21 octobre 2020
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Quelques réalités de la politique énergétique française : Eléments de comparaison (Monde, UE, Allemagne, Danemark) première partie.

Les objectifs sont de faire passer leurs parts dans la consommation globale de 0.8% en 2004, soit 0.35 Mtep, à 5.75% en 2008, 7% en 2010 et 10% en 2015. Ces trois chiffres correspondent grosso modo à, respectivement, 2.43, 2.96 et 4.23 Mtep, en référence à la consommation actuelle de carburants dans les transports terrestres, soit 42.3 Mtep (essentiellement du gasoil et de l’essence). La production actuelle est un peu supérieure à 0.5 Mtep.

A cet effet, à côté de l’immobilisation de plusieurs millions d’hectares de terre arable (on y reviendra), il est prévu de construire dix nouvelles usines de transformation, représentant 1Md Euros d’investissement. L’ensemble du programme créerait ou, plutôt, préserverait 25 000 emplois, et, officiellement, réduirait de 4 à 7 Millions de tonnes équivalent CO2 fossile les émissions du secteur.
Ce dernier chiffre permet d’évaluer le rendement net du programme. En effet, en moyenne, la combustion de 1 kg de carburant auto produit 3 kg de gaz carbonique. Donc, l’objectif visé, plus de 4 Mtep de biocarburants en 2015 devrait conduire à une réduction de l’ordre de 12 Mtep des émissions de gaz carbonique fossile. La différence, entre 5 et 8 Mt de CO2, correspond à l’énergie nécessaire pour assurer cette production (travail du sol, engrais, pesticides variés, irrigation( ?), transport, transformation et distribution). Toute la production sera mélangée aux carburants distribués à la pompe (essence et gasoil).

L’apport énergétique initial en question sera donc fourni par les vecteurs traditionnels fossiles et électrique. Autrement dit, la production de ces 4 Mtep/an de biocarburants nécessitera la consommation préalable de 1,66 à 2,66 Mtep/an d’énergie fossile pour le travail du sol, les produits chimiques et la chaleur consommée par les processus de transformation, plus de l’électricité pour tout ce qui est force fixe (moteurs électriques). Donc, l’économie d’énergie fossile réelle sera, par différence, comprise entre 1,34 et 3,34 Mtep. C’est à l’aune de cette « performance » qu’il faut apprécier l’économie de l’opération et sa place dans le bilan énergétique des transports et de la consommation énergétique du pays. Pour simplifier l’exposé, on retiendra la moyenne de la fourchette, soit une économie de carburants d’origine fossile de 2,34 Mtep représentant environ 3 à 4 % réels de la consommation des transports terrestres en 2015.

N’y a-t-il pas d’autres moyens plus simples pour arriver à un même résultat ?

Les données chiffrées apparaissant au cours de ce papier sont issues des documents officiels français, du CEA, d’Eurostat, de l’Agence Internationale de l’Energie et de la Commission européenne. Les équivalences sont celles de l’AIE et d’Eurostat et, en aucune manière, sauf marginale et signalée au passage, celles, truquées, qui peuvent avoir eu cours en France encore dans un proche passé.

Evolutions comparées des usages énergétiques de la biomasse et des énergies renouvelables entre 1992 et 2003.


Il s’agit ici de mettre d’emblée à l’épreuve des réalités le discours hypervolontariste des responsables français. Le tableau ci-dessous montre les grandes tendances à l’œuvre en Europe. Partout la production des énergies renouvelables (la géothermie n’en est pas une mais est classée comme telle par Eurostat) progresse… sauf en France, même après l’achèvement du programme électronucléaire.

énergies renouvelables Mtep

Eolienne GWh Biomasse Mtep Géoth. Mtep Hydraulique Mtep
1992/ 2003 1992/ 2003 1992 /2003 1992 /2003 1992/ 2003
UE (15) 68.197/ 90.600 1552 /44184 39.954 /57.435 3.342 /5.180 24.561/ 23.607
Allemagne 5.853 /11.582 291/ 18.859 4.328 /7.932 0.009 /0.132 1.470 /1.656
Danemark 1.384 /2.564 916/ 5.591 1.298 /2.073 0.001 /0.002 0.002/ 0.002
France 18.375/ 17.053 0/ 391 12.254/ 11.739 0.125/ 0.129 5.983/ 5.134

Tableau 1 : Variations 1992-2003 des productions d’énergies renouvelables

On pourrait penser que cette évolution correspond à une baisse générale des consommations d’énergie en France et à une hausse concommittante partout ailleurs. Le tableau ci-dessous montre l’évolution des consommations finales d’énergie, qui infirme largement cette hypothèse.

Unité: Mtep total énergie finale Electricité Ménage Tertiaire Transports
1992 / 2003 1992 / 2003 1992 / 2003 1992 / 2003
UE (15) 873.7 / 1002.6 160.0 / 203.2 358.2 / 408.4 264.4 / 316.8
Allemagne 218.4 / 230.9 36.8 / 43.7 95.9 / 109.6 61.2 / 62.1
Danemark 13.89 / 14.9 2.59 / 2.78 6.97 / 7.21 4.14 / 4.90
France 143.2 / 160.0 28.3 / 35.1 63.8 / 69.3 42.5 / 51.2

Tableau 2 : Variations 1992-2003 des consommations d’énergie finale


La comparaison entre la France et l’Allemagne est éloquente. Pour l’énergie finale on a un accroissement de 12% en France contre 5% en Allemagne ; pour la consommation d’électricité les chiffres sont 25% contre 18%, malgré le rattrappage des Länder anciennement RDA de notre voisin ; dans les transports, malgré la motorisation nouvelle de ces mêmes Länder, 20 % contre 1% ! ; seul les évolutions du secteur ménages + tertiaire sont inverses, 8% contre 14% : mais les chiffres allemands ne sont pas encore confirmés, les outils statistiques du pays réunifié nécessitant encore quelques ajustements sur ce point.
La comparaison avec le Danemark donnent des résultats équivalents, sauf dans le domaine des transports, où les chiffres français et danois sont du même ordre.

Il est donc clair que le fossé entre la France et le reste de l’Europe, et plus spécifiquement avec des pays au développement économique comparable, tels l’Allemagne et le Danemark, se creuse : notre pays fait augmenter ses consommations énergétiques nettement plus vite (un différentiel de croissance, la mauvaise, d’un facteur 2) et simultanément mène une politique de réduction des productions d’énergie renouvelable (-7% globalement) là où les autres réalisent une transition accélérée (+ 97% en Allemagne et +85% au Danemark). Le pire, et nous chiffreront ci-après ce que cela représente en terme de développement industriel, c’est que notre pays a complètement décroché dans les secteurs les plus dynamiques et les plus rentables, biomasse et éolien, où, soit il régresse (biomasse), soit il est quasiment absent du festin (éolien).

Les comparaisons per capita de la place des énergies renouvelables sont encore plus affligeantes, notamment avec le Danemark en valeur absolue (50% d’énergie renouvelable de plus en 2003, sans hydroélectricité) ; avec l’Allemagne c’est en tendance, campant sur ses vieilles positions, hydraulique et bois énergie, que la France décroche.

Le programme biocarburant risque bien de « consolider » cette évolution consternante, en retardant le passage inéluctable à une agriculture biologique moderne offrant simultanément une nourriture saine et des sols restaurés sur les plans pédologique (rétention de l’eau, réductions du ruissellement et de l’érosion) que biologique (microflore et faune souterraine) et hydrogéologique (assainissement et recharge des nappes phréatiques et préservation des cours d’eau d’apports telluriques en pesticides, en NPK et en limons). En effet, au lieu de revenir sur l’intensification à outrance de la production agricole, on poursuit dans la voie qui a contraint toute l’Europe à l’institution de jachères subventionnées (le comble des combles de l’aberration en saine économie de marché) en promouvant une compétition d’usage entre productions de nourriture et d’énergie, le tout dans un contexte complètement faussé par un système de subventions d’expédience.

Parachèvement d’une industrialisation agricole durable dans un cadre « écologiste », aux frais du contribuable et des générations futures.


Le rapport du 15 janvier 2006 de la Commission interministérielle pour les Véhicules Propres et Economes a reçu un titre programme particulièrement révélateur :

« Recommandations pour un développement durable des Biocarburants en France ».

L’objectif n’est pas dans l’intitulé de la commission puisque les biocarburants produisent des combustions plus « sales » que l’essence ou le gazole, ce que reconnaît le rapport, et n’apportent intrinsèquement aucune réduction de consommation (« économes » ne saurait en effet concerner les prix puisque ces biocarburants demandent une défiscalisation de l’ordre de 50% pour être compétitifs). L’objectif, en revanche, se trouve dans le titre du rapport : « un développement durable de la filière des Biocarburants en France ».

La justification du programme est, dans le contexte « écologistement correct » actuel, absolument incontestable : la réduction des émissions de CO2 fossile. On a vu dans l’introduction en quoi prendre en compte les consommations fossiles et autres associées à cette production « verte » pouvait doucher l’enthousiasme sur ce point. Eh bien, force est de constater que notre rapport interministériel passe totalement sous silence cette rubrique incontournable de l’ « l’éco-bilan » de l’opération ! En revanche tous les points techniques et administratifs sur lesquels se pencher pour pérenniser les cultures énergétiques sont évoqués et développés. Le but affiché est donc clair : réaliser l’union sacrée des opérateurs nationaux derrière nos agriculteurs-pollueurs subventionnés (une nouvelle aide européenne de 45 Euros/ha pour les cultures énergétiques hors jachères est évoquée) (1) .

(Note 1 : Il faut aussi mentionner un rapport mieux étoffé sur la question : Rapport sur l’optimisation du dispositif de soutien à la filière biocarburants. (20 septembre 2005, disponible sur le Web). Ses auteurs font un constat très proche du nôtre, mais ne peuvent en tirer la conclusion qui s’impose : quelle(s) alternative(s) aux biocarburants ? On comprend leur démarche, celles de hauts fonctionnaires disciplinés, à la lecture du premier paragraphe de leur conclusion : « Le développement des filières de biocarburants fait l’objet d’un large consensus politique en France et revêt une grande actualité sdans le contexte actuel de flambée des prix des carburants. (…) La mission demandée en mai dernier [aux membres du groupe] n’en était que plus stratégique et délicate, puisqu’elle portait sur l’optimisation économique et fiscale des moyens à mettre en œuvre pour que les objectifs du plan en faveur des biocarburants, adopté par le gouvernement en septembre 2004, soit atteint (sic !!). »).

Mais le cadeau de la Nation sera sans commune mesure avec cette subvention : le rapport évoqué en note chiffre une dépense budgétaire et fiscale à prévoir « de l’ordre de 3,7 Mds d’euros à l’horizon 2010 » (celui correspondant à la production brute d’environ 3 Mtep de biocarburants, soit une production nette finale utile de 1 à 2,3 Mtep), dont 1,3 Mds au titre de la défiscalisation et 2,4 Mds au titre de la TGAP, sur la base d’un cours du baril de 37 $. Pour masquer le coût réel de l’opération en maintenant le prix du carburant à la pompe inchangé, on demanderait donc au contribuable actuel ou futur (si une part est payée par un accroissement de l’endettement du pays) de débourser une somme correspondant grosso modo, au cours retenu, à l’importation à perte de 120 Millions de barils, soit 17 Mtep !

Si on suppose que ces 3,7 Mds d’euros servent à préserver 18 500 emplois (au prorata de la production de biocarburants), s’ajoutant aux 45 Euros/ha de subvention, on aboutit à 205 000 Euros par emploi préservé et par an de dépense publique !!! On comprend que les auteurs aient voulu attirer l’attention du gouvernement sur l’absence de justification économique du programme en mentionnant en gras son coût pour les finances publiques. On peut présumer qu’une partie de cette somme colossale sera déduite des budgets d’entretien des routes, sans doute via de nouveaux « transferts de compétences » aux régions.

Un pas sera alors franchi dans l’incontrôlabilité économique d’un grand programme. En effet, si on remonte trente ans en arrière, EDF avait assis la « pertinence économique » de son programme électronucléaire surdimensionné par une promotion anticipée et forcenée du chauffage électrique (environ 3 à 5 fois plus cher à l’usage que le fuel ou le gaz). Bien que sévèrement chambré, le consommateur disposait encore d’un élément pouvant guider son choix : la comparaison des prix. Avec la méthode concoctée pour introduire les biocarburants dans les réservoirs des véhicules, pas de risque de surproduction et, donc, de mise en cause du programme : on n’aura pas le choix. C’est tout simplement du soviétisme économique : ne pas faire payer une ressource à son vrai coût pour poursuivre un objectif politique plus ou moins passé sous silence. A ce niveau d’indécence, c’est grave.

Enfin, pour en terminer avec la mécanique économique de ce petit jeu, il est clair que si ce « marché » énergétique se développe, entrant en concurrence avec les productions alimentaires de sucre et d’huile dont il détournerait une part, il conduira à une hausse des cours et à une dégradation de la compétitivité face aux produits pétroliers, appelant donc un accroissement des aides financières… L’économie reste ainsi malgré tout un processus rétroactif : tant qu’une production demeure marginale, on peut raisonner comme si le vaste monde n’existait pas ; mais tout change quand on veut accroître la taille de la part du gâteau et alors, en général, les choses vont moins bien. On n’a pas cette culture en France car jusqu’à un passé récent les programmes étatiques se déployaient dans un contexte protégé (cf. le programme électronucléaire rendu « pertinent » en tuant le charbon et en entravant l’essor du gaz). Aujourd’hui il faut prendre en compte des intérêts opposés, des marchés évolutifs.

On ne sait pas faire ; on reste empêtré dans des rapports incestueux avec l’industrie lourde et les « champions » hexagonaux, leurs syndicats/comités d’entreprise richissimes à la capacité de nuisance sans limite ; on n’a aucune capacité à produire des expertises solides, d’autant plus qu’on récuse a priori tout exemple et toute expérience réussis à l’étranger. Cela rappelé, il est clair que cette compétition s’arbitrera sur le dos de l’environnement, via une course exacerbée aux rendements surfaciques.

Le TGV des éoliennes nous a laissé sur place ; dix ans avant c’était l’express des chaufferies collectives et les réseaux de chauffage alimentés au bois, pas mal pour le pays le plus boisé d’Europe, mais le plus mal exploité dans ce secteur, tant côté bois de chauffe que côté bois d’œuvre ; le solaire thermique reste ultra marginal malgré d’épisodiques opérations alibi ; la maîtrise de l’énergie est inconsistante, incohérente (voir les effets de la canicule de 2003 dans les bâtiments récents surisolés de l’intérieur et survitrés, notamment les maisons de retraite et les hôpitaux « modernes ») et grosse d’effets pervers (développement rapide de la climatisation). La litanie des occasions perdues est sans fin car celles concernant l’énergie, la « grande affaire nationale » depuis 1974, s’ajoutent à celles, industrielles, des années de la force de frappe (photographie, équipements électroniques des ménages, ordinateurs d’entreprises et personnels et leurs périphériques, machines outils etc).

Mais il ne faut pas considérer que des omissions plus anciennes encore, comme l’absence de programmes de pistes cyclables et la suppression généralisée des tramways dans les années 50, alors que les villes allemandes et danoises, notamment, en tissaient des réseaux cohérents pour équilibrer la progression des automobiles, pourraient être mises au compte des pertes et profits : on ne finit pas d’en payer les factures. En France, les programmes industriels à succès, vitrines des lobbies dominants, forment un rideau d’arbres donnant l’illusion d’une forêt, un peu comme l’occupation astucieuse de la perspective d’une avenue par une manifestation maigrichonne.

Grâce à la psychose climatique se réalise maintenant la jonction entre les industries énergétiques et des transports terrestres avec le monde de la grande agriculture productiviste. A part ceux qui en tireront bénéfice, seuls les inconscients se réjouissent; ils sont légions. Une fois de plus, des décisions déterminant le modèle de développement du pays, en l’occurrence, excusez du peu, l’affectation et le mode d’exploitation des sols, l’équilibre du budget des transports et la réglementation de la mobilité, ont été prises au terme d’une négociation privée entre les opérateurs concernés, sous la houlette de la technocratie d’Etat. Et, comme de coutume, l’affaire a été présentée ficelée sans que quiconque parmi les élus du peuple ait l’idée de poser la moindre question. Du point de vue du débat démocratique, le traitement de ce dossier marque même une régression par rapport à celui du tout-nucléaire en 1974…
Moralité, après une quinzaine d’années de participation au grand jeu politique, le lobby écologiste en a assimilé la règle d’or républicaine : «en matière de science et d’industrie, si la démocratie s’en mêle, alors tout est perdu.» [Ernest Mercier, Les cahiers du redressement français, 1927] (2).

(Note 2 : Il faut reconnaître que la Communauté européenne pousse à la roue avec la Directive 2003/30/CE, celle qui a fixé les objectifs repris aujourd’hui par le programme français. A Bruxelles, autant qu’à Paris mais selon d’autres modalités, les lobbies dictent les raisons pour prendre les directives qu’ils souhaitent. Pic de Hubbert, psychose climatique et séquelles « durables » de la PAC surdéterminent tout le processus).

Comment économiser quelques Mtep par an dans les transports routiers à l’horizon 2015, sans cirer les pompes (3) du lobby agricole.

(Note 3 : Pour rester poli…).

La consommation des véhicules terrestres se monte aujourd’hui à environ 42 Mtep, en progression de 20%/10 ans en tendance. Si non laisse les choses se poursuivrent as usual, on peut envisager une consommation de l’ordre de 50 Mtep dans ce secteur en 2015. Les biocarburants en couvriraient environ 4 Mtep et on a vu à quels prix ! Peut-on faire mieux, c’est-à-dire réduire de 4 à 7 Méga tonnes, voir nettement plus, les émissions de CO2 du secteur des transports sans se payer l’imbécilité colossale, colossalement nuisible et coûteuse, d’un programme de biocarburants ?

Les statistiques des transports indiquent que la consommation se répartit à peu près moitié-moitié entre déplacements en zones urbaines et déplacements interurbains.

Si on analyse les facteurs entrant en jeu dans la consommation d’un véhicule, outre sa masse et le rendement de sa motorisation, des données contingentes une fois l’achat effectué, on trouve la vitesse d’usage et le mode de conduite.
En agglomération, l’énergie consommée sert pour une bonne moitié (4) à relancer le véhicule après chaque arrêt, à lui fournir de l’énergie cinétique. Cette dernière est proportionnelle au carré de la vitesse atteinte. Si, d’abord pour améliorer la sécurité des usagers de la voierie et pour fluidiser la circulation, on réduit la vitesse maximale en agglomération et 50 à 40 km/h, la consommation de carburant se trouvera, à mobilité égale, diminuée de 15 à 20%. En restant très conservatif on va tabler sur 10%, soit 2.5 Mtep.

(Note 4 : A titre indicatif : l’énergie nécessaire pour passer de 0 à 50 km/h est la même que celle requise ensuite pour rouler 400 m -en supposant que le rendement du moteur est le même dans les deux phases, hypothèse excessivement optimiste).

Considérons maintenant les usages interurbains des véhicules. Pour une même distance, la consommation croît alors proportionnellement avec le carré de la vitesse en plus d’un terme qui ne dépend que du poids du véhicule (5) . Admettons qu’une certaine harmonisation de la réglementation s’instaure, qui suive le principe du citoyen le plus favorisé. En l’occurrence, les vitesses limites sur route et sur autoroute rejoindraient celles en vigueur dans les pays qui déplorent le moins de morts et de blessés sur leur réseau routier, Suède et Grande-Bretagne, soit 80 km/h sur route et 110 km/h sur autoroute (les vitesses limites des poids lourds seraient réduites en proportion).

(Note 5 : A titre indicatif : la consommation d’une voiture moderne d’une tonne roulant à 72 km/h (20 m/s) se répartit pour moitié entre résistance de l’air (terme proportionnel au carré de la vitesse) et résistance au roulement, terme ne dépendant que de la masse. Une autre voiture aux mêmes caractéristiques géométriques mais pesant 1,5 tonnes, aura donc sa consommation augmentée de 25%. Le véhicule initial roulant à 108 km/h (30 m/s) consommera 62,5% de plus qu’à 72 km/h. Où l’on voit que la vitesse a plus d’importance que la masse mais que cette dernière n’est pas à négliger).

Supposons pour simplifier que les consommations sont réparties également entre ces deux types de voierie. Avec ces hypothèses, les consommations afférentes se trouveraient diminuées de 11% sur route (1,4 Mtep) et de 22% sur autoroute (2,8 Mtep).

Au total, toutes choses égales par ailleurs, cet aménagement de la réglementation produirait une réduction de la consommations des carburant fossiles d’au moins 6.7 Mtep, soit, en plus des bénéfices humains, une réduction des émissions de CO2 fossile de plus de 20 Mtep, entre 3 et 5 fois mieux que le programme biocarburants. Résultat obtenu à coût nul (sauf celui du changement des panneaux de signalisation), sinon au bénéfice du budget par l’augmentation probable des infractions. Un peu de cynisme ne nuit pas quand c’est pour la bonne cause…

D’autres moyens plus progressifs dans leurs modalités peuvent contribuer au delà : le « downsizing » des véhicules (masse et puissance des moteurs limitées par règlement), l’hybridation des bus urbains (qui consomment plus au passager transporté qu’une voiture) pour récupérer l’énergie du freinage, l’usage accru du GNV etc. Dans le etc il faut inclure les réflexions concernant les relations entre modèles urbains et mobilité qui mettent drastiquement en cause l’habitat pavillonnaire dispersé (le rêve du français moyen aujourd’hui), la législation favorable aux grandes surfaces hors la ville, la gratuité du stationnement offert par les entreprises (6) etc etc.

(Note 6 : A titre indicatif : le canton de Genève fait interdiction aux entreprises d’offrir une place de parking à un employé quand existe un moyen de transport collectif entre son domicile et son travail (en échange, le stationnement résidentiel est gratuit et la place afférente adaptée aux besoins…). Cette réglementation de bon sens produit une cascade d’effets vertueux, à savoir moindre densité de la circulation aux heures de pointe, vitesse moyenne plus élevée des bus et respect remarquable de leurs horaires, rentabilité plus élevée des transports en commun, ville moins bruyante et moins polluée. Tout le monde y gagne ; c’est sans doute pour cela qu’elle n’est pas appliquée en France).

La hausse probable des prix des carburants, à un rythme supérieur à celui du coût de la vie, devrait aussi jouer un rôle, bien que l’élasticité entre consommation et prix à la pompe soit sensiblement inférieure à 1… à condition que la démagogie gouvernementale, cette gouvernance à la française qui consiste à tout céder aux lobbies dès lors qu’ils sont coutumiers de comportements brutaux et contraires aux lois, ne vienne conforter le rêve que l’Etat peut protéger les intérêts de chacun du changement et préserver le pays de la nécessité de s’adapter en faisant flotter les taxes, ou en prenant d’autres mesures à contretemps de la même veine. Le coût fiscal prévu pour les biocarburants donne malheureusement à penser que l’on a décidé de tomber de Charrybe en Scylla.

Quelques chiffres à méditer


Proposer une autre stratégie énergétique pour la France que l’acharnement dans les risques nucléaires et le saccage des terres arables par la production intensive de biocarburants suppose de comprendre. Comprendre comment, partant de situations économiques et énergétiques apparemment assez similaires au début des années 70, les trois pays examinés, Allemagne, Danemark et France ont pris des chemins divergents. Comprendre d’abord que le prosélytisme nucléaire français, malgré les moyens mis en œuvre (politiques, financiers et commerciaux) ne convainc pas grand monde et qu’à l’aune des grandes tendances mondiales il faut d’urgence renoncer au rêve d’une planète électro-nucléarisée. Comprendre qu’en déresponsabilisant les élites nationales, régionales et locales et en abusant la crédulité populaire dans le bien fondé de sa stratégie énergétique l’Etat et ses lobbies-sbires ont engagé le pays dans un cercle vicieux où une consommation mal réfreinée justifie la promotion de la dégradation de l’environnement et de l’accumulation de dangers formidables.

Commençons par présenter les grandes tendances mondiales en gardant à l’esprit qu’elles synthétisent les productions et consommations d’énergie de zones où celles-ci croissent lentement (Europe, Russie, Japon), modérément (USA, Canada) et très rapidement (Inde, Chine, Asie). Les années retenues sont :

– 1971, peu avant le premier choc pétrolier ;
– 1983, avant le contre-choc pétrolier de 1985 ;
– 1988, après le contrechoc ; l’alerte climatique est proclamée à l’ONU ;
– 1996, situation avant le Protocole de Kyôtô ;
– 2000, on ne parle plus que d’effet de serre ;
– 2003, dernière année pour laquelle des statistiques globales sont disponibles.

Les évolutions en pourcentage concernent les différences entre années adjacentes.

1971 1983 71/83 1988 83/88 1996 88/96 2000 96/00 2003 00/03
Energie primaire Md tep 5.5 7.0 27% 8.4 20% 9.2 9.5% 9.8 6.5% 10.6 8.1%
Pétrole brut Md tep 2.5 2.75 10% 2.9 5.4% 3.3 14% 3.5 6% 3.75 7.1%
Gaz naturel Md m3 1100 1500 36% 1950 30% 2300 18% 2550 10.8% 2700 5.9%
Charbon Md t 2.2 2.9 32% 3.4 17% 3.7 9% 3.5 -5% 4.25 21%
Electricité TWh 5300 8500 60% 11000 29% 13500 23% 15300 13% 6500 8%
Elec. nucléaire TWh 150 1000 567% 1900 90% 2400 26% 2650 10.4% 2600 -2,0%
Elec. hydraulique TWh 1250 1900 52% 2200 15.7% 2500 13.6% 2700 8% 2750 2%
Consommation finale Md tep
rapport : Primaire/Finale
4.2

1.31
5.2
1.35
24%
3%
6.0

1.40

15.3%
2.9%
6.6
1.39
10%
0%
6.9
1.42
4.5%
2%
7.3
1.45
5.8%
2.1%

Tableau 3 : Energie mondiale, évolutions de quelques grands agrégats entre 1971 et 2003


En gros, l’énergie primaire consommée a doublé sur la période, selon une tendance assez régulière. L’énergie finale a moins progressée du fait d’un rendement global de conversion qui n’a cessé de se dégrader, ce qui exprime la part grandissante de l’électricité, notamment d’origine thermique, dans l’énergie finale (rendement de conversion inférieur à 0.5). Entre 1973 et 2003, la part des déchets et des combustibles renouvelables (biomasse), c’est-à-dire du renouvelable stockable, s’est maintenue à 14% de l’énergie finale ; celle du renouvelable non stockable ou difficilement stockable (éolien, solaires thermique et photovoltaïque, géothermie (sic)) a plus que doublé, passant de 1.7 à 3.5%, ce qui veut dire une croissance du secteur de 230% contre 62% pour celle de la consommation finale totale. Ces chiffres montrent que ce ne sont pas le Danemark et l’Allemagne qui se singulariseraient en poussant les énergies renouvelables, mais bien la France en les ayant systématiquement et délibérément négligées. Notre choix pour des comparaisons fines avec ces deux pays est donc justifié.

Concernant les combustibles : le charbon suit la tendance mondiale, mais de façon plus irrégulière ; le gaz croît plus vite tandis que le pétrole est dépassé par le charbon dès 1988.
La production d’électricité a triplé durant la période. La part d’origine atomique a augmenté très rapidement mais le taux de hausse n’a cessé de décroître après un point d’inflexion en 1985, qui ne doit rien au contrechoc pétrolier compte tenu des délais entre planification, autorisation, construction et mise en route des installations. Le « pic de Hubbert » du nucléaire, dont l’origine n’est pas la rareté de l’uranium mais celles des moyens de financement et de l’acceptibilité sociale — mais aussi sa rentabilité médiocre et problématique — , survient aux environs de l’an 2000. Le taux de croissance de l’hydraulique tend lui aussi à diminuer. Jamais durant ces trente deux ans les accroissements de ces deux secteurs n’ont pris une part importante dans la progression de la production électrique totale. La réponse aux choc pétroliers a été essentiellement gazière et charbonnière.

Les choix centralisateurs français, hydroélectrique après 1945, électronucléaire à partir de 1970 ont un fort contenu idéologique, que traduisent les facteurs de charge annuels médiocres des installations. En 2003, celui du nucléaire est de 7 TWh/GW contre 8.4 aux USA, 8.1 en Corée du sud et 7.8 en Allemagne ; celui de l’hydraulique est de 2.56 TWh/GW contre 4.9 en Chine et au Canada, 3.6 en Russie. On a clairement surinvesti dans ces deux secteurs et les marchés à l’export (11% de la production), non prévus au départ, ne suffisent pas à absorber le manque à consommer national.

Remarque en passant : l’uranium n’existe pas dans les statistiques. De ce fait la production nucléaire semble surgir ex nihilo ; notamment, les importations d’uranium alimentant intégralement l’électronucléaire européen n’apparaissent nulle part. Cette manie des statisticiens de l’énergie a pour effet de gonfler spécifiquement le taux de couverture énergétique primaire de la France et de donner à croire qu’il s’est amélioré depuis 1973. En fait il n’a pratiquement pas varié, de l’ordre de 25%. Grâce au mauvais rendement du nucléaire qui consomme plus de trois fois plus de chaleur qu’il ne met d’électricité sur le réseau, et à l’omission des importations d’uranium (la totalité en provenance d’Afrique, du Canada et d’Australie), on s’est persuadé qu’il était maintenant proche de 50%, pure fiction pour entretenir le chauvinisme énergétique hexagonal… ce qui légitime la faiblesse des engagements dans la diversification des productions et dans la maîtrise des consommations.

Les grandes tendances mondiales des marchés ayant bien confirmé la singularité hexagonale, il reste à caractériser le système d’offre et demande sousjacent et de le comparer à celui de nos deux partenaires européens, Danemark et Allemagne. Le premier a d’emblée refusé de s’engager dans la voie électronucléaire et le second a entrepris d’en sortir. Comme toujours en économie comparée il faut se garder de raisonner sur des « instantanées » qui expriment, on le sait, les contingences de la nature et les effets des choix passés. En revanche l’examen des évolutions respectives, ces « films » qu’anime l’écoulement des années, permet de conclure quant aux forces dominantes et à la pertinence de la gouvernance dans chacun des pays concernés.
D’un point de vue strictement économique, le Danemark aurait pu, avec la mise en exploitation des gisements de gaz et de pétrole de ses eaux territoriales, relâcher ses efforts, coûteux, dans le développement des énergies renouvelables et détendre la fiscalité sur l’énergie, comme y ont par exemple été habitués les Américains et les Russes. On verra que ce n’est pas du tout la voie choisie.

Les statistiques détaillées complètes d’Eurostat portent sur la période 1998-2003, auxquelles s’ajoutent des données partielles mensuelles pour 2004 et les 12 mois 11/2004 à 10/2005, provenant d’un autre rapport. On en a extrait des informations regroupées en deux tableaux. Le premier va présenter des données assez agrégées donnant une idée réaliste des évolutions en cours des consommations, de l’efficacité du système énergétique et de quelques éléments significatifs du secteur électrique. Le second détaillera la part des énergies renouvelables dans les consommations finales. Les années retenus sont 1998, 2003 et, pour les rares chiffres déductibles, 2004 et l’année glissante mentionnée supra et notée 2005 pour simplifier. Les évolutions 2003-2004 ne sont pas calculées car visiblement non significatives (les deux rapports semblent ne pas utiliser les mêmes conventions).

Tableau 4 : comparaisons entre évolutions 1998-2005 de Allemagne, Danemark et France

pays 1998 2003 98->03
%
2004## 2005## 04->05
%
primaire/capita kep DN
DE

FR
3960
4198
4366
3841
4174
4538
-3,01
-0,57

3,94

3250

3973

4344

3200

3956

3988
-1,54
-0,43
-8,20

finale/capita kep
DN
DE

FR
2830
2735

2585
2768
2792

2655

-2,19

2,08

2,71

habitat/capita kep DN
DE

FR

838
816

665

790
931

693
-5,73
14,09

4,21

élec. Finale/capita KWh DN
DE

FR
64096458
6635
5970
6699
7306
-6,85
3,73

10,11
dépendance primaire % DN
DE

FR
761.4###
51.1###
-31,7
61.1###

50.5###
-552,9
0,49

-1,17
-35
65.1###

54.9###
-41
66.6###

56.1###
-17,14
2.3

2.2
efficacite finale/primaire % DN
DE

FR

71.5
65.2

59.3


72.1

66.9

58.5

0.84

2.60

-1,35
efficacité élec. thermique % DN
DE

FR
62
46.4

38.1
65
52.1

38.1
4.83
12.2

0.
production électrique TWh DN
DE

FR
41.1
556.7

511.0
46.2
599.5

566.9
12.4
7.72

10.9
40.2
586.1

570.6
37.8
584.9

572.9
-5,97
-0,20

0.40
dont renouvelables TWh DN
DE

FR
4.31
34.8

69.1

8.75
57.4

70.2

103.0
64.9

0.43

6.6#
25.8#

64.3#
6.15#
27.7#

57.6#

-6,81
7.36

-10,40

balance électrique TWh DN
DE

FR
4.32
0.64

57.5
8.54
3.27

66.7
97.7
410.9

16.0
2.87
2.7

62
0.35
3.73

62.8
-87,80
38.1

1.29
balance électrique % DN
DE

FR
10.5
0.1
1
1.2
18.4
0.5
1
1.1
7.1
0.4

10.8
1
0.6

10.9

# éolien + hydro seulement
## évaluation provisoire
### hors uranium importé

A suivre…

2 réflexions sur « Quelques réalités de la politique énergétique française : Eléments de comparaison (Monde, UE, Allemagne, Danemark) première partie. »

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