Les deux fautes de la fondation de la mémoire de la Shoah

 

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Les deux fautes de la fondation de la mémoire de la Shoah

Shmuel Trigano 23 avril 2009

En lançant l’opération « Aladin » à l’UNESCO, en partenariat avec l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), la Fondation de la Mémoire de la Shoah (FMS) a commis deux graves fautes, une faute politique et une faute morale. Ce n’est pas le projet de mettre le récit de l’histoire de la Shoah à la portée du monde musulman, et dans ses langues parlées, au moyen d’un site et sans doute à l’avenir de publications et d’événements, qui est en question. Ce sont les alliances problématiques qui le rendent possible et l’étrange troc politico-symbolique qui nourrit leur contenu. L’incompétence politique le dispute à l’indignité.

LA FAUTE POLITIQUE

Connaissez-vous l’Organisation de la Conférence Islamique ?

Son président était présent à l’UNESCO. C’est une Organisation internationale qui milite pour « défendre les intérêts et assurer le progrès et le bien être … de tous les musulmans à travers le monde ». Fondée en 1969 à Rabat, après la tentative d’attentat contre la Mosquée El Aksa à Jérusalem par un fondamentaliste australien, son siège provisoire est à Djeddah, en Arabie Saoudite, dans l’attente de « la libération de Jérusalem ».

Sa charte (1972) lui assigne comme objectif « la défense des lieux saints de l’islam et la libération de la Palestine ». Sa création est une des conséquences de la conférence de Khartoum de septembre 1967 connue par sa devise des « trois non» : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociations avec Israël…

C’est cette conférence qui décida de l’utilisation de l’arme du pétrole, prépara la guerre du Kippour (1973) et fit de la défense des droits du « peuple palestinien » (une des premières occurrences de ce terme) le but de sa politique. En mars 1989, l’OCI fut à la tête de la croisade contre le livre de Rushdie Les versets sataniques, et c’est elle qui agite « la rue arabe » chaque fois que l’Occident commet une « faute » envers l’islam.

En 1990, l’OCI adopte la « Déclaration des droits de l’homme en Islam » qui fait dépendre les droits de l’homme de leur conformité avec les principes de la Charia, une loi qui ne reconnaît pas l’égalité des non-musulmans et des femmes.

Connaissez-vous l’Alliance des Civilisations ?

Cette Organisation, qui dispose de budgets considérables venant des monarchies pétrolières du Golfe, est la poutre maîtresse d’un projet politique d’envergure mondiale : l’Alliance des civilisations (1) Née d’un projet du président iranien Mohamed Khatami (le Dialogue des Civilisations) pour s’opposer à ce qu’il croit être le projet de l’Occident, le « clash des civilisations », la création de l’Alliance fut annoncée lors de Durban I, puis elle s’institua à l’ONU sous la forme d’une instance à part entière. Sous la présidence de Jorge Sampaio, ancien président portugais, elle est soutenue par la Turquie, le Maroc et l’Espagne, convertie à ce projet au lendemain des attentats d’Al Qaida à Madrid. De nombreuses fondations, notamment européennes, des multinationales et la Commission Européenne en premier, le projet euro-méditerranéen, apportent leur soutien et leurs fonds à une entreprise qui ambitionne de développer le dialogue entre les civilisations mais dont les retombées (et les objectifs inavoués) visent surtout à briser le cadre universel des relations internationales qui se fondent sur le primat des droits des individus et des règles universelles pour les refonder sur des rapports de « bloc », de « civilisations » – de religions, en fait – qui préserveraient ainsi leurs normes spécifiques contre des normes universelles. C’est exactement ce qui motive une déclaration islamique des droits de l’homme… Il est clair que l’un des buts politiques les plus importants de l’Alliance est de sanctuariser l’islam dans le monde entier, d’interdire toute critique à son égard et de l’installer sur toutes les scènes de la culture occidentale comme une donnée centrale. Lors du récent Durban II, à Genève, l’OCI s’est faite l’avocate de l’interdiction mondiale du blasphème et elle l’a obtenu sous la catégorie de « haine religieuse », ce qui est pire.

Dans ce projet, les partenaires concernés sont embrigadés sous le jour lénifiant du « dialogue ». Les Juifs sont particulièrement sollicités tout en étant réduits au rôle de figurants. Il faut, en effet, impérativement donner le spectacle de l’entente et s’assurer de leur participation pour accréditer cette entreprise qui se met sous l’égide du mythe de l’« Age d’or andalou » (2). Comment croire à la pureté de ces intentions alors que tous les pays islamiques sont actuellement soulevés par une vague d’antisémitisme virulent dont l’OCI est l’un des plus importants facteurs? Nous sommes entrés dans une ère où la culture et la religion sont instrumentalisées à des fins exclusivement politiques : prestige, puissance, gloire. La diplomatie des « civilisations », qui n’est plus celle des États, annonce une ère de guerres identitaires et culturelles.

Elle met, dans son fondement même, l’Occident au banc des accusés en le contrastant avec l’islam, « religion de paix ». C’est ce qu’on lit dans « L’Appel à la conscience » signée à l’occasion de l’inauguration :
« L’Islam reconnaît le judaïsme et le christianisme comme des religions révélées. Les Musulmans considèrent les Juifs et les Chrétiens comme des frères appartenant au «Peuple du Livre» qui partagent tous le monothéisme d’Abraham … Juifs et Musulmans, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ont vécu ensemble pendant des siècles et, s’il est vrai que les Juifs furent souvent victimes de discriminations dans le monde musulman, ils furent rarement persécutés. A la différence de leur sort en terre chrétienne, les Juifs n’ont pas été contraints d’abjurer leur foi. Les premiers stéréotypes antijuifs sont apparus, dans le monde musulman, au XIXe siècle, lors de la conquête (sic) du monde musulman par les puissances coloniales européennes. Il importe de le rappeler. »


La déroute de la FMS

En s’inscrivant dans cette mouvance, la FMS, est tombée dans un piège majeur dans l’arène des symboles et de l’idéologie. Elle n’a pas hésité à mettre de côté le contentieux entre le monde arabo-musulman et le monde juif pour assurer l’image de la Shoa dans l’opinion arabo-musulmane, alors que le négationnisme qui s’y développe a pour finalité unique de délégitimer l’État d’Israël. La FMS a fait en somme de cette mémoire une « transcendance » complètement séparée du destin des Juifs.

C’est bien ce qu’on lit aussi dans « L’Appel à la conscience »:
« La compréhension par les Musulmans de l’Histoire des Juifs, comme la compréhension de l’histoire des Musulmans par les Juifs (remarquons le balancement qui partage les responsabilités) est pervertie par des mythes et de la malveillance, qui les rend insensibles à la souffrance de l’autre, passée et présente. Mais, parmi les nombreux sujets qui nous divisent, il y en a un qui doit être exclu du champ politique, idéologique et religieux. Il s’agit de la Shoah, le génocide nazi au cours duquel six millions de Juifs d’Europe ont été massacrés.»

On ne peut mieux entériner la « religion de la Shoah », vivante dénégation du statut historico-politique des Juifs qui fonde leur existence comme État ou communautés diasporiques, ce qui est aujourd’hui au cœur du nouvel antisémitisme et de la survie de l’État d’Israël. On ne peut mieux saper à la base l’identification et la compréhension du nouvel antisémitisme contre lequel la FMS est censée lutter, parmi ses attributions…

Le discours de Jacques Chirac lors de l’inauguration était très significatif de cette déroute. L’ancien président, comme d’ailleurs d’autres orateurs qui lui ont succédé, ont inscrit le conflit proche-oriental et leur soutien à la Palestine, dans leur adhésion : « J’ai dit aux Israéliens que la colonisation était une faute. On ne construit pas la paix avec son voisin en expropriant ses terres, en arrachant ses arbres, en bouclant ses routes… ». L’ancien président a également reproché à certains de « vouloir faire porter aux pays musulmans une culpabilité qui n’est en aucun cas la leur ».

L’histoire retiendra qu’il a mis en branle il y a quelques années la machine inquiétante du « devoir de mémoire » que j’ai eu l’occasion d’analyser dans mon livre Les frontières d’Auschwitz, les ravages du devoir de mémoire (3), et qui consiste à dissocier dans la Shoah le martyrologe des Juifs du peuple juif. Le premier est dûment célébré comme « universel », « humain », quasi spirituel (exactement ce que pensait l’écrivain François Mauriac) mais il est compris comme l’envers de la condition historico-politique de l’existence des juifs comme peuple vivant, sauf si les Juifs consentent à devenir les grands prêtres de cette mémoire : une belle façon de contourner et de sublimer la culpabilité de l’Europe. Dans cette mémoire étatisée à travers des Mémoriaux, des Fondations, des Chaires académiques, l’existence du peuple juif avec ses dimensions communautaires et politiques fait problème. Elle dérange le côté lisse de l’objet vénéré. Ce qu’a bien illustré le même Jacques Chirac, auteur de la « repentance », dans sa politique envers Israël. La révérence faite à la « mémoire » victimaire a couramment autorisé moralement et fondé politiquement l’accablement d’Israël, accusé de la trahir si bien que les bénéficiaires (moraux et… financiers) planétaires de cette mémoire sont les Palestiniens. Nous touchons ici à l’idéologie institutionnelle de la Fondation de la mémoire. La FMS, qui, à n’en pas douter s’est lancée dans le processus « Aladin » en s’inscrivant dans la mouvance chiraquienne, vient d’apporter une nouvelle confirmation officielle à ce système idéologique, qui éclaire sa vocation idéologique implicite dans le paysage européen et mondial.

Que recherche la FMS avec « Aladin »?

C’est une question que l’on peut se poser. Il y a une naïveté sociologique à croire que le négationnisme arabo-musulman procède de l’ignorance des faits historiques. Il est au contraire de l’ordre de la croyance et de l’idéologie. Ce qui s’y trame, c’est moins l’histoire de la Shoah que le déni de l’existence d’un peuple juif qui aurait légitimité à la souveraineté. Si la Shoah en est devenu le vecteur, c’est parce que le peuple dans les Juifs en fut la cible, détruits en masse, toutes nationalités confondues. La Shoah pose la question du destin collectif des Juifs dans la politique moderne. C’est bien ce qui est en question avec l’État d’Israël. Dans le débat idéologique contemporain, y compris en Occident (4), la Shoah joue ainsi le rôle d’un substitut symbolique de la notion de peuple juif. Toutes les accusations d’excès de mémoire, de lobby juif, d’exploitation de la mémoire par l’État d’Israël ou les communautés juives, découlent de cette substitution symbolique. Tout lien de la Shoah au peuple juif est ainsi portraituré comme un dévoiement de la « Mémoire ». C’est une façon de dénier le droit d’exister au peuple juif au nom de la Shoah. C’est ce sanctuaire de la Shoah que la FMS veut défendre : aux dépens des intérêts et des valeurs des Juifs vivants.

En monde musulman, c’est pour mieux dénier le peuple juif que la Shoah est niée sous la forme du syllogisme suivant:
1) Le peuple juif n’existe pas
2) S’il existe (l’État d’Israël), c’est un mensonge (la Shoah)
3) L’État d’Israël ne peut exister que sur la base de ce mensonge et de la culpabilité de l’Occident qui a cédé à ce chantage.

Obtenir d’une institution juive qu’elle accepte la dissociation de la Shoah de la question cruciale pour la survie des Juifs que constitue aujourd’hui l’existence de l’État d’Israël est un atout considérable dans la lutte contre Israël. Elle rejoint toutes les déclarations arabes sur l’inexistence d’un peuple juif (5). Elle les absout des menaces proférées sur l’existence d’Israël. A ce compte, l’O.C.I. peut bien « reconnaître » la « mémoire de la Shoah »… Le bénéfice politico-symbolique est immense dans l’optique de ses objectifs. D’autant plus qu’elle entraîne un bénéfice secondaire : la condamnation de l’Europe (« colonialiste ») coupable, ce qui ne fait que rehausser l’excellence du monde islamique. Les stigmatisations de l’Europe coupable d’antisémitisme abondent de fait sur le site d’Aladin (cf. infra : l’étude de textes)

Quelle reconnaissance recherche la FMS ?

Quel type de reconnaissance de la Shoah, la FMS espère-t-elle ? En s’alliant à l’OCI et en plaçant donc son entreprise sous l’égide de « l’Alliance des civilisations », elle a choisi de ranger implicitement la Shoah dans le cadre du « patrimoine immatériel » de l’humanité où l’OCI a déjà placé la religion musulmane (« Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel » adoptée par l’UNESCO en 2003 dans la lignée des Déclarations et Conventions sur la diversité culturelle (6). On retrouve toujours à ce propos la marque de Jacques Chirac qui a prétendu faire passer cette convention au nom de la défense de la francophonie contre la culture américaine mais qui n’a été adoptée que grâce au soutien des membres de l’OCI. La Shoah devient ainsi un élément de la Convention sur la diversité culturelle, ce qui revient à dire que la FMS a enfermé l’identité et toute la culture juives dans la mémoire de la Shoa, ce qui a de graves conséquences sur le plan de la compréhension de l’identité juive. En somme, la FMS a échangé la sacralisation de la Shoah contre la sanctuarisation de l’islam.

Il faut faire un peu d’histoire pour replacer cette démarche dans le paysage global et mieux comprendre ses tenants et aboutissants. La meilleure spécialiste en la matière, Malka Marcovich, nous renseigne à ce propos (7). « Lors de Durban I, l’inclusion de la mémoire de l’Holocauste a fait l’objet d’un troc entre l’Union Européenne et l’OCI, soit la mention de l’Holocauste en échange de la désignation particulière des Palestiniens comme victimes du racisme israélien... » « La mémoire de l’holocauste » (8) fut aussi reconnue pour mieux mettre en avant le caractère occidental d’un crime perpétré contre les Juifs. C’est ce que confirment alors « les déclarations finales (où sont émises des réserves au moment de l’adoption du texte), il apparait que l’inclusion de l’Holocauste sert à la condamnation des Européens plus qu’à la « reconnaissance » des Juifs. « La République islamique d’Iran a souligné que la mémoire de l’« holocauste » visait ici « l’holocauste des juifs » par les « Européens ». La Syrie est allée dans le même sens et a déclaré que c’était une « erreur » de la part « des Européens de vouloir faire partager leur culpabilité au monde » en donnant à l’Holocauste un caractère général. Le Qatar au nom de l’OCI a également souligné que les « pays extérieurs à l’Europe » ne pouvaient être « tenus responsables ». De même, les Émirats arabes unis (au nom également de l’Arabie saoudite, de Bahreïn, du Koweït, d’Oman et du Qatar) ont souligné le caractère européen de cette mémoire, et ont tenu à indiquer que « ce concept ne s’applique pas exclusivement à un peuple ou à un groupe particulier, comme l’illustrent clairement les pratiques racistes observées quotidiennement dans les territoires arabes occupés. »

L’inclusion de l’antisémitisme à Durban I soulevait le même type de problèmes. Il fut lié dans le même paragraphe à « l’islamophobie », réduisant la définition des attaques à l’encontre des Juifs, comme relevant uniquement de comportements contre la religion juive (puisque dans l’islamophobie il est question d’islam, de religion). Ainsi, est mis en œuvre le déni de la dimension politico-historique de la Shoah et sa transformation en réalité religieuse, ce qui conforte tout à fait le monde arabo-islamique pour dissocier la Shoah de sa signification politique centrale. Cependant, tout comme la mention de l’Holocauste, l’inclusion de l’antisémitisme a soulevé des réserves de la part de la République islamique d’Iran, qui a indiqué que ce terme devait « s’appliquer aux Arabes et aux Juifs », l’OCI soulignant pour sa part (sans même mentionner les Juifs) que « les Arabes constituent la majorité écrasante des Sémites ». Comme avec l’Holocauste, la « reconnaissance » des Juifs aboutit aux Palestiniens et à l’islam (9). En effet, les Juifs pourraient bien être traités d’« antisémites » s’ils étaient « islamophobes »… C’est bien ce tour de passe passe qui est sans cesse rejoué à la commission des droits de l’homme de l’ONU.

LA FAUTE MORALE

Une conscience juive a du mal à accuser le coup de l’indignité morale dont a fait preuve la FMS. En effet, le troc symbolique concernant Israël s’est doublé d’un autre troc concernant la mémoire des sépharades, bradée à bas prix pour obtenir une reconnaissance de la mémoire de la Shoa. La FMS s’est sentie en effet obligée de réécrire leur histoire pour fonder son entreprise. La lecture du site d’Aladin fournit un exemple rare d’historiographie où l’amateurisme le dispute à la complaisance.

On peut déjà se demander ce qui autorise la FMS à parler au nom du monde sépharade, à la mémoire duquel elle ne s’est jamais intéressée et pour la représentation duquel elle n’a aucun mandat légal, ni aucune légitimité. Ce que l’on pressent de mépris ethnique derrière cette façade de « bonne volonté » est accablant. « L’Appel à la conscience » déclare : « C’est une grave offense que de réécrire l’histoire pour des motifs politiques » ». On ne peut pas mieux dire ! Mais charité bien ordonnée commence par soi-même.

Cette institution est sortie du champ de ses attributions en instrumentalisant l’histoire des communautés juives originaires du monde arabo-musulman. Le récit historique des rapports judéo-arabes qu’elle propose, sur le site d’Aladin, fait bon marché de leur mémoire en évacuant l’essentiel du contentieux politique, historique et moral qui obère le rapport des Juifs et des musulmans aujourd’hui et qui est avant tout leur contentieux, à eux qui sont originaires de ces pays-là.

Le livre collectif, La fin du judaïsme en terres d’islam (Denoël), que je viens de publier sous ma direction tombe à point nommé. Il fait le clair sur cette histoire contemporaine », à laquelle j’avais déjà consacré 2 numéros de la revue Pardès (10). Il existe très peu d’ouvrages sur ce sujet car l’historiographie de ce drame concernant un million de personnes est un tabou, y compris en Israël. Un jour l’histoire de cette occultation sera aussi écrite. La FMS ne peut invoquer l’innocence et l’ignorance, en la matière. C’est un choix politique et moral qu’elle a fait en toute connaissance de cause de minoriser (par mépris ?) les témoignages et les faits de cette histoire pour « arrondir les angles ».

Bien avant la question du sionisme et de l’État d’Israël, c’est le statut des Juifs en islam qui est en effet en question dans le monde arabo-musulman. A-t-on remarqué qu’il n’y avait quasiment plus de communautés juives dans ces pays depuis les années 1970 ? Les faits historiques d’avant l’ère coloniale témoignent de ce que le statut des non musulmans, les dhimmis, n’engendrait pas seulement la condition de nation dominée, ségréguée, mais aussi et surtout un régime de vexations et d’avilissement, de tracasseries permanentes. L’OCI n’y a pas renoncé car dans la « Déclaration des droits de l’homme en islam », qu’elle a édictée (1990), il est statué que ces droits ne sont valides que s’ils sont en conformité avec la Sharia. Qui ne reconnait pas l’égalité, des Juifs, des chrétiens et des femmes.

Le scandale que représente la création d’Israël pour ce monde-là, c’est avant tout l’auto-détermination d’une nation (dhimmie) dominée. L’histoire tragique des Arméniens en quête d’indépendance en fut le premier acte. La disparition progressive des Arabes chrétiens dans ces pays aujourd’hui en est l’acte final. Au sortir de la période coloniale, qui fut pour ces nations dominées, on le comprend, une libération, les Juifs étaient en passe de redevenir des dhimmis. Le nationalisme y avait engendré un antisémitisme qui n’avait rien à envier à ses homologues européens et qui puisait dans un fonds islamique dont des livres entiers peuvent témoigner. De puissantes vagues antisémites ont conduit soit à leur expulsion, encadrée par un véritable « statut des Juifs » (Égypte, Lybie, Irak, Syrie), soit à leur exclusion de tous les domaines de la société, en fonction de processus sournois, et la plupart du temps d’une violence pogromique servant d’avertissement. Il n’y avait pas de place pour les Juifs dans les nouveaux États nations qui, très vite, adoptèrent le Coran comme loi constitutionnelle.

Tel est le B.A-BA du contentieux judéo-musulman, du Maroc à l’Iran. Il ne commence pas avec le sionisme et à cause de l’État d’Israël mais bien avant la période coloniale. Tous les documents historiques sont là pour en témoigner. La FMS a prétendu le clore pour solde de tous comptes.


LE NÉGATIONNISME DE L’HISTOIRE DU MONDE SÉPHARADE PAR LES TEXTES

Le modèle rhétorique de la FMS est facile à reconstituer à partir du discours qui nourrit le site Aladin. Il est intéressant d’y glaner des citations pour comprendre la stratégie idéologique qui est à l’œuvre. C’est le banc d’essai d’une réécriture négationniste de l’histoire.

La complaisance est son principe général. Il s’agit de flatter la partie islamique, ce qui se fait toujours, très systématiquement, aux dépens du christianisme et de l’Europe, présentés sous la forme d’une comparaison négative, de façon à faire croire à une plus grande complicité, une plus grande proximité des Juifs et des Arabo-musulmans. Cette complaisance ne fait que conforter un univers ethnocentrique qui méconnait avec suffisance le destin de ceux qui y étaient différents et elle favorise l’anti-occidentalisme.

Quand une mention est défavorable aux Arabes et à l’islam elle se voit toujours immédiatement équilibrée par une affirmation positive, de façon à annuler l’effet négatif, comme pour excuser et amoindrir la responsabilité. La comparaison avec la culpabilité de l’Europe joue à ce moment-là comme l’argument massue.

Aladin reproduit le modèle de l’idéologie dominante contemporaine qui récuse l’idée que deux « camps » s’opposeraient sur la scène internationale. Le concept de « camp » est inhérent à l’idéologie du « dialogue ». Il a pour origine le concept d’origine soviétique de « camp de la paix ». Il y a en effet toujours des « camps » mais la frontière passe dans chaque camp. En fait, elle passe surtout à travers le camp occidental (et bien sûr, juif) car le camp de l’OCI reste très compact, lui. La volonté de paix et de dialogue se traduit ainsi immédiatement par une guerre de l’Occident contre son propre « camp »: « Tout en ne cherchant pas à examiner les causes et les effets du conflit politique au Moyen-Orient ni ce qui est juste ou ne l’est pas, on voit que la nature de plus en plus religieuse d’une lutte territoriale a été le fait de différentes mouvances. Elles présentent ce conflit comme un clash de civilisations entre le monde musulman et la société occidentale. Des extrémistes présentent l’adversaire comme étant dénué de tout caractère moral et sans légitimité religieuse, les juifs et Israël étant présentés comme une « tête de pont » hostile établie dans le monde arabe en particulier et le monde musulman en général. La vérité, cependant, est que ce à quoi nous assistons n’est pas un clash de civilisations mais plutôt un clash à l’intérieur de civilisations. C’est un conflit entre divers éléments au sein d’une même culture religieuse. Entre ceux qui ont le sentiment d’avoir subi insultes et humiliations sur le plan historique, ce qui a provoqué leur aliénation, et d’autres éléments au sein de leur propre société ainsi qu’avec ceux qui sont extérieurs à leur culture religieuse. Le conflit interne est avec ceux qui cherchent à avoir des contacts constructifs avec d’autres sociétés dans le cadre d’une culture mondiale et d’une interaction positive avec la modernité. Ce clash « à l’intérieur même de civilisations, » signifie que des voix éclairées des deux côtés ont pour responsabilité de travailler ensemble non seulement pour devenir plus grandes que la somme de leurs différentes parties mais aussi pour apporter ce témoignage alternatif essentiel, à savoir celui de la coopération inter-religieuse et interculturelle ainsi que celui du respect mutuel. Plus particulièrement, les dirigeants musulmans et juifs doivent à leurs communautés et aux traditions de leur foi de réfuter toute exploitation destructrice de leur civilisation religieuse respective en tirant leur inspiration des exemples de la coopération et de la collaboration glorieuses du passé des enfants d’Abraham, musulmans, chrétiens et juifs, au profit de tous. »

La description de la dhimma, condition d’avilissement et de déchéance des Juifs est donc naturellement l’objet d’un déni. Le discours qui en rend compte témoigne d’une insensibilité de plomb à ce que fut la condition des Juifs en islam. Ainsi, Juifs et chrétiens « ont toujours joui d’une plus grande protection (équilibre comparatif) que celle dont bénéficiaient les païens. Pendant des siècles, le statut de la dhimma a été appliqué à (sic) juifs et chrétiens dans le monde musulman. Ce qui signifie qu’en contrepartie d’un paiement d’impôts supplémentaires des droits limités leur étaient accordés. » On fait équilibre à la dhimma en la comparant au statut des « païens ». Appliqué ? Imposé par la coercition !

Quand des exactions ont été commises, le « mais » arrive toujours très vite « Mais, en dépit de leur statut de dhimmi, les juifs étaient libres de pratiquer leur religion et ils vivaient mieux sous administration musulmane que sous administration des chrétiens byzantins. » Ce qui est une contre-vérité car le statut du dhimmi est un statut politique qui enferme les populations non musulmanes dans la religion, c’est à dire l’islam.

« En règle générale, les communautés juives qui étaient restées dans le monde musulman étaient protégées selon les termes du Pacte d’Umar. Et, si elles acceptaient leur statut de citoyens de seconde classe, elles vivaient paisiblement et en bonne intelligence avec leurs voisins musulmans. » On croit rêver et on se demande qu’elle est la conscience juive et le sentiment de dignité des gens qui font la FMS…

Le « miracle d’Al Andalous » est présenté comme si il avait été un phénomène suis generis et non le résultat d’une invasion et d’une conquête cruelle de djihad. Andalous était une terre où Juifs et chrétiens étaient des dhimmis, où il y eut des vagues d’antisémitisme théologique, de grands pogroms, etc.

La fin d’Andalous est présentée comme une menace venant d’un islam extérieur, de surcroît, justifiée par une menace chrétienne ! « Il y eut un revers de cette société relativement ouverte d’al-Andalus, puis sa fin, lorsque des armées sont venues d’Afrique du Nord pour aider à la défendre contre les chrétiens espagnols qui repoussaient les musulmans dans le nord, les chassant de leurs bastions. Les juifs subirent des restrictions sévères sous les régimes berbères islamistes et finirent par se déplacer vers le nord pour aller dans des régions conquises (sic) par les chrétiens et où, pour l’heure, ils étaient mieux traités. » C’est ahurissant, ces armées venues d’Afrique du Nord étaient les mêmes que celles qui avaient envahi l’Espagne. Par contre la Reconquista est présentée comme une conquête qui menace l’Andalousie…

Un peu plus tard, « la société islamique commença à faire place à une mentalité plus féodale, à la fois rigide et autoritaire. De nombreuses communautés juives durent (sic) s’installer dans des ghettos (qu’en de beaux mots ces choses-là sont dites !) et ici ou là (sic) des communautés juives et chrétiennes furent détruites. « Ici ou là » ? Toutes les communautés d’Afrique du Nord furent exterminées ! Faut-il parler de négationnisme ?
Les perles sur la dhimma s’enfilent, je les cite non exhaustivement :

le grand (sic, sic, sic) conquérant Omar Ibn Al-Khattab, calife qui spécifia les conditions d’octroi de ce statut aux protégés dans ce qu’on appelle le « pacte d’Omar ». Grâce au pacte, les « Gens du Livre » étaient autorisés à s’installer et à posséder des biens, à exercer librement leur culte, à entreprendre et à circuler. La soumission des « dhimmi » se traduisait surtout par le paiement d’une taxe de capitation (djizya) et des conditions de vie inférieures ». Merci pour l’autorisation ! Ils étaient là avant l’invasion arabe qui les déposséda de leurs biens et de leurs propriétés.

-« La situation sociale des Juifs découlait de leur statut juridique, de leur activité économique et de la tradition religieuse de leurs voisins. La masse des musulmans manifestait mépris à l’égard des dhimmi et des étrangers quels qu’ils soient, mais cette situation n’empêchait pas l’existence de bonnes relations de travail et parfois même de liens d’amitié. » « Découlait » ? Où est la responsabilité politique ?

-« Les Juifs n’ayant pas d’existence politique indépendante et ne constituant pas une nation contrôlant un territoire défini, bénéficiaient d’une présomption de loyauté envers les autorités, qui les traitaient bien, collectivement et individuellement. » Haïs par les masses, ils étaient les serviteurs obligés des potentats qui, parfois les livraient à la foule. Le chef de la nation juive était très souvent exécuté.

-« L’adoption de l’arabe par les Juifs introduisit non seulement un nouveau vocabulaire ; mais aussi un mode de pensée entièrement neuf, permettant aux Juifs des pays musulmans de participer à la culture dominante et de l’intégrer comme ils n’avaient jamais pu le faire dans l’Europe chrétienne ».
Ce qui est un mensonge si on oppose à cela l’exemple de la Pologne où les Juifs connurent une grande époque et une sorte d’État sur un grand territoire, le « Conseil des Quatre Pays ».

- « Au milieu du VIIe siècle, l’État perse devint une province de l’empire arabo-musulman. La conquête arabe substitua une religion d’État à une autre, mais pour les Juifs, c’était un progrès. Ils bénéficiaient, comme ailleurs sous la loi de l’islam, d’un statut inférieur mais protégé. Protégé contre qui ?

Cependant, la constitution de 1979 reconnut les Juifs comme une minorité religieuse et leur accorda un siège réservé au Parlement ». Or, c’est exactement l’application de la condition de dhimmi.

-« Les autorités ottomanes n’avaient pas posé de restrictions sur les activités professionnelles des minorités religieuses, la seule limite était l’enrôlement dans l’armée ou l’entrée dans les rouages du pouvoir et de l’administration. Les dhimmi jouissaient donc d’une totale liberté dans ce cadre ». Liberté ?

- « L’Islam maintint le statut juridique et communautaire des Juifs ainsi que leurs conditions de sécurité et, malgré les affrontements entre des tribus juives et l’armée du prophète Mahomet, le Coran reconnut le judaïsme. » La réécriture tire de la farce ici. Il y a eu une vie juive florissante en Arabie avant l’islam. Les tribus juives furent, à ce que rapporte le Coran, exterminées, converties ou chassées. On décréta qu’il ne pouvait y avoir 2 religions dans la péninsule arabique. Remarquons au passage l’équilibre établi avec la violence des tribus juives ! Ah, ces sépharades !

-« Les Juifs soutinrent la conquête de l’Irak par les musulmans. Sous la domination des califes de Bagdad, ils payaient une taxe individuelle, qui leur assurait la liberté religieuse et communautaire. » Encore une version scandaleuse de la dhimma !

-« Sous le gouvernement des Jeunes-Turcs (1908), qui menèrent une politique d’unification, ils servirent dans l’armée, obligatoire pour tous. Ils combattaient dans les unités turques pendant la Première Guerre Mondiale ou y furent médecins ou traducteurs. »Occultation totale de la persécution dont les Juifs furent victimes dans cette armée (cf l’article sur la Turquie dans le livre La fin du judaïsme en Terres d’islam) !

-« Quand Saddam Hussein accéda au pouvoir en 1979, il restait moins de 400 Juifs en Irak. La communauté juive vécut donc sous surveillance constante. Toutefois, il semble que l’attitude de Saddam Hussein envers les Juifs irakiens ait été moins excessive qu’on pourrait le croire ». En somme vive la tyrannie de Saddam !

-« Pendant la période ottomane, les Juifs d’Algérie étaient strictement soumis au statut de «dhimmi». Il faut toutefois noter une grande diversité d’application de ces règles dans l’espace et dans le temps. Des relations de bon voisinage voire d’amitié purent se nouer, notamment à l’occasion de la célébration des fêtes juives. » On est confondu par tant de mièvrerie. L’auteur semble méconnaître que les Juifs qui échappaient à la condition de dhimmi devaient acheter la protection de consulats européens qui leur conférait leur citoyenneté sur le plan juridique, en vertu d’un accord des puissances européennes avec la Sublime Porte.

-« Comme les autres Juifs des pays islamiques, ceux d’Ifriqiya (nom pris par l’actuelle Tunisie) acquièrent le statut de dhimmi. En réponse à cette nouvelle situation, les Juifs choisirent de s’insérer économiquement, culturellement et linguistiquement dans la société tout en conservant des particularités, notamment culturelles et religieuses. » Acquérir ? c’est un statut imposé, non pas d’insertion mais de ségrégation !

-« Certains Juifs marocains se réjouirent de cette mainmise coloniale, espérant que la fin du statut de dhimmi signifierait pour eux l’obtention de celui de citoyens français, comme pour les Juifs algériens en 1870. Mais ils furent déçus… Entre la création de l’État d’Israël en 1948 et l’indépendance du Maroc en 1956, 90% des Marocains juifs émigrèrent. Les plus pauvres partirent en Israël, où ils constituèrent une part importante du prolétariat et de la population des "villes de développement", tandis que l’élite et la classe moyenne émigrèrent au Canada et en France. Les Marocains juifs étaient des citoyens à part entière, électeurs et éligibles. L’État marocain leur avait établi un espace juridique conforme aux préceptes du judaïsme. Sur le plan du statut personnel, ils furent régis par la loi mosaïque, ce qui signifiait qu’ils étaient justiciables des chambres rabbiniques près des tribunaux réguliers pour tout ce qui touchait au mariage, à l’héritage et au droit des mineurs. » Ici ce sont les stéréotypes les plus éculés qui sont repris. Quant à la citoyenneté à part entière, c’est une vision négligente car les Juifs sont toujours des dhimmis au Maroc, hors du droit commun dans un pays qui ne sait pas ce qu’est la citoyenneté démocratique parce que l’islam y est religion d’État.

- « En 1882, un groupe de 150 Juifs partirent du Yémen et entreprirent un voyage harassant de 9 mois, qui les mènera à Jérusalem. En 1922, Le gouvernement yéménite réintroduisit une ancienne loi islamique laquelle contraignit les orphelins juifs de moins de 12 ans à être convertis à l’Islam. » Et ainsi l’on passe très vite sur l’extraordinaire souffrance des Juifs yéménites…

-« En 1947, le vote de l’ONU sur le partage de la Palestine eut des conséquences dans tout le monde arabe. Au Yémen, des émeutiers musulmans s’en prirent aux Juifs, en tuant 82 à Aden, détruisant des centaines de maisons juives. En 1949, quelques semaines après la fin de la guerre et à l’issue de la création de l’Etat d’Israël, la totalité de la communauté du Yémen, soit 49000 Juifs, arriva en Israël. » Les conséquences de quoi ? Du vote ou du refus du monde arabe ?

-« L’orthodoxie rigide de Saladin (1169-1193) ne sembla pas avoir affecté les Juifs de son royaume. En 1166, Maïmonide se rendit en Égypte et s’installa à Fostat ». Se rendit ? Il dût fuir les persécutions qui gagnaient la merveilleuse Andalous !

-« Sous la dynastie mamelouke des Baharites (1250-1390), les Juifs menèrent une existence relativement paisible, bien qu’ils soient obligés de payer de lourdes taxes pour l’entretien des équipements militaires, et qu’ils soient harcelés par les cadis et les oulémas de ces musulmans rigoureux ». A nouveau le même négationnisme sur la condition de la dhimma.

La venue au pouvoir d’Hitler en 1933, bouleversa cet équilibre entre Juifs et Égyptiens, Hitler et la propagande antijuive nazie gagnèrent du terrain parmi la communauté allemande en Égypte, ce qui suscita la formation d’associations juives luttant contre l’antisémitisme ». C’est une farce ? L’auteur fait abstraction de tout le processus de dénationalisation des Juifs égyptiens par le biais d’un véritable Statut des Juifs.

-« Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la communauté manifestait peu ou pas d’intérêt pour le sionisme. Significative à cet égard fut sa réponse aux violentes manifestations antijuives du 2 novembre 1945 (anniversaire de la déclaration Balfour en faveur de la création d’un foyer national juif en Palestine). Aux émeutes accompagnées de l’incendie de synagogues et du pillage de magasins juifs au Caire, le grand rabbin de l’époque réagit, dans une lettre au Premier ministre d’Égypte, en se dissociant de la revendication d’un État juif en Palestine. ». En somme les réactions sous la menace pour sauver sa peau sont tenues pour des positions de principe !

Al-Husseini et les troupes musulmanes qui combattirent aux côtés de la Wehrmacht n’étaient pas représentatives de ce que ressentait l’ensemble des musulmans lors de la deuxième guerre mondiale. En effet, des centaines de soldats musulmans venus d’Afrique, des Indes et d’Union Soviétique contribuèrent à vaincre le fascisme en se battant à El Alamein, Monte Cassino, sur les plages de Provence ou à Stalingrad. Il y eut également des cas de musulmans qui firent preuve d’un grand courage et se sacrifièrent en risquant leur propre vie pour sauver des juifs des mains des nazis. » C’est des mouvements nationalistes qu’il est question qui, tous fleuretèrent avec le nazisme. Al Husseini compte parmi les plus grands leaders du nationalisme arabe, le fondateur du nationalisme palestinien, celui qui conféra un statut religieux à l’antisionisme. L’opinion arabo-musulmane dans sa grande majorité soutenait les puissances de l’axe, ennemies des pouvoirs coloniaux.

-« Les conditions de vie des juifs dans plusieurs pays musulmans commencèrent à se détériorer au XIXème siècle avec le déclin du pouvoir ottoman et la montée de la ferveur nationaliste et du radicalisme religieux en réaction à l’influence grandissante des pouvoirs coloniaux européens. C’est à cette époque qu’apparurent les premiers stéréotypes antisémites dans le monde musulman. » La haine des Juifs vient toujours de l’Occident de surcroît colonial qui vient sans doute briser l’idylle judéo-arabe…

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On se demande en vertu de quelle autorité, la FMS réécrit l’histoire. La reconnaissance de la Shoah qu’elle escompte manquera inéluctablement son objet mais autorisera le ressentiment politique envers Israël, dont l’histoire des Juifs en monde musulman est la clef et non la mémoire de la Shoah. Elle approfondira son mépris paternaliste pour le monde sépharade. La FMS dépolitise le contentieux judéo-musulman au profit d’une sanctuarisation de la Shoah dont la moindre des conséquences n’est pas d’assigner l’existence juive à un passé muséographique. Par contre, cette dépolitisation a des conséquences éminemment politiques. Le problème avec le monde arabo-musulman, n’est pas la Shoah mais le peuple juif vivant, sujet de l’histoire.
Notes
1 – Cf. le dossier capital publié par la revue Controverses, téléchargeable à l’adresse : http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire9.htm
2 – Cf. idem, l’article de Ruth Attias Toledano et mon texte sur le mythe de l’Age d’or à ce sujet.
3 – Biblio-Essais, Le Livre de Poche-Hachette, 2005
4 – C’est une autre paire de manches car l’opinion arabo-musulmane joue en Europe sur un terrain déjà favorable où la Shoah est restée de l’ordre de l’impensé et de l’impensable du fait de structures mentales et morphologiques liées à la modernité politique, qui rendent aveugle à sa réalité et favorisent au contraire sa sacralisation. Cf mon livre L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, (Odile Jacob, 1999).
5 – Cf. Shmuel Trigano, « Le refus palestinien d’un Etat juif », Controverses n° 7, 2008 : http://www.controverses.fr/pdf/n7/trigano7.pdf
6 – Ce que confirme la déclaration aberrante et hors de propos (s’agissant de la Shoah) du directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura, intervenant en premier, qui a émis le vœu que l’interculturalité et la diversité permettront une mémoire vivante de l’Holocauste dans un rapport apaisé entre civilisations en promouvant un message universel de tolérance pour les générations futures.
7 – Cf. son blog de février 2009 : http://storage.canalblog.com/89/82/412709/37001881.doc
et son livre Les nations désunies : comment l’ONU enterre les droits de l’homme, Éditions Jacob-Duvernet.
8 – Qui depuis 2005 fait l’objet d’une commémoration annuelle à l’Assemblée Générale de l’ONU.
9 – Le président du Sénégal et président de l’Organisation de la Conférence Islamique, Abdoulaye Wade, lors de l’inauguration, a considéré que la Shoah est un affront à l’humanité et attaqué avec virulence le révisionnisme établissant au passage un parallèle avec celui qui concerne l’esclavage et la colonisation. De la Palestine ?
10 – En co-direction avec Hélène Trigano, « La mémoire sépharade », Pardès, In Press, 2000 et sous ma direction,
« L’exclusion des Juifs des pays arabes », Pardès, In Press, 2003.

 

Un scandale qui tombe à pic

par Shmuel Trigano

 

Nous avons pu assister, en ce début février 2009, à un phénomène idéologique étonnant. Les médias sont passés sans transition d’une violente hostilité envers Israël à un concours de vertu pour condamner la réhabilitation par le pape d’un évêque intégriste osant nier la réalité de la Shoa. Comme s’il n’y avait aucune contradiction entre la peinture judéophobique d’un Israël stigmatisé pour sa cruauté supposée envers les enfants et les civils et l’indignation que l’on puisse prétendre que les Juifs n’ont pas été victimes des nazis. L’accusation du meurtre rituel commis sur des enfants est un classique de l’antisémitisme.

C’est la deuxième occurrence d’un tel phénomène. Au terme de la deuxième Intifada, à l’occasion du 60 ème anniversaire de « la libération d’Auschwitz » (1), nous avions vu tout un continent, l’Europe, passer d’une violence symbolique, inédite depuis les années 1930, envers Israël et les communautés juives, à l’exaltation de la mémoire de la Shoa .

Ces manifestations paradoxales ne sont pas contradictoires. Elles sont au contraire l’illustration même de la nouvelle judéophobie ou, si l’on veut, du « nouvel antisémitisme » (2). Elles fonctionnent en effet de concert, l’une soutenant et compensant l’autre. L’exaltation de la mémoire de la Shoa vient authentifier la moralité et la pureté de l’accusation disproportionnée d’Israël que j’ai analysée dans mon précédent blog (3). C’est ce qui explique pourquoi il est impérieux pour cette idéologie que cette mémoire soit sacralisée et défendue scrupuleusement contre ses négateurs. Elle exalte un peuple mort pour mieux accabler un peuple vivant.

Car ce qui est en question de façon implicite dans cette posture c’est le destin et la condition des Juifs comme peuple. La Shoa les a détruits en masse et ils y ont connu un destin collectif qui tranchait sur leur condition de citoyens individuels. Ce que symbolise Israël pour tous les Juifs du monde et aux yeux du monde, c’est la résurgence positive et affirmative d’un destin collectif juif, politique et non pas mémoriel. C’est là que se situe l’enjeu de l’hostilité, unique au monde, envers Israël aujourd’hui. On dénie aux Juifs la légitimité de leurs attributs de peuple souverain dans l’État d’Israël au nom de la célébration d’un peuple mort dans les camps.

L’exaltation de la mémoire est devenue un élément capital pour éviter que l’hostilité disproportionnée envers Israël ne soit tenue pour antisémite. Les critiques virulentes envers l’extrême droite, le négationnisme, etc, quand elles sont couplées avec l’hostilité envers Israël ont pour finalité systémique d’assurer cette défense (4).

J’analyse ici un phénomène idéologique, c’est-à-dire un processus dont les acteurs sociaux qui en sont parties prenantes sont totalement inconscients et qu’ils ne maîtrisent pas, voire qu’ils dénieraient avec vigueur si il leur était dévoilé. Le partage des domaines auquel ils se livrent généralement pour se justifier vise à brouiller les pistes : la critique d’Israël serait la critique de la politique d’un gouvernement et n’aurait rien à voir avec les Juifs ou la Shoa. C’est un argument dilatoire car cette critique est à nulle autre pareille pour aucun autre État dans le monde, et déjà, en l’occurrence, pour un mouvement de type fasciste comme le Hamas. Elle falsifie les données de la situation et néglige tout un ensemble d’aspects quand elle ne manipule pas le récit des événements de toutes sortes de façons qu’il est possible de démontrer et prouver par A+B. Ce qui est en jeu, c’est la légitimité de l’existence d’un peuple juif, qui implique celle de se défendre contre un ennemi invétéré.

La logique que je tente ici de porter au jour n’a elle même rien à voir avec le fait qui est à l’origine du scandale qui nous préoccupe, à savoir la déclaration négationniste de l’evêque intégriste ou la réaction des chrétiens, si ce n’est à un second degré si l’on se souvient que le symbole de la Shoa, tel qu’il est en usage aujourd’hui, désigne, dans la novlangue du politiquement correct, le peuple juif (assigné en l’occurrence à un destin de victime). Or, cette question du peuple, de la continuité de l’«Israël selon la chair » (le peuple juif) malgré l’avènement de « l’Israël selon l’esprit » (5) (le peuple chrétien) a joué un grand rôle dans l’antijudaïsme de l’Église. En tenant ces propos, l’évêque intégriste était conséquent avec son choix théologique. Si l’Église l’entérine, c’est la même régression qui est signifiée, alors que Vatican II avait proclamé l’intention de modifier cette donne originelle du christianisme. Le négationnisme iranien s’inscrit également dans cette perspective. Ahmadinejad a très bien compris le système symbolique de l’Occident contemporain : en niant la Shoa, il veut dire qu’il n’y a pas de peuple juif et c’est pour lui la meilleure façon de saper la légitimité d’un État d’Israël, l’expression la plus forte aujourd’hui d’un peuple juif. Quand le site de la conférence de sécurité de Munich réécrit le discours du président de l’assemblée nationale iranienne en en supprimant le passage sur la Shoa, c’est aussi dans cet esprit-là.

Ajoutons une autre dimension comparative qui met mieux en valeur la réalité du phénomène que nous analysons. Que pèse la moralité de la réprobation universelle du pape comparée au silence total sur les discours du plus pur antisémitisme proférés chaque jour dans le monde arabo-islamique ? On n’en fait même pas mention au point que le citoyen lambda ne sait même pas qu’ils existent, et avec quelle puissance ! Qui s’est scandalisé de ce que les autorités de l’islam français n’aient pas prononcé la moindre condamnation des actes antisémites qui se sont produits en France dans la suite de manifestations meurtrières dans lesquelles la communauté musulmane a été absolument majoritaire ? Pas même les institutions juives promptes pourtant à condamner le Vatican. Qui s’est scandalisé du communautarisme virulent qui s’est manifesté alors ? Pire, qui s’est intéressé et scandalisé en France du retrait unilatéral des musulmans du « dialogue judéo-musulman » ? C’est à peine si la nouvelle fut mentionnée. C’est l’indice que l’on a jugé qu’elle était justifiée et compréhensible. Mais sur le pape, on peut tirer à boulets rouges ! On ne craint rien ! Indépendamment de la critique que l’on peut faire de la décision théologico-politique du pape, on constate ici la propension de l’Occident à se retourner contre lui même plutôt que contre l’islamisme.

Il est attristant de constater que les institutions juives s’inscrivent dans ce jeu symbolique et accréditent l’idée que la mémoire de la Shoa, dans l’usage que nous avons analysé, constitue effectivement l’unique priorité du peuple juif au moment même où c’est la légitimité de son existence qui est en jeu. La défaite en rase campagne de leur politique qu’elles ont subie ces dernières semaines avec le retrait unilatéral des musulmans du « dialogue judéo-musulman » n’est que le premier signe de leur déclin. On les retrouve, le 11 février 2009, dans la dénonciation avec le CFCM des propos de Le Pen à Marseille. En dehors du caractère effectivement raciste de ces propos, il faut souligner que cette condamnation, elle aussi, « ne mange pas de pain ». Elle s’insère dans le politiquement correct et la confusion des choses. Nous n’avons jamais entendu le CRIF rappeler à l’ordre le CFCM pour n’avoir pas condamné les manifestations antisémites et les désécrations de synagogues récentes. Par contre ses déclarations sur le pape ont été très relayées.

La critique du pape joue ainsi un rôle idéologique bien précis : elle retourne contre soi une critique qui aurait dû concerner les autorités silencieuses ou vociférantes de l’islam, tout comme la critique d’Israël retourne contre Israël la critique que le Hamas et l’islamisme méritent. Plus l’occultation du réel est épaisse, plus l’excès de la critique envers Israël est abusif et constitue le vrai scandale moral. Au fond la critique unilatérale d’Israël participe de ce même syndrome d’autodestruction de l’Occident. Morale, que de bassesses commet-on en ton nom !

© Shmuel Trigano

Notes

(1) En fait libéré dans le cadre d’une avancée des armées alliées et pas d’une opération spécifique et expresse
(2) Cf. mon livre Les frontières d’Auschwitz, les dérapages du devoir de mémoire, Hachette Livre de Poche, Biblio-Essais, 2005
(3) En fait les bénéficiaires objectifs de la « mémoire de la Shoa » sont les Palestiniens.
(4) C’est ce qui explique que les tenants de cette idéologie sont congénitalement aveugles à l’antisémitisme islamique et à celui de l’extrême gauche. La menace ne peut venir que de la droite…
(5) Dans le jeu de chaises musicales de cette idéologie, ce sont les Palestiniens qui représentent l’Israël selon l’esprit face à l’Israël selon la chair de la Shoa (chair cadavérique, relique sacrée, c’est la différence par rapport au passé lorsque la chair était maudite et corrompue)
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Le concept de "pogrom médiatique"

Par Shmuel Trigano

Le concept de « pogrom médiatique », malgré sa tonalité critique virulente, pourrait bien avoir une valeur heuristique intéressante pour comprendre certains des effets de la guerre de Gaza sur les pays d’Europe de l’Ouest et tout spécialement la société française. Il ne faudrait bien sûr pas l’entendre dans sa portée idéologique mais sociologique.A quoi a-t-on assisté en effet avec la guerre de Gaza, comme avec la précédente guerre du Liban, ou la deuxième Intifada, sinon à un épisode d’extrême violence symbolique envers Israël, particulièrement effervescent par son émotionnalité, la virulence radicale de la condamnation, la stigmatisation, l’unanimité étrange d’un bout à l’autre du spectre politique ? Le pogrom était un bref embrasement d’une population qui dévastait le quartier juif et tuait les Juifs. Point n’est le cas, heureusement mais, de fait, les Juifs se sentent déshonorés, méprisés, abandonnés, exclus, isolés dans leur environnement. Comme s’ils avaient été roués de coups réels. Ils le sont, certes, d’une certaine façon, par les agressions dont ils ont été la cible. Le passage du symbole à l’acte s’est produit à travers de grandes et violentes manifestations, répétitives, organisées selon un plan manifestement prémédité d’envergure nationale, visant à créer une atmosphère d’émeutes. Des actes d’agression ont été perpétrés contre des Juifs mais c’est surtout leur personne symbolique qui a reçu des coups. La dignité et l’image de soi font aussi partie de la personne humaine qui n’est pas seulement corporelle. C’est elle qui a été la cible du pogrom médiatique. Et les traits qui l’ont frappée sont d’un genre unique. La morale et l’humanitarisme ont été fourbis comme des armes. Propres. Morales. Totales. Le discours de la cruauté d’Israël, mis en scène par le Hamas et les télévisions arabes, a été asséné soir et matin en crescendo de l’appel fébrile à sauver un peuple d’un génocide. A Gaza il n’y avait qu’une armée d’enfants, des hôpitaux, des réserves de vivres, des centrales électriques…

Nous touchons là à l’essence de la violence perpétrée sur la personne d’Israël. Elle est vertueuse ! Plus le souci des « enfants » et des « civils » est « disproportionné », plus fort et radical est le coup (symbolique) porté. Plus Israël est stigmatisé et diabolisé. Pour des motifs humanitaires ! Le coup est ainsi moral et « clean » car il frappe « à côté ».. L’iconisation quasi religieuse des enfants victimes vise à la déshumanisation des Juifs. Les téléspectateurs savent tout de telle ou telle famille palestinienne dont on leur raconte l’histoire humaine, très humaine. Ils savent tout des blessés, des enfants. Mais rien des individus israéliens, de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs blessés. On ne voit sur les écrans que des tanks, des soldats, une armée. La société israélienne n’existe pas dans le regard des médias.Ce souci « humanitaire » s’inscrit très bien dans la perspective idéologique plus vaste qui sacralise la mémoire des Juifs morts au moment où l’on accable les Juifs vivants. On aura remarqué qu’au moment même où ils traînaient dans la boue Israël, sa cruauté, son racisme, les journalistes ont dûment condamné le pape pour avoir reconnu un évêque négationniste…Israël est sur la sellette mais il est clair que le traitement « disproportionné » dont il est l’objet concerne le Juif que l’on cible en lui, de façon détournée. Quel pays au monde s’attire en effet cette furie planétaire ? C’est une guerre de religion qui est ici à l’oeuvre et l’Europe s’y inscrit ouvrant la boite de Pandore de bouleversements qui la submergeront.La question juive est de retour, de façon inédite. Les événements consécutifs à Gaza, notamment en France, rééditent les troubles qui ont accompagné la deuxième Intifada. La récurrence du même phénomène confirme que la crise d’alors n’était point passagère. Cependant, aujourd’hui, on est en droit de se poser la question de savoir où elle conduit. Un pogrom symbolique est en soi sans grande gravité concrète, si ce n’est la déstabilisation et l’égarement des Juifs d’Europe. Il n’y a pas mort d’homme (sauf qu’il peut donner lieu à la tragédie d’un Ilan Halimi ou d’un Sébastien Sellam) mais mort d’images. Le pogrom symbolique recèle en lui la potentialité de développements graves. Il peut être la première étape de voies de fait, elles, bien réelles. Un mouvement social (et l’antisémitisme en est un) commence par une fiction (la cause palestinienne), qui substitue un objectif imaginaire à une réalité insupportable (les problèmes du monde arabe et des musulmans d’Europe). Puis cette fiction donne naissance à une mentalité qui prend le but substitué pour slogan, pour devenir un emblème autour duquel un nouvel ordre se structure et une organisation qui lui est dévouée apparaît. Aujourd’hui, la porte est ouverte à la troisième étape, celle de la cristallisation, avec la constitution d’une organisation quelconque qui pourra partir à l’assaut de sa cible. Nous entrons dans une phase dangereuse. La question est très concrète : à quand la prochaine explosion collective contre Israël ? Le prochain pogrom médiatique ? Et avec quelles conséquences concrètes sur la personne physique des Juifs ou d’Israël, dans l’arène planétaire ?

Les parias magnifiques

par Shmuel Trigano

La guerre de Gaza et son impact sur l’opinion publique donne à voir avec un réalisme terrifiant ce que le monde a dans l’âme quand il pense à Israël et au peuple juif. L’attitude de la « communauté internationale » est particulièrement significative, à ce propos. Une cécité totale à la réalité de la situation s’accompagne d’un « souci humanitaire » qui ne s’est que très rarement exercé durant le calvaire des Israéliens ( 7 ans de tirs de missiles sur le sud d’Israël et la progression inquiétante de ce canardage vers les centres vitaux du pays, la constitution d’un pouvoir totalitaire, de style fasciste, promoteur de haine et de mort, l’enrôlement et l’embrigadement de toute une population au service de la politique impérialiste de l’Iran intégriste sur toute la région et la haine permanente).

La décision de cessez le feu du Conseil de sécurité fut très significative de l’état d’esprit ambiant envers Israël. Si l’on observe bien l’histoire du conflit israélo-arabe, on constate que toutes les victoires militaires d’Israel, remportées contre des agressions arabes, ont été annulées par la politique des puissances et notamment l’ONU, j’ajouterais tout spécialement la France. Ces victoires auraient pu à chaque fois constituer un point final du conflit, obligeant les Etats arabes à assumer la défaite de leur ambition exterminatrice à l’égard d’Israël, comme celà se passe dans tout conflit. Bien au contraire, les puissances occidentales ont tout fait pour empécher une telle situation. Il fallait empécher « l’humiliation arabe » (rappelons qu’elle découle de l’existence d’Israël)…

Que laissait entrevoir la demande de cessez le feu dans l’opération de Gaza sinon la volonté qu’Israël accepte de rester la cible de son ennemi le plus implacable sans réagir, sinon, qu’Israël renonce à sa souveraineté politique pour confier son destin à un consortium onusien où le camp qui lui est ennemi occupe le haut du pavé et qui ne s’occupe du sort des Israéliens que lorsqu’il en a le temps ? Derrière ce décor de théatre décadent une perversité morale gigantesque est à l’oeuvre qui voue les Juifs à la condition de victimes éternelles. La « communauté internationale » veut-elle sauver le Hamas et lui redonner la possibilité de viser les centres vitaux d’Israël qu’elle ne s’y prendrait pas autrement.

Le souci humanitaire est un principe auquel il ne faut pas renoncer et tout montre qu’il est loin d’être absent de l’action israélienne mais il s’agit d’une guerre et pas d’une promenade. Si le Hamas a été « élu », c’est aussi parce que les Gazaouites font corps avec sa politique. Pourquoi n’en supporteraient-ils pas les conséquences désastreuses ? Pourquoi les populations civiles de tout coeur et de tout corps engagées dans la lutte contre « les Juifs » (c’est ainsi que les Israéliens sont appelés à Gaza) échapperaient-elles à leur responsabilité ? Seraient-ce parce qu’elles seraient par principe innocentes ? Personne n’évoque les « populations civiles » israéliennes, à croire que tout Israël est un camp militaire et qu’à Gaza, il n’y a que des civils. On ne voit d’ailleurs qu’eux à la T.V. Qui tirent les roquettes et les missiles ? Qui se demande pourquoi les cameramen palestiniens et arabes qui abreuvent le monde de scènes sanguinolentes n’ont jamais montré d’hommes en armes ?

Comment les médias occidentaux ont-ils pu gober, sans états d’âme, ce compte rendu manipulatoire, où le décompte des victimes est celui du Hamas ? Telle est la vraie question et le coeur du problème.

Il faut remarquer à nouveau que le syndrome qui s’est développé en France à l’occasion de la deuxième intifada est à l’oeuvre, quand le gouvernement Jospin a demandé aux Juifs de ne pas réagir aux 450 agressions dont ils étaient victimes « pour ne pas jeter de l’huile sur le feu »… Demande était faite alors aux Juifs français d’accuser le coup de l’agression envers eux en silence pour sauver « la paix publique ». C’est exactement ce que fut le syndrome munichois de l’opinion européenne face au régime nazi : apaiser l’agresseur en sacrifiant la victime. A la même époque, faisaient rage en Europe pourtant la compassion universelle pour les victimes de la Shoa et la célébration de leur mémoire. C’était une conjonction de contraires absolument nouvelle, mariant l’excellence morale des Juifs à leur déchéance sociale et politique.

Un profil nouveau du « Juif » se mit en place , à l’oeuvre en fait subrepticement depuis les années 1990 mais qui se confirme depuis lors de plus en plus et que je définirais, en me souvenant de la pensée de Georges Bataille, comme le profil du paria magnifique, c’est à dire la figure d’un homme révéré et célébré mais vivant dans la condition la plus misérable, dans l’exclusion quasi sacrée, au statut très bas. Prestige combiné à abaissement. Ces personnages ont existé dans toutes les sociétés, cristallisant à la fois le contraire de l’ordre social et symbolique et en même temps sa source la plus forte. C’est autour de leur condition abaissée que les sociétés se réunissent dans des périodes de crise pour se souvenir qu’elles sont humaines, par delà leurs conflits de pouvoir et de prestige. Or, pour que celà soit possible il faut impérativement que le paria magnifique reste au plus bas, en l’occurence qu’il renonce à sa souveraineté et à sa capacité de se défendre, qu’il continue à s’exposer passivement aux attaques de ses ennemis. C’est la condition de sa sacralité. Pourvu qu’il se conforme au rôle consensuel auquel il a été assigné : à la condition de victime, hier, aujourd’hui et demain.

Tel est le schéma psycho-symbolique qui porte la décision du Conseil de sécurité, un schéma que l’on retrouve à l’oeuvre dans beaucoup de formes culturelles, prépondérantes aujourd’hui, où le Juif est valorisé dans sa propre contrition, dans la haine de soi, dans l’aveu. Une partie du cinéma israélien, si célébré en Occident, s’inscrit dans ce créneau, condition du succès. Ce schéma, De Gaulle l’avait très bien exprimé avec sa sortie sur « le peuple sûr de lui et dominateur », assignant aux Juifs le rôle de la victime passive comme condition de la miséricorde européenne. « Un capital considérable d’intérêt et même de sympathie s’était accumulé en leur faveur, surtout, il faut bien le dire dans la Chrétienté; un capital qui était issu de l’immense souvenir du Testament, nourri par toutes les sources d’une magnifique liturgie, entretenu par la commisération qu’inspirait leur antique malheur et que poétisait, chez nous, la légende du Juif errant, accru par les abominables persécutions qu’ils avaient subies pendant la Deuxième Guerre mondiale… Si Israël est attaqué, lui dis-je alors en substance, nous ne le laisserons pas détruire, mais si vous attaquez, nous condamnerons votre initiative » .

Cette condition de « paria magnifique » a été vécue en France, dès la fin des années 1990, par quelques « intellectuels juifs ». Magnifiques, par principe, par leur activité et leur statut social mais exclus en douce de toutes les arènes du débat public et de la respectabilité intellectuelle, ramenés à leur origine « ethnique », comme la chose devint évidente durant la deuxième Intifada , pour annuler leur argument et surtout leur identité d’intellectuels. A moins que pour quelques rares individus, voire un unique intellectuel – en vertu non d’un droit mais d’un privilège – la fonction de conscience malheureuse et déchirée ne leur soit asignée sur tous les écrans et dans tous les journeaux. Cette configuration est tout à fait différente de celle qu’analysait Hannah Arendt pour la modernité quand elle remarquait que les intellectuels juifs, pour être admis dans la bonne société et le cercle intellectuel, avaient deux possibilités, celle de se comporter comme des parvenus , en trahissant, bien qu’avec une nostalgie inextinguible, leur appartenance au peuple juif, ou comme des parias, s’ils restaient fidèles à eux mêmes. Kafka, à ses yeux, fut le modèle du paria. Le monde devient de fait, aujourd’hui, kafkaïen pour les Juifs, accusés du crime que leurs ennemis commettent ou veulent commettre sur eux, sans que leur parole ne porte, sans que la foule en fureur ne prenne soin d’examiner les faits rationnellement et les responsabilités. Malgré son rang social, l’intellectuel juif se voit annulé dans sa fonction d’intellectuel et étiqueté, enfermé dans la case « communautaire », c’est à dire, dans l’esprit de tout le monde, « communautariste ».

Ce système de rapports ne fait en vérité qu’ajouter de l’huile sur le feu, car les transgresseurs sont exemptés de leur responsabilité et reçoivent un encouragement à leur comportement déviant. Mettre dos à dos Hamas et Israël, expliquer la violence par le « cycle de la violence » pour le Moyen Orient ou les « « conflits inter-communautaires » pour la France (c’est à nouveau le cas aujourd’hui), c’est choisir programmatiquement d’innocenter les coupables, en courant de surcroît le risque de les amalgamer avec leur « communauté », et d’accuser la victime d’être responsables de ce qui lui arrive. Il n’y a jamais eu d’agressions des Juifs contre des sites musulmans en France et Israël, qui s’est retiré de Gaza et a enduré durant 7 ans des tirs de missiles du Hamas sur son territoire sans riposter.

Il semble que personne n’ait encore compris que cette problématique se retourne inéluctablement contre la société qui s’en rend coupable, nationale ou internationale. Le déni, durant de nombreux mois, des actes antisémites des années 2000 annonçaient et légitimaient dans le principe les émeutes des banlieues françaises. Le même comportement aujourd’hui annonce d’autres événements graves dont toute la société française (et internationale) aura à pâtir.

Un cercle vicieux s’installe aussi indirectement qui ne peut que « jeter de l’huile sur le feu ». La célébration formelle de l’excellence de la figure (victimaire) des Juifs ( devoir de mémoire de la Shoah obllige !) ne peut que susciter jalousie et ressentiment chez leurs ennemis, dans un premier temps, qui appelle, dans un deuxième temps, la tentative des célébrateurs de « calmer » leur ressentiment en tentant de rétablir « l’équilibre » psycho-symbolique en abaissant encore plus la condition des Juifs, en les enchainant encore plus à leurs ennemis.

C’est un retour régressif à un passé révolu qui se produit ici. Il est possible que des Juifs soient prêts à endosser à nouveau les habits de la victime désignée – ces personnalités se produisent même sur toutes les scènes (et pour cause) – mais il ne faut pas négliger la révolution mentale qui s’est produite il y a 60 ans dans la conscience juive : le sionisme, projet de libération du Juif qui se propose d’ériger le peuple paria en sujet souverain de l’histoire. La mauvaise foi planétaire se brisera sur cette nouvelle donne.

Shmuel Trigano 23/4/2009

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