Climatologie : aspects de la désinformation actuelle

 

Extrait de la Lettre d’information n° 12 de Jean Claude Pont

 

Jean-Claude Pont est mathématicien et historien des sciences, ancien titulaire de la chaire Histoire et Philosophie à l’université de Genève (professeur émérite). Il a été aussi guide de haute montagne.

Jean-Claude Pont est membre du comité scientifique de l’association des climato-réalistes.

Cliquez ici pour télécharger la lettre d’information en format .pdf (les autres lettres d’information peuvent être obtenues gratuitement à l’adresse suivante : jean-claude.pont@bluewin.ch).

Notre Lettre d’information 12 est principalement consacrée à l’examen critique de l’étude publiée en juillet 2019 par le « Oeschger Centre for Climate Change Research » de Berne. Les thèses présentées dans cette étude – si elles étaient établies – constitueraient un argument non négligeable dans la lutte engagée par la climatologie officielle contre le climato-scepticisme. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’elle a été reprise par l’ensemble de la presse. Notre analyse révélera les faiblesses de cette étude, faiblesses qui ôtent toute la portée qu’elle aurait pu revêtir dans le débat avec la pensée climato-réaliste (ou climato- sceptique).

L’importance du débat : les enjeux

En juillet 2019, le « Oeschger Centre for Climate Change Research » (OCCR)[1] publiait le résultat de ses travaux dans deux articles, parus simultanément dans les revues Nature et Nature Geoscience, le Centre publiant de son côté (24 juillet 2019) un article vulgarisé, qui reprenait les principales thèses qui s’y trouvaient.

Le morceau était de choix. Les presses suisse et française s’en donnèrent à cœur joie : une présentation étendue dans la matinale de la Radio suisse romande, un article fouillé dans le quotidien Le Temps[2], des grands titres dans Le Figaro, Le Point, etc. Il faut dire que le groupe bernois apportait au monde une nouvelle retentissante. Le titre que l’on voit à l’article publié par le Centre (OCCR) promettait en effet le Graal : « Le climat se réchauffe plus vite qu’il ne l’a fait dans au moins les 2000 dernières années. »

« We have to get rid of the Medieval Warm Period [3]»

L’importance d’une telle affirmation échappera probablement à qui n’est pas familier avec les arcanes du débat climatologique. C’est par là que je commencerai donc. Je m’emploierai ensuite à montrer que le contenu des résultats ne tient pas les promesses annoncées, et qu’il s’en faut même de beaucoup.

L’enjeu réside au plus profond du débat entre réchauffistes et climato-sceptiques. Un retour sur l’histoire est nécessaire. Les travaux pionniers de Le Roy Ladurie avaient montré que durant cette période qu’il est convenu de nommer « le petit optimum du Moyen Age » (env.

700-1350), le climat en Europe avait été au moins aussi chaud que celui d’aujourd’hui. Cela remettait grandement en question la thèse centrale, qui tient le haut du pavé depuis la création du GIEC. S’il avait pu faire au moins une fois aussi chaud dans la période « d’avant le CO2 », il en serait fait du noyau dur des thèses défendues par le GIEC.

Comment, en effet, rendre compte de températures que nous prétendons aujourd’hui ne pouvoir s’expliquer que par l’activité humaine, dans ces époques qui n’avaient ni industrie ni taux de CO2 élevé. Cela reviendrait à s’en remettre à la variabilité naturelle, une notion pour laquelle les forces de l’obédience giécienne ne manifestent pas une sympathie particulière. Sauf lorsqu’elle sert leur propre cause (voir à ce propos mes Lettres d’information, nº 5 : pp. 1-2, 5-6, 9, 11 et nº 9 : pp. 4-5).

Une première tentative en vue d’éradiquer ce trublion que fut le petit optimum du Moyen Age a été celle de Michael Mann et de sa courbe (le « hockey stick » ou « courbe en crosse de hockey »)[4], dont des études multiples et avisées devaient montrer l’inanité ; au point que le GIEC, qui en avait fait sa tasse de thé, s’était résolu à l’éliminer de ses rapports. On avait aussi assisté à des tentatives de minimiser la valeur des travaux de Le Roy Ladurie. Mais rien qui ne tienne la route, et ce n’était pas faute d’avoir essayé.

Nous allons voir que les résultats publiés par le Groupe Neukom [5]remplissent exactement cette fonction sinon d’éradication, du moins de disqualification de l’optimum du Moyen Age. Il y a toutefois un bémol, qui a échappé aux laudateurs, ou aux lecteurs rapides, et avides, de ces articles. Le titre de l’article du Groupe Neukom est en effet beaucoup plus nuancé[6] : « Il n’y a pas de preuve pour des périodes de chaud et de froid globalement cohérente pour l’ère chrétienne. » Je reviendrai plus bas (p. 9) sur l’importance de cette petite phrase. Cette réserve n’empêche pas les auteurs du texte OCCR d’écrire : « Il a été montré [dans les travaux du Groupe] que les périodes de chaud et de froid dans les 2000 dernières années n’étaient pas des phénomènes synchrones sur l’ensemble de la planète. » Le fait qu’il n’y  ait « pas de preuve » pour une thèse T ne veut pas dire que sa négation soit « démon- trée » !

Quoi qu’il en soit, c’était du pain bénit, comme on dit dans la langue des religions ! Exit l’argument du climato-scepticisme que je viens de rappeler. Le quotidien Le Figaro ne s’y est pas trompé, qui écrivait en gras et en caractères de titre : « Stopper les climato-sceptiques » ; et dans le texte : « Ces études devraient enfin stopper les climato-sceptiques qui prétendent que le réchauffement climatique observé récemment s’inscrit dans un cycle climatique  naturel. » On reprenait ici une remarque de Mark Maslin, de l’University College de Londres.

Présentation des thèses du Groupe Neukom

Je propose une analyse critique de l’article du Groupe Neukom, à partir d’une déconstruction des arguments avancés dans l’article OCCR. Pour ce faire, je les présente sous forme de thèses.

Thèse 1[7]

« Contrastant avec les fluctuations climatiques de l’époque préindustrielle, le changement climatique anthropogénique est apparu dans le monde entier en même temps. »

Thèse 2 (corollaire Thèse 1)

« A l’époque préindustrielle, les ”fluctuations climatiques anthropogéniques” n’avaient pas lieu en même temps partout sur le globe. »

  Commentaire sur les thèses 1 et 2

  • Le choix des mots éclaire sur le contexte dans lequel évolue la pensée d’un auteur, surtout ceux dont l’apparente innocence masque peut-être l’arrière-plan des motivations profondes.

Ainsi du terme « préindustriel », utilisé à l’envi dans les articles mentionnés. D’où peut provenir un tel mot, quel est son message crypté ? « Préindustriel » permet, mine de rien, de lier la question de la température à celle de l’activité humaine. C’est la période industrielle qui induirait l’extension du réchauffement climatique en même temps à l’ensemble de la planète. Autrement dit, pas d’industrie, pas de réchauffement global et simultané.

Ce terme implique aussi, puisqu’une période plus chaude a débuté dans les années 1850, que l’époque industrielle commence à ce moment-là. Mais ce n’était peut-être pas ce que les auteurs souhaitaient laisser entendre.

  • Que disent les thèses 1 et 2 ? Que les climato-sceptiques auraient indûment étendu les fluctuations climatiques de l’ère préindustrielle à l’ensemble de la Planète[8]. Or, rien de tel n’a jamais été avancé par nos milieux : nous n’aurions pas eu l’outrecuidance d’oser de telles affirmations en l’absence de données – contrairement à ce qui est devenu monnaie courante de nos jours ! Ce qui a été soutenu par nous à la suite de Le Roy Ladurie et de tant d’autres, c’est l’existence entre 700 et 1350 environ, d’une période au moins aussi chaude que celle que nous vivons (« petit optimum du Moyen Age »). Ce qui a été dit, c’est que cette période est suivie à partir de 1350 d’une période plus froide jusque vers 1850 (« petit âge glaciaire »). Ce qui a été dit c’est que les glaciers ont recouvert l’Europe jusque vers 11 000 av. J.-C., pour se retirer ensuite, sans que l’homme y soit pour quelque chose. C’est que, par exemple, le Grand Glacier d’Aletsch a été bien plus réduit qu’aujourd’hui, mais aussi bien plus étendu, etc.

On mesure incidemment la portée possible des deux thèses associées : faire accroire que, dans notre ignorance ou dans notre désir d’impatroniser nos convictions, nous aurions procédé à une généralisation hâtive et indue. Si telle n’était pas la pensée des auteurs, c’est assurément de cette façon que l’entendra le lecteur.

  • Mais relevons encore, en lien avec la thèse 2, ce commentaire de Raphael Neukom : « Il est vrai que durant le petit âge glaciaire il faisait généralement froid sur la totalité du globe, mais pas partout en même temps. » Et l’auteur de renforcer tout de suite le poids de cette affirmation : « Les pics de périodes froid/chaud dans les périodes préindustrielles eurent lieu dans des temps différents en des endroits différents. »

La climatologie officielle a toujours été fortement gênée par ce « petit optimum médiéval », un vieux trublion. Son éradication avait échoué, la courbe de Mann avait fait long feu, il fallait une hypothèse salvatrice pour le disqualifier. La publication du Groupe Neukom joue très précisément ce rôle : l’optimum du médiéval a bien eu lieu, mais pas partout en même temps. Je reviendrai sur ce point dans la conclusion.

Thèse 3

« La vitesse [de changement] du réchauffement global est supérieure à ce qu’elle a été au moins pendant les derniers 2000 ans. »

Rappelons, une fois de plus, que la hausse de température reconnue par le GIEC lui-même est de 0,7 ºC en 120 ans. C’est bien sûr là une augmentation modeste, quoi qu’on en dise.

Rappelons aussi que les méthodes utilisées pour l’établir ne peuvent pas recourir à des mesures thermométriques, mais sont obtenues en recoupant toutes sortes de méthodes prag- matiques, qui perdent de leur efficacité à mesure que l’on recule dans le passé.

Thèse 4

« La période de 50 ans la plus chaude des 2000 dernières années est apparue sur plus du 98% du globe au XXe siècle. »

  Commentaire               

Cette phrase figure en légende d’une gravure, qui montre sur l’ensemble du globe une minuscule tache jaune, immergée dans un immense domaine rouge simulant la chaleur sur la totalité des continents. La mise en rouge de la quasi-totalité de la surface du globe peut laisser croire au lecteur qu’il s’agirait d’une carte réelle.

Il convient de contraster ces  affirmations  péremptoires  par  un  rappel  des  conditions de mesures de températures effectuées aux USA, qui ont  servi  de  base  à  la détermination de la température moyenne (j’en ai présenté le détail dans ma Lettre d’information 3[9]).

Pour rappel [10]:

  • Le 89% des stations sont ineptes, elles ne satisfont  même  pas  aux  directives instaurées par la NOAA[11] !
  • Le 20% des stations produisent une erreur de température supérieure à 1 ºC.
  • Le 58% une erreur supérieure à 2 ºC.
  • Le 11% une erreur supérieure à 5 ºC.

De surcroît, les données de l’USHCN sont considérées comme les meilleures du monde et sont de ce fait largement distribuées sur le globe.

Thèse 5

On trouve dans le quotidien Le Temps (voir note 5) une déclaration de George Scott, géographe de l’Université du Minnesota, dans un commentaire de l’étude du Groupe Neukom. Elle constitue une variante de certaines thèses que je discute ici : « Même quand on repousse notre perspective jusqu’aux débuts de l’Empire romain, nous ne pouvons retrouver un événement qui se rapprocherait un tant soit peu – que ce soit en degrés ou en étendue – du réchauffement des dernières décennies. Le climat actuel se distingue par sa synchronie torride et globale. »

Notons l’adjectif « torride », que n’hésite pas à utiliser le géographe, alors qu’il s’agit de  0,7 ºC en 120 ans. Quand sa démarche est (en partie ?) conditionnée par des préoccupations idéologico-politiques, il faut savoir parler aux mots !

Thèse 6

« Il a fait extraordinairement froid en Europe durant plusieurs siècles, comme le prouvent un grand nombre de reconstructions. »

  Commentaire               

C’est là une thèse admise notamment depuis les travaux de Le Roy Ladurie. Ce froid ne pouvait pas être porté au crédit de l’activité humaine ! Un phénomène inexplicable, qu’il faut bien en fin de compte attribuer à la variabilité naturelle – la climatologie officielle ne manque pas de le faire lorsqu’elle est confrontée à une situation gênante (voir        ma Lettre d’information 5). Au demeurant, si la Nature a été capable de produire un     tel froid, ne pourrait-elle pas, aujourd’hui produire d’elle-même l’inverse, c’est-dire un réchauffement ?

Hypothèse des auteurs de l’article OCCR à propos de la non-contemporanéité des phénomènes de réchauffement du passé

La non-contemporanéité des événements climatiques à « l’ère préindustrielle » « aurait été principalement influencée par des fluctuations aléatoires à l’intérieur du système lui-même ». Les auteurs soutiennent que ni les éruptions volcaniques ni l’activité solaire n’ont été assez intenses pour causer du froid ou du chaud, dans l’ensemble de la planète durant des décennies ou des siècles entiers.

Le Temps précise le point de vue : « En revanche, les auteurs n’ont pas identifié de connexion entre l’activité du Soleil et les transformations du climat – une explication parfois avancée pour nier le rôle de l’être humain dans les changements climatiques. » Raphael Neukom de son côté (cité par Le Temps) note : « Durant la phase préindustrielle, ce sont les éruptions volcaniques qui expliquent le mieux les variations du climat, par leur effet refroidissant persistant. »

  Commentaire               

  1. Cette dernière affirmation, qui contredit partiellement ce qui précède, est gratuite, les informations manquant à peu près complètement pour l’étayer.
  • Ainsi le Soleil, qui est un astre variable et donc dispensant une  énergie  fluctuante, ne serait pour rien dans les variations de températures sur Terre, parce que « les auteurs n’ont pas identifié de connexion ».

Dire que cette « explication [solariste] est parfois avancée », mérite un seul com- mentaire : l’auteure de l’article du Temps est mal informée, ou prisonnière de la spirale idéologico-politique dans laquelle s’inscrit aujourd’hui la climatologie officielle. En fait cette explication est omniprésente dans le discours des climato-réalistes. On est ici en présence d’un exemple très parlant pour les soubassements idéologiques du choix des mots.

Analyse critique des méthodes utilisées par le Groupe Neukom

Les méthodes auxquelles les auteurs ont recouru dans la publication dont il est question ont trouvé leurs lettres de noblesse dans les travaux pionniers d’Emmanuel Le Roy Ladurie (voir mon livre pp. 79-88) et sont devenues classiques depuis : examen des cernes des arbres, des sédiments lacustres, des coraux, de carottes de glace, etc. Leur but était notamment de caractériser « l’évolution des températures moyennes annuelles au cours des derniers 2000 ans », en observant les tendances sur cinq époques « préindustrielles ».

Les méthodes de Le Roy Ladurie sont intelligentes et efficaces, au moins dans la mesure où on ne leur demande pas de faire ce qu’elles ne sauraient faire. C’est bien connu, les meilleures méthodes perdent de leur pertinence au fur et à mesure que l’on s’éloigne de leur domaine de définition.

Petit intermède sur les coraux

Le blanchiment des coraux est l’un des chevaux de bataille de  la  climatologie  officielle.  Je donne à ce propos un aperçu des recherches récentes effectuées par le « Scripps Institution        of Oceanography and engineers at UC San Diego »[12]  . Les  chercheurs  ont  imaginé  un  nouveau software16 permettant d’analyser les capacités de récupération des coraux, après blanchiment dans des eaux chaudes de la région de l’Atoll Palmyra (Pacifique tropical).[13]

Le résultat est convaincant et devrait donner à réfléchir à ceux qui usent de l’argument relatif aux coraux dans les affaires climatiques. Voici quelques extraits tirés de cet article. « En 2015 à Palmyra, l’eau la plus chaude depuis le début des mesures a déclenché un large  blanchiment des coraux affectant jusqu’à 90% de la population. Les chercheurs trouvèrent qu’en dépit de l’étendue du blanchiment, la grande majorité des coraux avait récupéré, avec moins de 10% de mourants. »

Jen Smith, un coauteur du papier, écrivait de son côté : « En dépit de la grande chaleur, les coraux ont été capables de récupérer sans déplorer une mortalité marquante. Ces décou- vertes apportent certainement en même temps un contrepoint au déclin général de la santé des coraux rapporté dans le monde. »

Adéquation des méthodes au champ de la recherche

L’analyse critique des méthodes mises en œuvre par le Groupe Neukom doit prendre en considération leur adéquation à ces deux variables centrales du champ examiné que sont la durée de la période et l’étendue de la surface terrestre envisagées:  2000  ans  c’est  beaucoup et la Terre entière c’est vaste (500 millions de km2, 50 fois l’Europe).

L’étendue du champ : Imaginons que les 500 millions de km2 que compte la surface terrestre soient subdivisés en 1000 parcelles judicieusement choisies et supposons que les valeurs de la moyenne finale soient indépendantes du mode de découpage, ce qui n’est pas a priori évident. Leur extension serait alors de 500 000 km2, à peine moins que la France. Dans  chacune des parcelles il s’agirait de découper la durée de 2000 ans en tranches temporelles, disons en siècles, soit 20 siècles et, pour chacun d’eux dans chacune des 1000 régions retenues, examiner les cernes des arbres (en admettant que tous se comportent de la même manière eu égard à la constitution de leurs cernes), examiner les sédiments lacustres, les mouvements des glaciers, etc.

A quoi il faut ajouter le fait que plus du 80% de la Terre est constitué par des montagnes, des régions inaccessibles, des forêts impénétrables, des océans. On aimerait savoir, par exemple, comment ce travail pourrait s’exécuter sur l’étendue de l’océan Pacifique (161 millions de km2, 16 fois l’Europe). Etablir des moyennes dans cet immense caravansérail c’est comme si au tennis on faisait des moyennes entre 15-30, 40-30, avantage, 0-15 ! Pour le dire en termes plus techniques, comment construire des moyennes sur la base de proxies[14], alors que l’ordre de grandeur des températures en jeu est au plus de 1 ºC ?

La mesure des erreurs sur les valeurs en cause (ou en question) : Parmi les techniques communes à toutes les sciences qui engagent des mesures, ou des résultats pouvant se traduire en chiffres, figure l’évaluation de l’erreur que l’on commet à l’occasion de ces « mesures ». Par exemple, effectuons une mesure avec un mètre et admettons que l’erreur sur la lecture se situe entre – 2 mm et + 2 mm. Admettons en plus que la grandeur a que l’on a mesurée soit de 5 cm. Alors a s’écrira :

a = 5 ± 0,2 cm. Au demeurant, il est inutile d’ajouter trois décimales alors que l’on n’est pas sûr de la partie entière du résultat.

Où placer la limite pour qu’une erreur soit tolérable ? C’est l’erreur relative – rapport entre l’erreur estimée et la grandeur mesurée – qui donne la meilleure indication. Dans l’exemple précédent elle est de 4%. Dans la vraie vie, des erreurs supérieures à 20% rendent la méthode inopérante. Cela ne signifie pas qu’elle soit intrinsèquement mauvaise, mais plutôt que l’on a dépassé son domaine de validité eu égard au matériau dans lequel elle a été  engagée.

Revenons à la question qui nous occupe. Selon les déclarations largement diffusées par le GIEC, le réchauffement a été de 0,7 ºC en 120 ans. Une erreur relative de 20% serait égale à 0,14 ºC. Qui pourrait penser que l’appareillage conceptuel complexe engagé dans sa recherche par le Groupe Neukom, avec les diverses faiblesses relevées précédemment, serait en mesure de conduire à un résultat de cette précision ?

Peut-être impatient d’annoncer au monde une nouvelle spectaculaire, et attendue par le milieu de la climatologie officielle, le Groupe Neukom s’est-il enlisé dans le même système d’erreurs que celles qu’il a reprochées aux travaux de ses prédécesseurs tout au long de son étude ?

En bref, comment peut-on être péremptoire, avec des affirmations à ce point dogmatiques, alors que les outils sont à ce point imprécis et aléatoires, quand sont concernées l’immensité de l’espace et la vastité de la durée en jeu ?

Sur un commentaire de Raphael Neukom : On lit dans le journal Le Temps (voir note 5) cette affirmation de Raphael Neukom : « Notre analyse montre que le réchauffement actuel ne peut être expliqué par aucun facteur naturel, ce qui indique implicitement que les activités humaines en sont la cause. » L’auteure de l’article du Temps ajoute, dans la foulée : « Des activités qui occasionnent beaucoup trop d’émissions de gaz à effet de serre. Et qui ont ainsi donné naissance à un ”monstre climatique” à nul autre pareil. »

Voilà une argumentation que l’on balaie sans coup férir, et dont on se demande même comment on a pu la formuler. Les grandes glaciations, les déglaciations, l’optimum du Moyen Age, le petit âge glaciaire récent, les grandes avancées du Glacier d’Aletsch, les grands reculs de ce Glacier, oscillant entre deux positions extrêmes, les très importantes variations du niveau des mers et des océans au cours des âges, etc., ne sont pas expliqués non plus par des causes naturelles. Cela indique-t-il « implicitement que les activités humaines en sont la cause » ?

Quoi qu’il en soit, une telle affirmation est prématurée. La période récente marque effectivement une augmentation de 0,7 °C en un peu plus d’un siècle. La majeure partie de cette hausse est intervenue entre 1910 et 1945, alors que les émissions de CO2 étaient trop faibles pour être incriminées[15]. La variabilité naturelle, encore mal déterminée, est sûrement un meilleur candidat. D’autant que c’est bien à elle qu’il faut recourir pour rendre compte     des grands chambardements du passé, et c’est même à elle que recourent des champions de la pensée officielle, comme Michael Mann, pour expliquer le plateau de températures, le « hiatus », comme ils disent, observé dans ce début du XXIe siècle[16].

Attirons encore l’attention sur la petite manœuvre que l’on voit dans l’expression « deux études », qui revient plusieurs fois dans les textes que nous analysons. Cette formulation laisse entendre que des travaux « différents » seraient parvenus aux mêmes conclusions. Alors qu’il s’agit d’une même équipe, publiant contemporainement dans deux périodiques les résultats de ses travaux. On le voit bien, par exemple, dans présentation qu’en fait Le Figaro, qui se donne la peine de préciser : « deux études distinctes ». Une démultiplication qui renforce subtilement le pouvoir des thèses soutenues par le Groupe Neukom.

Des bémols : On note toutefois, dans la dernière partie de l’article OCCR, des passages que l’on peut tenir pour des succédanés qualitatifs de reconnaissance des exagérations figurant dans les textes que j’ai discutés ici.

J’ai signalé plus haut comment le titre de l’article du Groupe Neukom est beaucoup plus nuancé : il n’y a pas de preuve pour des périodes de chaud et de froid globalement cohérentes pour l’ère chrétienne.

Ainsi dans la conclusion de OCCR, lit-on : « Les deux  études  montrent  que  la  période  la plus chaude des  2000  dernières  années  appartient  probablement  [most  likely]  au  XXe siècle. » Le « most likely » atténue considérablement l’assurance quasi dogmatique que l’on observe, tout au long de l’article, dans les déclarations des auteurs, l’assurance même que l’on trouve également dans les médias qui en rendent compte.

Il faut encore confronter les affirmations, tranchantes et absolues, des différentes thèses mentionnées plus haut avec les réserves qui sourdent du texte suivant de Valérie Masson- Delmotte, « de l’Université de Versailles »[17] (voir note 5). Précisons préalablement que la paléoclimatique est une discipline complètement engagée dans les recherches du team Neukom. Voici ces propos, lourds de poids : « La richesse de cette base de données et la robustesse de l’analyse – plusieurs méthodes statistiques différentes ont été employées – renforcent nos connaissances sur les variations climatiques du passé, même si les données paléoclimatiques manquent encore pour certaines régions du monde, notamment l’Afrique. » L’Afrique compte 30 millions de km2, plus de trois fois les USA, sans compter les autres régions du monde auxquelles fait encore allusion Valérie Masson-Delmotte, ce n’est pas rien. Il s’agit là de réserves graves, qui viennent s’ajouter aux critiques que j’ai présentées ci-dessus. Mais malgré tout ça, on n’hésite pas à invoquer la certitude scientifique.

Ecrire sur ces bases que le réchauffement actuel est bel et bien un phénomène global, qui concerne le « 98% de la surface terrestre et que la fin du XXe siècle a été la période la plus chaude depuis 2000 ans » (voir note 5) donne à penser que les problèmes de la climatologie ont quitté le domaine de la science pour celui de l’idéologie et/ou de la politique.

Relevons enfin, dans l’article du Figaro, cette belle confusion entre  climatologie  et météorologie : « Alors qu’une bonne partie de l’Europe subit son deuxième épisode de fortes chaleurs en un mois, deux études distinctes [18]analysent 2000 ans de tendances de l’histoire climatique récente de notre planète. » Comment des épisodes météorologiques de l’été dernier, comme la Terre en a connu de nombreux dans le  siècle  passé,  pourraient-ils  corroborer une quelconque thèse climatique portant sur deux millénaires ? Dans cet ordre d’idée, on pourrait évoquer le mois de mai 2019 qui fut le plus froid de ces trente dernières années, ou les neiges et le froid précoces de cette fin d’octobre. Qui en parlera jamais ?  L’amalgame entre météorologie et climatologie, dont on sait assez l’inconséquence, est un argument subversif, auquel la presse recoure volontiers.

Conclusion

Pour conclure, je reviens sur un aspect que j’ai évoqué en page 3. J’y rappelais à quel point l’existence du « petit optimum du Moyen Age » était gênante pour les thèses de la climatologie officielle et combien son éradication était souhaitée. Or les travaux du Groupe Neukom y pourvoient, à l’endroit des « thèses » 1 et 2. Sachant son étroite proximité avec les milieux officiels de la climatologie, on peut raisonnablement penser que les travaux dont il s’agit ici ont été effectués dans le dessein de « clarifier » la question de cet optimum. De là à dire qu’ils ont été « bricolés » de façon à obtenir ces résultats, il y a un pas que je ne franchirais pas. Il s’agirait là d’une modalité de négation – ou de distorsion – qui, il est vrai, n’est pas sans exemple dans les milieux réchauffistes.


[1]Le OCCR est basé à l’Université de Berne. Son président est le professeur Thomas Stocker. Le OCCR est le centre névralgique de la climatologie officielle suisse. Il est très proche du GIEC et a une grande influence sur la politique énergétique et climatologique de la Suisse.

[2] Le Temps, 24 juillet 2019.

[3] « Il nous faut nous débarrasser du petit optimum médiéval ». Consigne donnée par Jonathan Overpeck, futur auteur coordinateur du Rapport 4 du GIEC. (Video of Dr David Deming’s statement to the U.S. Senate Committee on Environment & Public Works on December 6, 2006. Dr Deming reveals that in 1995 a leading scientist emailed him saying “We have to get rid of the Medieval Warm Period”).

[4] Sa courbe gommait proprement l’optimum médiéval et le petit âge glaciaire. On trouve le détail de cette rocambolesque histoire dans l’ouvrage de A.W. Montford, The Hockey Stick Illusion, Anglosphere Books, 2010.

[5] Nommé ici d’après Raphael Neukom, qui est le premier signataire des articles cités dans ce chapitre : Neukom, R., Steiger, N., Gómez-Navarro, J. J., Wang, J., & Werner, J. P. (2019). « No evidence for globally coherent warm and cold periods over the pre-industrial Common Era ». Nature, DOI: 10.1038/s41586-019-1401-2 [common era = ère chrétienne]. J’utilise par la suite l’expression « Groupe Neukom », lorsqu’il s’agit de cet article et OCCR quand il s’agit de l’article vulgarisé, émanant du même Centre et écrit à propos du précédent (Oeschger Centre for Climate Change, « The climate is warming faster than it has in the last 2,000 years », Universität Bern, 24 juillet 2019).

[6] Toutes les mises en gras de cette Lettre d’information sont de JCP

[7] Les traductions sont de JCP.

[8] On lit en effet dans le texte OCCR : « Comme il y a eu des reconstructions semblables pour l’Amérique du Nord, il a été présumé que le ”petit âge glaciaire” et, de façon similaire, la fameuse ”période chaude médiévale” étaient des phénomènes globaux. »

[9] Les citations sont tirées de ma Lettre d’information 3, dans laquelle on trouvera toutes les sources de ces résultats.

[10] Anthony Watts, « Is the U.S. Surface Temperature Record Reliable ? », Chicago, Il. The Heartland Insti- tute, 2009.

[11]  « National Oceanic and Atmosphere Administration » (US).

[12] L’Université de Californie à San Diego occupe le 18e rang dans le classement de Shangai concernant les 500 principales universités du monde.

[13] La recherche a été publiée le 5 avril 2019 dans Coral Reefs. Les citations sont tirées de Science Daily du 11 avril 2019

[14] En paléoclimatologie, un « proxi » est un indicateur qui fournit des informations sur des données clima- tiques du passé : cernes des arbres, sédiments lacustres, traces laissées par un glacier, par le passage des humains en certains lieux aujourd’hui recouverts partiellement par la glace, etc.

[15] Le réchauffement durant la période 1910-1945 est associé à une augmentation de concentration du CO2 de 10ppm, alors qu’un réchauffement comparable durant la période 1950 à 2018 est associé à une augmentation de 97ppm de la concentration de CO2 atmosphérique – quasiment un ordre de grandeur supérieur d’augmentation de CO2 pour une élévation comparable de température océanique. Conclusion de Judith Curry, climatologue, présidente de la School of Earth and Atmospheric Sciences au Georgia Institute of Technology : « Jusqu’à ce que nous puissions expliquer le réchauffement du début du XXe siècle, j’aurai peu de confiance dans les déclarations du GIEC et du NCA4 relatives à l’attribution de la cause du réchauffement récent. » (https://judithcurry.com/« Early 20th century global warming », 23 janvier 2019)

[16] Voir par exemple Ring, M.J., Lindner, D., Cross, E.F., Schlesinger, M.E., 2012, « Causes of the global warming observed since the 19th century », Atmos. Clim. Sci. 2, 401–415. Une référence que m’a com- muniquée François Gervais.

[17] En réalité, Valérie Masson-Delmotte n’est pas de l’Université de Versailles, mais elle est rémunérée par la Commission de l’énergie atomique (CEA).

[18] Souligné aussi par JCP.

Iris Canderson 4/1/2020

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