordre ne pouvait remplacer la Space Shuttle. Ainsi, pour la première fois dans notre civilisation, l’état d’avancement des technologies spatiales subissait une cruelle dégradation. La disparition de la navette américaine marque une cicatrice encore saignante dans le progrès des technologies de l’espace, et signe une instance vraiment dramatique de l’effet Concorde. Depuis cette date funeste, les astronautes de tous les pays décollent et reviennent à bord de misérables coques de noix rancies dotées d’une forte propension pour l’eau salée, qui ressemblent autant à des vaisseaux de l’espace qu’un presse-purée à un TGV. Écoutez c’est pourtant simple. Orion ou Soyouz ressemblent autant à un vaisseau spatial que la Tour Eiffel à un porte-avions. La chose est entendue.

Bien des arguments d’apparence rationnelle ont été donnés à la suppression des programmes Concorde et Navette. On rappelle, par exemple, les technologies déjà vieillissantes à l’époque, les importants coûts d’entretien ou d’énergie, ou encore les changements dans la stratégie économique ou politique des entreprises et pays concernés. Un argument n’a pas assez été souligné cependant. En 2005, en s’inspirant d’un principe stipulé dans le traité de Maastricht, la France est le premier pays du monde à intégrer à sa constitution un « principe de précaution » concernant la protection de « l’environnement » (pas de la nature, concept totalement ringard désormais) ; l’Allemagne l’imitera bientôt en renforçant le rôle de ce principe vis-à-vis des « risques technologiques ». Après l’accident de Fukushima en 2011, le pays brandira fébrilement ce principe pour assassiner son programme nucléaire, l’une des bourdes politiques les plus tragi-comiques de son histoire.

L’inscription d’un « principe de précaution » dans la constitution française en 2005 est le symptôme d’un tournant notoire dans l’histoire européenne, et plus largement dans l’histoire occidentale. Depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, la France, l’Europe, et finalement la plupart des pays occidentalisés craignent le progrès scientifique et vont jusqu’à rejeter non seulement le concept mais le terme-même de « progrès ». Vis-à-vis de la science et de ses progrès, l’occident est entré depuis plusieurs décennies dans la défiance, dans la peur : l’occident a la trouille. L’éradication de la physique au programme du Lycée français, et la désaffection chronique des Licences scientifiques en Europe et aux États-Unis sont des symptômes du problème, que la « Fête de la science » en France n’a nullement pu endiguer, malgré sa propagation mondiale subséquente. Comment aurait-elle pu le faire quand l’un des plus beaux essais jamais écrits, ce chef-d’œuvre d’humanisme, cette ode à l’audace confiante, le « Contre la peur » de D. Lecourt (1987), n’a même pas fait sourciller les « intellectuels » ?

Profondément minées par la trouille, rongées de l’intérieur par la peur du noir, la peur des esprits de la forêt ou des démons, l’Amérique et la France ont arrêté leurs plus beaux programmes spatiaux et avioniques sous la pression de leurs peuples et de leurs gouvernants démagogues visant à éradiquer la science par crainte, par peur, par trouille pathologique vis-à-vis du moindre « risque ». La peur panique de sociétés de trouillards… qui culminait pile à la date de ces regrettables accidents !

Ces programmes fiers et audacieux incarnaient encore une époque où la France, les États-Unis et d’autres pays n’avaient peur de rien et osaient tout, une longue ère de courage individuel ou politique, d’audace de génies ou d’institutions, d’aventures de passionnés ou de nations ! À son apogée au XVIIIème siècle, la grande dépression collective qu’a constitué le romantisme en affaiblira considérablement l’essor, avant que les gourous d’après-guerre, tous défoncés à une psychanalouze de syndrome communiste, viennent définitivement à bout de toute forme d’enthousiasme collectif, bouclant la boucle en exaltant la « déconstruction ». Au delà des considérations technologiques, énergétiques ou économiques généralement invoquées, le Concorde et la Navette ont été arrêtées parce que nos pays – jadis d’une flamboyante audace – se sont transfigurés en repères de trouillards abouliques.

Depuis une cinquantaine d’années de magnifiques technologies incarnant l’audace exploratrice comme celles du spatial ou de l’avionique ont été éradiquées par de stupéfiantes régressions à l’échelle séculaire. Nous terminerons par la régression des sciences probablement la plus grave du XXème siècle, survenue il y a pile 50 ans.

 

L’effet Concorde en biomédecine

En 1977, l’Occident produisait une invention tout à fait inédite dans l’histoire : les premières recommandations nutritionnelles internationales. Pour la première fois, l’Humanité formalisait sa façon de s’alimenter, et allait la diffuser à toutes les instances médicales, paramédicales et médiatiques de la planète. L’idée née aux États-Unis allait bientôt se diffuser à l’OMS, puis de là, à l’intégralité des pays de l’OCDE. Débutante en 1980, la campagne mondiale battait son plein dans les médias à partir des années 1990, où l’essentiel de la population adopte alors un régime presque végétarien (ouvrant la voie à l’extrémisme « vegan », qui ne se fera pas prier pour émerger aussitôt). « 5 fruits et légumes par jour » ou « mangerbouger.fr » acquièrent à ce moment l’aura divine de cantiques sacrés dont ils jouissent jusqu’à ce jour.

À l’origine de ces décisions ? Une peur, une anxiété diffuse… celle des débuts d’un fort accroissement des maladies cardiovasculaires dont les premières statistiques décelaient déjà l’amorce, craintes encore renforcées par les décès subits des présidents Harding (1923) et Roosevelt (1945) pendant leur mandat. La consultation d’experts aboutit alors à une quantification des macronutriments. Jusqu’à aujourd’hui encore (malgré une première et notoire inflexion des États-Unis début 2026), les recommandations sont de consommer environ 300g de glucides, 100g de protéines et de lipides par jour, en 3 à 5 repas.

Hélas mille fois hélas, la publication des premières recommandations nutritionnelles mondiales a coïncidé avec une envolée proprement historique des maladies cardiovasculaires qu’elles espéraient enrayer. Au lieu d’être endiguées le moins du monde, les pathologies cardiaques ont pris une telle ampleur qu’on n’hésite plus à les qualifier de véritable « épidémie » mondiale. Mais ce n’est pas tout : depuis 50 ans, nous assistons également à une tragique avalanche des pathologies désormais appelées métaboliques, à savoir surpoids et obésité, diabète, cancer, Alzheimer et autres dégénérescences, dépression et collection complète des maladies psychiatriques… sans parler du double fardeau s’abattant sur la natalité mondiale : baisse biologique de fertilité pour les hommes et les femmes, et – surtout ? – peur panique du futur chez les occidentaux. Pire : même les jeunes et les enfants commencent maintenant à être touchés. Les américains ne viennent-ils pas de recommander la surveillance du cholestérol… chez les enfants ? Cette cruelle régression des savoirs et de l’efficacité des sciences biomédicales marque un exemple funeste de l’effet Concorde.

La plupart des esprits critiques (pas moins d’une quinzaine de personnes au États-Unis, et peut-être 5, voire 6 soyons fous, en France) vilipendent ces recommandations nutritionnelles en leur donnant directement un rôle causal sur l’effroyable dégradation de la santé publique depuis leur publication. Ces recommandations seraient responsables de l’effondrement sanitaire actuel. Les études statistiques montrent qu’en effet, les gens semblent s’y conformer scrupuleusement : statistiquement, les populations de la classe moyenne mondialisée consomment effectivement environ 300g de glucides, 100g de lipides et 100g de protéines par jour, plus souvent en 5 repas qu’en 3 (petit-déjeuner – snack – déjeuner – goûter – dîner), ce qui est parfaitement licite par les temps qui courent.

Dans un article récent (Diafoirus à l’OMS. Dogma 32 – Automne 2025) j’ai essayé de montrer que de tous temps depuis l’Antiquité, la classe aisée des personnes en état de se payer la nourriture de son choix dans les quantités de son choix pour une moyenne de 2.000 à 2.500 kcal/jour consomme perpétuellement environ 300g de glucides, 100g de lipides et 100g de protéines journellement, et ce depuis plus de 5.000 ans. Or, que s’est-il passé cette dernière cinquantaine d’années ? Sous l’effet du recul généralisé de la pauvreté à l’échelle planétaire (la faim dans le monde a drastiquement chuté de 30% en 1950 à 8% aujourd’hui) l’apparition rapide d’une énorme classe moyenne d’abord en occident après la seconde guerre mondiale, puis plus récemment en Chine, a permis à la majorité des populations de la planète de s’alimenter à sa faim. Or, dès que les gens mangent à leur faim, ils mangent environ 300g de glucides, 100g de lipides et 100g de protéines journellement, et ce, depuis des millénaires. Ces observations doivent donc nous inciter à conclure que les recommandations nutritionnelles internationales n’ont absolument pas été « suivies » ni « adoptées » par les populations, au contraire ce sont elles, ces recommandations, qui ont adopté, validé et cautionné a posteriori l’alimentation usuelle des catégories sociologiques en état de manger à leur faim.

Comme je l’ai déjà rappelé, de nombreuses sources historiques et archéologiques dont nous disposons témoignent (chroniqueurs des familles royales ou écrits des médecins, comme Galien ou Sydenham) ou montrent que les marquis du royaume, les chevaliers de l’Ordre, les sénateurs de Rome, les archontes d’Athènes et même les scribes du Pharaon souffraient déjà – et exactement – de ces maladies dites pathétiquement « civilisationnelles » aujourd’hui, à commencer par le surpoids et l’obésité : observez les pauvres scribes du Louvre, envahis de gros plis de graisse abdominale et tous affligés de gynécomastie, regardez les portraits des marquis, comtes, ou évêques des XVIIème et XVIIIème siècles au Carnavalet, dont seule une infime fraction échappe au surpoids, et à peine quelques-uns à l’obésité… Hyperinsulinisme, insulinorésistance, et inflammation chronique sont la règle dès qu’on mange à sa faim. Le diabète, le cancer, l’apoplexie (AVC) des bourgeois de Molière et autres attaques sont des pathologies strictement associées au pouvoir d’achat, quelles que soient l’époque et la région depuis le Néolithique.

Il en résulte que l’insignifiante publication de recommandations internationales, par ailleurs tout à fait ineptes, n’a strictement rien changé à l’évolution des habitudes alimentaires mondiales, laquelle a imperturbablement suivi sa trajectoire déjà tracée de longue date :

l’accession de la population internationale au pouvoir d’achat d’une « classe moyenne » occidentale, comparable à celui des classes dirigeantes du passé, est la cause directe de l’adoption généralisée de cette façon de s’alimenter, universellement typique des classes aisées depuis 5.000 ans.

De ce point de vue, ces cinquante dernières années, la science biomédicale a donc bel et bien régressé dans la mesure où les recommandations nutritionnelles internationales ont échoué à enrayer le désastre sanitaire qui nous écrase aujourd’hui, et qu’elles nous promettaient justement d’endiguer. En se contentant de valider a posteriori le régime alimentaire de la nouvelle classe moyenne occidentale, et en particulier la proportion journalière de 300g de glucides, 100g de lipides et 100g de protéines déjà adoptée par toutes les catégories aisées depuis des millénaires, ces recommandations ont juste formalisé sous un vernis « scientifique » l’alimentation usuelle de toute classe sociale ayant le pouvoir de manger à sa faim depuis l’Antiquité. Il était certain qu’en cautionnant les conditions du début de la catastrophe déjà en cours, les recommandations ne pourraient pas l’enrayer. L’erreur des très rares et très récentes critiques de ces recommandations est de leur attribuer un rôle causal sur la catastrophe sanitaire. Leur conférer une telle responsabilité est faire beaucoup d’honneur à de simples relevés de notes de traditions ancrées 5.000 ans avant elles. Ces ineptes recommandations n’ont eu strictement aucun rôle sur un processus déjà enclenché bien avant qu’elles n’existent : ce qu’on peut leur reprocher – et c’est là l’essence de la régression des sciences en ce domaine –, est de n’avoir pas su conseiller aux populations une autre alimentation, une alimentation non inflammatoire, en l’occurrence l’alimentation ayant précédé la première catastrophe sanitaire de l’histoire humaine, celle du Néolithique. Toutes données scientifiques qui commençaient pourtant – déjà à l’époque – à émerger dans la recherche… mais ceci est une autre histoire.

De l’effet causal au cercle vicieux

Un nombre important d’études scientifiques dont nous disposons maintenant associent l’insulinorésistance et l’état inflammatoire non seulement au surpoids, à l’arthrose, aux cancers, à Alzheimer, mais également à l’anxiété, à la dépression et à une foule d’autres troubles psychiatriques plus sévères. Inversement, les psychiatres ayant utilisé l’approche métabolique (c’est-à-dire alimentaire) pour réduire les troubles psychiatriques ont été proprement ébahis de son efficacité (un état d’esprit positif qui les a aidés à surmonter les procès, et surtout la perte de leur licence d’exercice). Lisez par exemple Georgia Ede, psychiatre, montrant comment l’anxiété, la dépression, les attaques de panique, les troubles bipolaires, l’autisme ou le TDAH sont formidablement réduits – et souvent éradiqués – à la suite d’un simple changement alimentaire de ses patients. C’est l’objet d’une jeune discipline, la psychiatrie métabolique.

L’énorme explosion des dépressions et des maladies mentales actuellement observée partout en Occident ne devrait pas être vue comme la simple augmentation du nombre de personnes souffrant de pathologies psychologiques, les autres personnes restant saines au moins pour l’instant. La plongée dans la dépression, la bipolarité ou la « schizophrénie » (l’une des catégories cliniques les plus absurdes de l’histoire, heureusement en passe de disparaître) est un long processus graduel faisant passer les individus par de nombreuses phases de descente progressive : établir une disjonction ontologique entre maladie mentale et santé mentale est tout à fait caduque. En réalité, pour qu’un cas de dépression ou de bipolarité soit enregistré dans les statistiques, il faut que 1.000 cas des mêmes troubles existent dans la société sans jamais aller consulter un psy, et que 100.000 cas dans la société présentent déjà les prémisses de ces mêmes troubles, lesquels ultérieurement soit se résorberont, soit (plus probablement) s’aggraveront. C’est le même principe que les clubs de sport ou les laboratoires : pour faire un seul champion olympique il faut des milliers de clubs de quartier de niveau départemental, et pour faire un seul prix Nobel il faut qu’un pays dispose de centaines de laboratoires régionaux.

Si les statistiques, aujourd’hui, sont en mesure d’observer une explosion des troubles psychologiques, c’est parce que, au sein des populations, le moral et la santé psychique ont déjà dramatiquement décliné à l’échelle de l’ensemble. Autrement dit, nos populations occidentales souffrent aujourd’hui d’une baisse généralisée du moral et de l’humeur de presque tous leurs individus eux-mêmes. Ce n’est qu’après une longue plongée vers la déchéance que certaines personnes franchissent un seuil de souffrance qui les décide à consulter… là où enfin la statistique les détecte : en réalité, la statistique ne détecte que la partie émergée de l’iceberg.

En cautionnant a posteriori l’alimentation dramatiquement inflammatoire de la population mondiale venant tout juste d’adopter le régime des scribes du Pharaon, des archontes d’Athènes ou des évêques du XVIIème siècle, la bio-médecine a peut-être bien cautionné la plongée dépressive de millions de personnes… y compris des scientifiques eux-mêmes, qui après tout sont des gens presque normaux. Or la science d’une société massivement dépressive n’est pas celle d’une société joyeuse et pleine d’audace.            Il est donc possible de penser que la régression des sciences biomédicales a été à la fois un effet et une cause de l’effondrement psychologique actuel, et donc, le moteur d’un tragique cercle vicieux : motivée à l’origine par la peur (des risques cardiologiques), l’échec de la tentative a libéré l’explosion des maladies métaboliques, entraînant de facto l’aggravation extrême des peurs rampantes minant le moral de nos sociétés contemporaines, une dépression collective renforçant nos peurs alimentaires,  nos peurs du changement et de toute innovation, nos peurs foisonnantes du moindre « risque », contribuant à fixer et consolider nos erreurs passées, comme toutes nos autres mauvaises habitudes. Le célèbre paradoxe d’Easterlin, lui aussi, pourrait peut-être soulever un petit coin de son voile, si l’un des fondements du mal-être des sociétés développées – pourtant à l’apogée du confort et de la sécurité –, résidait au moins partiellement dans l’accession libre à la nourriture pour une classe moyenne mondiale en développement accéléré.

Vers le retour du moral et de l’audace ?

            La science théorique et pratique avance rapidement et sûrement. Depuis ses débuts modernes au XVIIème siècle, depuis les inventions révolutionnaires du XIXème siècle, et surtout depuis 50 ans, ses progrès ont été fulgurants et concernent maintenant tous les aspects de notre vie. Les progrès les plus notoires pour la vie quotidienne des populations sont ceux de la science pratique comme la médecine et la technologie, dont les avancées sont si nettes décennie après décennie. Dans cet océan de perfectionnements apparaissent pourtant régulièrement de surprenantes régressions, des « effets Concorde ». Il n’est pas douteux que tous les domaines touchés par ces régressions temporaires bénéficieront d’un rétablissement, dans un futur plus ou moins proche.

La perte du Concorde, en réalité, est peut-être la régression la plus épisodique de celles abordées ici : de nombreuses entreprises travaillent déjà sur la prochaine génération d’avions supersoniques, et même hypersoniques, des projets qui finiront nécessairement par aboutir à moyen terme. Quant au spatial, hélas les vaisseaux atterrisseurs pourraient rester encore longtemps dans les limbes, les agences spatiales consacrant désormais leurs efforts à la Lune et Mars. Il est certain toutefois que la technologie du « splashdown » finira par s’effacer devant une méthode civilisée, disons à l’horizon de quelques décennies, quand le progrès des technologies l’aura facilitée.

Même en santé/médecine, la régression de nos capacités à endiguer l’effondrement sanitaire débuté dans les années 1970 marque déjà un début de ralentissement. De récentes avancées initiées aux États-Unis à l’échelon gouvernemental pourraient s’émanciper de leurs frontières, atteindre l’OMS et se propager finalement à tous les pays. La réaction est déjà bien engagée à la base, entre les citoyens eux-mêmes, dont de nombreux groupes actifs ayant rétabli leur santé par leur alimentation, diffusent publiquement leurs témoignages sur diverses plateformes d’Internet. Le changement de notre alimentation, la restauration de notre santé et de notre moral qui s’ensuivront auront lieu, sûrement, par la convergence de ces forces provenant du haut et du bas. Ainsi, dans (moins d’) un siècle peut-être, les derniers avions supersoniques, les vaisseaux spatiaux perfectionnés, d’autres merveilles technologiques – et peut-être quelques progrès politiques ? – pourront alors incarner à nouveau une science fière et conquérante illustrant la santé retrouvée, la gaieté et l’audace renouvelées de notre espèce.

 

(Réseau Janet – 2026  mail@isabellesaillot.net)

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