Déprogrammation d’un film israélien

Lu sur Rue 89 : " Le réseau de cinémas Utopia annonçait vendredi la déprogrammation du film israélien « A cinq heures de Paris » suite aux altercations sanglantes entre Tsahal et des activistes pro-palestiniens à bord du Mavi Marmara.

Il entend ainsi protester contre les agissements du gouvernement israélien et le blocus imposé à Gaza. Selon sa directrice, Anne-Marie Faucon, cette décision vise également à inciter les réalisateurs israéliens à réfléchir à la situation dans leur pays.

Etrangement le film déprogrammé n'a pourtant aucun caractère politique. C'est une banale comédie romantique dont les protagonistes sont un chauffeur de taxi et une professeur de piano qui se rencontrent dans une banlieue de Tel-Aviv. (Voir la bande annonce)


 

Rien qui relève donc d'un soutien au gouvernement israélien, rien qui ait trait aux événements de ces derniers jours. Aucun fanatisme aveugle, aucune cécité idéologique.

Boycotter cette histoire d'amour balbutiante est ridicule. En outre, ce boycott culturel est absurde tant il va à l'encontre des principes de liberté et d'ouverture que prône Utopia.

Les Israéliens victimes de la logique du soupçon

Ce boycott qui assimile des citoyens à leur gouvernement est d'abord stigmatisant. Il dénie à tout citoyen israélien le droit à l'expression artistique en raison de sa nationalité.

Dans cette perspective, les Israéliens n'auraient le droit de produire que des œuvres ayant pour objectif la critique de leur Etat, sans quoi ils seraient automatiquement considérés comme des soutiens silencieux et
inconditionnels de sa politique.

Cette logique du soupçon condamne l'Israélien par avance, l'enferme dans une dimension purement politique et lui refuse toute prétention à l'universel.

Certes, dans une société démocratique, le peuple porte une responsabilité, dans la mesure où il élit son gouvernement. Mais il ne faudrait pas oublier que la société israélienne est multiple et qu'en son sein se déroule en permanence un débat animé sur la politique du pays à l'égard des Palestiniens, auquel contribuent justement les artistes de façon essentielle.

Dans ce cas d'espèce les artistes incarnent pour la plupart une force critique, ce qui rend le boycott encore plus malvenu.

La décision d'Utopia soulève par ailleurs un certain nombre d'interrogations qui soulignent les limites de sa logique.

Faudrait-il déprogrammer le film d'un Palestinien d'Israël (on pense ici à « Adjami » de Scandar Copti et Yaron Shani) sous prétexte qu'il aurait la nationalité israélienne ou en raison d'éventuels fonds que lui auraient versés des institutions culturelles israéliennes ?

Si on refuse ce boycott des Arabes israéliens, faudrait-il faire reposer sa logique sur l'ethnicité, juive, des cinéastes ? Par ailleurs, pourquoi singulariser Israël ? Ne fallait-il pas, selon cette logique, boycotter les films de Tim Burton et Martin Scorcese au nom de l'opposition aux politiques de George W. Bush ?

Les punitions collectives du blocus ou du boycott

Cette démarche, qui prend la culture en otage en s'en servant comme arme politique, est non seulement absurde mais paradoxale.

Car c'est au nom d'une nécessaire distinction entre le régime du Hamas à Gaza et la population habitant ce territoire que les militants pro-palestiniens appellent à la levée du blocus. Selon eux, c'est précisément parce que les individus ne devraient pas avoir à rendre des comptes au nom de leur Etat que les punir en restreignant leurs échanges avec le monde extérieur serait condamnable.

Ceux qui soutiennent le boycott oublient cette distinction lorsqu'il s'agit d'Israël. Si les conséquences d'un blocus maritime et d'un boycott culturel ont à l'évidence des conséquences de nature et d'ampleur différentes, c'est bien sur la logique de punition collective que repose la décision de censure d'Utopia.

Selon Anne-Marie Faucon, le réseau de cinémas conçoit également sa démarche comme « un appel à la liberté et à la réflexion ». Pourtant, les échanges culturels constituent un vecteur essentiel du dialogue entre les peuples et de la rencontre de la pensée de l'autre. Leur multiplication est l'un des meilleurs moyens d'inciter à cette réflexion introspective que le réseau Utopia appelle de ses vœux.

On voit mal en revanche comment l'isolement culturel y inciterait. Le risque est plutôt celui du repli sur soi.

Par Amos Schupak

Jennifer Sochez 8/6/2010

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