7 février 2023
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L’origine de la Modernité occidentale

La croyance en l’incarnation et la fin du holisme

Comment cette croyance en l’incarnation va-t-elle éroder puis détruire la croyance dans le holisme ?
La perpétuation de la supériorité du collectif sur l’individu c’est à dire le holisme, repose notamment sur la légitimité du pouvoir des chefs. Dans les sociétés traditionnelles ceux qui ont le pouvoir se targuent de la légitimité du ciel. Ainsi, les empereurs romains, chinois, turcs disaient gouverner au nom de la divinité dont il était en quelque sorte les mandataires,les rois comme louis XIV utilisait ce genre d’argument, ils étaient les « lieutenants » de la Divinité sur Terre, à ce titre on leur devait obéissance. Mais la croyance chrétienne en l’incarnation a sapé ce type d’argument. C’est ce que nous allons illustrer avec, Guillaume d’Occam.

Ce théologien et philosophe Anglais (1285-1349), est sans doute l’un des précurseurs les plus importants de l’esprit laïc. Il a en effet contesté au pape toute prétention d’exercer un pouvoir temporel. Ce faisant il a joué un rôle intellectuel important, notamment dans les universités occidentales en se faisant l’apôtre de la libre pensée.
Pour le dire vite, Guillaume d’Occam va utiliser la croyance en l’incarnation pour remettre en cause la légitimité du pouvoir Papal. Son argument est le suivant : les papes n’ont pas de pouvoir temporel tout simplement parce que le christ a refusé tout pouvoir temporel. Or les papes se réclament du christ. Occam pour démontrer que le christ a refusé le pouvoir politique cite quelques passages des évangiles :

« lui même (le christ) a dit que son royaume n’était pas de ce monde (Jean 18-36) ; lui même a nié être juge ou chargé du partage des héritages (Luc 12-13,14) ; et lui même alors que les juifs l’enlevaient et voulaient le faire roi, a fui dans la montagne » (Jean 6-15)[2].

Dans un second temps, Guillaume d’Occam affirme que malgré ce refus d’avoir un pouvoir temporel, le christ était bel et bien : « roi et maître et juge suprême », mais que cela doit s’entendre au sens de sa » nature divine et non de sa nature humaine»[3]. Occam conclut sont argumentation : « par conséquent si le christ a voulu renoncer à cette plénitude de pouvoir pendant tout le temps où il était venu pour servir et non pour être servi il s’ensuit qu’il n’a pas concéder cette plénitude au pape »[4].

L’argument est imparable, Occam a bien saisi la contradiction qu’introduit le discours évangélique envers tout pouvoir. Contradiction que je résume ainsi : Jésus a renoncé au pouvoir temporel, mais il n’en est pas moins roi, seigneur et juge suprême. Ce philosophe dépasse cette contradiction en utilisant la dialectique de sa double nature, donc de l’incarnation : il était « rois et maître de toutes choses » selon sa nature divine, pas selon sa nature humaine.

La double nature du christ, c’est à dire la croyance en l’incarnation de Dieu en homme à laquelle croit Occam, a donc joué un rôle important dans la séparation entre le pouvoir temporel et spirituel. A partir du moment ou l’on croit que le christ est le Dieu incarné, on ne peut plus gouverner en son nom…Puisque lui même à refusé tout pouvoir temporel ! Ceci porte un coup sévère au holisme. Car en général ceux qui ont le pouvoir se targue de la légitimité du ciel. Or si la Divinité elle même ne veut pas gouverner, pourquoi ces lieutenants pourraient-ils le faire en son nom ?

En dévalorisant la légitimité du pouvoir venant de Dieu la croyance en l’incarnation va permettre la mise en place d’un autre type de légitimité, celle venant de l’individu qui représente la divinité sur Terre, et donc sur le peuple entier, c’est la démocratie, nous le verrons plus loin avec Luther. La postérité d’Occam fût importante car ces critiques envers le pouvoir pontifical , furent reprises par beaucoup d’intellectuels antipapistes du 14 et 15 ième siècle, Luther par exemple fût fortement influencé par Occam.

Conclusion de l’Occamisme


Guillaume d’Occam est le prototype de l’intellectuel, qui n’a pas refusé les dogmes de l’église catholique, mais qui s’en est finalement servi contre ses prétentions au pouvoir terrestre ! Dans le processus de changement social global qui a fait passé du théocentrisme à l’humanocentrisme, la croyance chrétienne en l’incarnation En dévalorisant la légitimité du pouvoir venant de Dieu va permettre la mise en place d’un autre type de légitimité : celle venant de l’individu qui représente la divinité sur Terre, et donc du peuple tout entier, c’est la démocratie, nous le verrons plus loin avec les exigences des protestants comme Luther.
La croyance en l’incarnation a donc favorisé l’émergence de l’individualisme, et la diminution des mentalités holistes qui maintenaient les sociétés dans le sous-développement. Dès lors un cercle vertueux se met en place : la montée de l’individualisme contribue au développement économique et social, qui a son tour permet le progrès de l’individualisme, qui contribue à éliminer les dernières survivances du holisme…La boucle est bouclée. C’est ce que nous allons voir avec le protestantisme[5].

La croyance en l’incarnation et la fin du holisme et du dualisme : chez Luther


La croyance en l’incarnation a permis de revaloriser le monde humain par rapport au monde divin, en effet si Dieu s’est compromis avec la chair et la matière, c’est que celle-ci n’est pas mauvaise et qu’il ne faut pas chercher à la fuir comme dans le dualisme. Donc les élites intellectuelles vont tenter de changer le monde au lieu de vouloir s’en éloigner. Nous le verrons avec les élites protestantes.

D’autre par la croyance en l’incarnation a permis à l’individu d’acquérir des droits, puisque celui-ci était censé être à l’image de la Divinité incarné. Ces droits ont protégé l’individu des instances de socialisation chargées de le contrôler : famille, tribu, clan, villages, religions, nations….Et l’individu a pu se placer au centre du monde, à la place laissée vacante par la divinité. C’est que nous allons tenter d’illustrer grâce à un personnage historique majeur : Luther.

Luther (1483-1546)


Il faut comprendre que les théories de Luther viennent d’un approfondissement de sa spiritualité évangélique, il a en effet passé des années à méditer en tant que moine au couvent de Wittenberg en Allemagne.
-le christocentrisme de Luther et sa critique des institutions:

Luther, comme avant lui Irénée évêque de Lyon du 2ème siècle, fait de l’incarnation de la divinité dans le christ la base du christianisme, il est en quelque sorte christocentrique , ainsi dit-il :

« …tu dois t’abandonner à lui avec une foi robuste et lui faire hardiment confiance ; »
«… le christ nous a libéré de toutes les lois humaines, »
« la promesse divine dit : si tu veux accomplir tous les commandements et te débarrasser de tes mauvais désirs et pêchés…voici qu’il te faut croire au christ, en qui je te promets, toute grâce, toute justice, toute paix, toute liberté ; si tu y crois tu l’obtiendras »
« la foi…elle unit l’âme au christ »
« … par la foi les chrétiens doivent être tous rois et prêtres avec le christ »[6].

On voit bien qu’ici Luther n’a pas rejeté comme les gnostiques, les arianistes, les cathares…, les dogmes catholiques, mais il les a poussé au bout de leur logique : Dieu s’est fait homme, et sa vie terrestre doit être pour tous chrétiens un modèle. Comme le christ est roi et prêtre le chrétien en lui doit l’être également. Okham disait déjà que Jésus était roi, mais il n’allait pas aussi loin.

C’est un processus d’humanocentrisme :
« De même que le christ jouit de la primogéniture avec tous les honneurs et dignité qu’elle comporte, de même il la partage avec tous ses chrétiens en sorte que par la foi ils doivent tous être aussi rois et prêtres avec le christ ».
Ce genre de discours aura des effets dévastateurs sur la hiérarchie religieuse, que Luther rejette : puisque tout homme et rois et prêtres, »chaque chrétien peut en cas de nécessiter baptiser et absoudre »[7].
Le processus d’humanocentrisme : tout homme est « aussi rois et prêtres », aboutit à une critique du pouvoir religieux et donc à une démocratisation de celui-ci. L’interprétation des écritures n’est plus le monopole des clercs, ceux-ci doivent être élus. A ma connaissance l’élection des religieux est une nouveauté dans l’histoire des religions.
On comprend qu’à terme cette critique qui s’accompagne d’une exigence démocratique, sapera aussi la hiérarchie politique.

Luther s’en prend aux prêtres, aux moines, aux évêques, aux papes, qu’il critique sévèrement : « seigneurs ignares de Rome », « idoles barbouillés d’huile » le pape est même traité « d’antéchrist ». Cette attaque de l’institution religieuse n’est pas sans rappeler celle d’Occam : car comme lui, Luther est pour la séparation des pouvoirs spirituels et temporels. »Que le pape n’ait sur l’empereur aucun pouvoir » dit-il. Il utilise d’ailleurs les mêmes arguments :« Le christ dont le pape se vante d’être le représentant ne voulait rien avoir à faire avec le gouvernement temporel ».

Luther, comme Occam, comme les puritains, comme les huguenots avec le roi de France, comme le peuple Anglais avec Charles premier, s’appuient sur leur foi ardente en l’incarnation du « vrai roi », et sur son utilisation du pouvoir, pour faire la critique de tout pouvoir. Encore une fois la croyance en l’incarnation, a des effets dissolvants sur les institutions et donc sur le holisme.

Luther et la critique du dualisme


Luther a été moine, dans son « jugement sur les vœux monastiques », il avoue « qu’il a mené l’existence d’un moine non sans péché assurément mais sans reproche », mais il tire de l’expérience du monastère que les contritions et la mortification été inutiles. Pour lui l’ascétisme hors du monde n’est qu’hypocrisie. Dans se même ouvrage, Luther revient sur l’impudicité, la débauche et l’adultère auxquels succombent moines et moniales[8].
Et pour montrer que l’ascétisme des couvents ne sert à rien, il se marie en 1525 avec Katharina von Bora.

En dévalorisant la vie contemplative des monastères, en dévalorisant l’activité des moines, Luther puis à sa suite tous les protestants liquident un fondement de l’éternel dualisme platonicien, cher à tous les gnostiques, ascètes, sadous, manichéens, cathares,…En effet les moines menaient une vie de prière et de méditation, avec l’idée implicite que la matière était mauvaise, qu’il fallait s’en détacher par la prière et l’extase mystique. Qu’il fallait préparer son âme aux délices du paradis, et que Dieu récompenserait ceux qui ont tellement prié et pensé à lui…

Par contre coup, si la vie contemplative est démonétisée, c’est la vie laïque donc besogneuse qui est valorisée et prise comme modèle. Pour Luther, c’est la foi et la grâce de Dieu qui sauvent, les œuvres de l’homme ne le sauvent pas, le salut est accordé par Dieu comme un don absolument gratuit, ce n’est plus la logique chère à tous les dualistes du don contre don. Inutile donc de passer son temps en prière et contritions. Il s’agit plutôt pour l’homme de faire comme Adam et Eve : que Dieu (selon Luther) avait placé au paradis pour qu’il le cultivât et le gardât, or Adam et Eve, n’avaient pas de péché, mais ils travaillaient pourtant dans le jardin paradisiaque, simplement pour la gloire de Dieu. Selon Luther il en est de même du chrétien, il doit travailler avec la foi en la grâce de Dieu, et pour la gloire de Dieu et l’amour du prochain.

Luther en dévalorisant la vie des clercs, va par contre coup élaborer une morale plus exigeante pour les laïcs : les qualités morales qui jusqu’alors n’étaient demandées qu’aux religieux, vont être demandées aux laïcs. Ceci va contribuer à forger une éthique du travail, donc un ascétisme dans le monde. Ce double discours était au fond tiré de l’éternel dualisme platonicien : on considérait que seule une « élite de purs » pouvait vraiment suivre les conseils de la Divinité, le reste du peuple y était incapable. Là encore Luther et avant lui la « dévotio moderna » remettent en cause le dualisme. C’est le fameux Beruf (vocation) cher à Max Weber, car ce terme jusqu’alors réservé à la vocation religieuse, va s’étendre au tâche qui chacun doit accomplir là ou il est. Cette idée existait déjà chez Gérard Groote au 14 ième siècle pour lui« c’est le christ qui vient habiter le chrétien et que ce dernier exerce une action là ou il se trouve sur Terre ». Comme le montre Eric Fuchs cette éthique de valorisation du travail, sera reprise et accentuée par les puritains Britanniques du 16ième et 17 ième siècle. Dont les grands théologiens dénoncent dans leurs prêches et livres : les moines qui ne sont pas productifs, les riches oisifs, et les mendiants[9].

La critique des religieux, dérive donc assez rapidement sur la critique du système social, on reproche aux nobles de ne pas travailler. Voilà qui en germe annonce des changements sociaux majeurs. Cette critique du monachisme et donc du néo-platonisme, la valorisation du travail des laïcs, la liberté des individus à l’égard des institutions, qui est la marque du protestantisme, a été favorable au développement économique et social. A la même époque les disciples de Luther comme Andreas Bodenstein demandent le mariage obligatoire pour les prêtres.
Ces revendications peuvent s’analyser comme l’élimination des « restes » de dualisme platonisant dans l’église catholique. Puisque le célibat des prêtres et les couvents étaient des institutions, qui symbolisaient la méfiance atavique de l’église pour, le monde, la chair, et ses plaisirs…Liquider ses institutions était en quelque sorte rompre définitivement les amarres avec le néo-platonisme.

L’impact politique du protestantisme en Allemagne


Les princes Allemands qui apportèrent leurs soutiens à Luther, ne se rendirent pas compte qu’en attaquant la légitimité du pouvoir papal, le protestantisme allait causé leur perte ! Le vent du boulet d’ailleurs, suit assez rapidement les discours anti-hiérarchique et anti-autoritaire, de Luther. Puisque dès les années 1522, des « illuminés » protestants, comme Thomas Muntzer( 1489-1525) ancien disciple de Luther, propose que le peuple soit gouverné selon ses propres lois ! Et dans les années qui suivent des extrémistes protestants appellent à la révolution populaire, brûlent châteaux et couvents.
En 1525 des paysans Souabes révoltés publient leur revendications :
« nous demandons, le droit d’élire et de choisir nous même un pasteur et de le déposer si il ne se conduit pas comme il convient.
Nous ne voulons plus être traité comme la propriété des seigneurs, car Jésus christ nous a rachetés à tous, le pâtre à l’égal de l’empereur.
Les biens communaux doivent être rendus à la collectivité.
Les frais de succession doivent être abolis.
La justice doit être impartiale…
Que la paix de Jésus christ soit en nous. Amen »[10].

Comme pour Luther, les paysans Souabes se servent du christocentrisme pour mettre sous tensions les institutions issus du moyen âge. Appliquant les préceptes de luther qui veut que tout homme soit : «roi et prêtre », ces paysans contestent, les privilèges des seigneurs, l’inégalité devant la justice, bref le système hiérarchique issu du moyen âge. On le voit la critique de l’institution religieuse initiée par Luther, dérive rapidement en critique du système social dans son ensemble. Il a fallu à peine 8 ans pour passer de la critique des prêtres et du pape, à la critique des rois et des nobles ! Nous le reverrons avec l’exemple Anglais, qui sera d’une autre portée cette fois, puisque les révolutionnaires germaniques du 16ème siècle seront finalement pourchassés et tués par milliers par les princes Allemands avec la bénédiction de Luther qui avait pris peur.

La réforme protestante fait souffler un vent de liberté en Angleterre.


La réforme protestante en rompant avec le monolithisme de l’église catholique va permettre à un multitudes des sectes protestantes d’apparaître comme : les luthériens, les calvinistes, les anabaptistes, les quakers. Notamment en Grande Bretagne. Cette multiplication des groupes religieux et leur coexistence est favorable à l’émergence d’un esprit de tolérance et à l’approfondissement des libertés individuelles. Ainsi dès 1530, à peine dix ans après le bouillonnement protestant en Europe continentale, un ouvrage anabaptiste Anglais « The sun of the Scriptures » dénie toute mission spirituelle au pouvoir temporel et demande un approfondissement des libertés politiques et religieuses.

Devant cette esprit de liberté, l’église officielle Anglaise : l’anglicanisme, pour aller vite version anglaise du protestantisme, dont le chef suprême est le roi, prend des mesures de répression envers les puritains. Ceux-ci subissent amendes, peines de prison et supplice du fer rouge, voire quelques peine de morts. Mais les revendications démocratiques ne peuvent plus être arrêtés, car les puritains sont soutenus par une partie des bourgeois Anglais qui était foncièrement individualistes. Tant et si bien qu’au milieu du 17 siècle les sectes protestantes foisonnent en Grande-Bretagne, ces sectes, dont les quakers, sont pour la liberté religieuse et de conscience. Et elles ont « bénéficié » de l’exécution du roi Charles premier en 1649.

Rappelons brièvement les circonstances édifiantes qui ont provoqué sa mort. Dès 1621 les députés avaient proclamé leur droit à la liberté de parole et à l’impunité, et dès 1628 le parlement oblige Charles à signer une « pétition des droits », qui améliore le contrôle du parlement sur le monarque. Par exemple pour l’émission de nouvelles taxes, et la liberté individuelle: c’est « l’habeas corpus ». C’est à dire que toute arrestation doit être justifiée par des preuves, c’est la fin des arrestations arbitraires, et la police doit traduire le prisonnier dans un délai bref devant la justice.
Le conflit qui conduit à la décapitation de Charles, débute vraiment en 1642, cette année là, les parlementaires Anglais connus pour leurs amitiés puritaines, lui avaient proposé une nouvelle réforme tendant à accroître leur pouvoir, et à donner au roi un rôle politique secondaire, bref, d’instaurer une monarchie constitutionnelle, avec un parlement pouvant révoquer les ministres du Roi. Celui-ci avait refusé il faut dire à sa décharge qu’il avait Louis XIV comme modèle. Mal lui en a pris, un peuple protestant porte bien son nom !

Aussi, lors de la guerre civile qui suivit les revendications loin de s’atténuer se sont s’accentées : « le premier août 1647 les éléments les plus radicaux de l’armée : les niveleurs de Cromwell forcèrent celui-ci à proposer au roi, rien moins qu’une constitution écrite, la suppression de la chambre haute (celle des lords héréditaires) et la relégation des prérogatives royales à des droits purement théoriques. En octobre 1647, les soldats craignant la trahison de leur supérieurs signent un nouveau texte le Case of the army truly stated (position de l’armée sincèrement définie)… ce document quasi révolutionnaire, revendique un siècle avant les plus ardents défenseurs des droits naturels : le suffrage universel, l’égalité civique et la fin de l’arbitraire »[11].

Ces revendications aboutissent à « l’agreement of the people » (accord du peuple)« la première constitution moderne » d’après Vincensini.

Je vais en développer quelques aspects, extraits du livre des droits de l’homme :

Article X

Nous sommes donc encore convenus et déclarons :

Que nous n’accordons ni pouvoir ni mandat à nos représentants (les députés), pour maintenir en vigueur ou faire des lois,…permettant de contraindre quiconque…en tout ce qui touche aux questions de foi, religion, ou culte, ou d’empêcher quiconque de professer sa croyance, ou d’exercer sa religion selon sa conscience…. »
Cet article met l’accent sur la liberté totale de conscience en matière religieuse, c’est d’ailleurs son titre, c’est une innovation radicale, car jusqu’à lors dans l’histoire des sociétés humaines, le pouvoir c’était toujours appuyé sur une religion officielle, aussi bien dans l’empire Romain, Chinois, Arabe ou Turc…Il doit être analysé comme l’application politique des revendications religieuses des protestants.Car cette liberté individuelle en matière religieuse, Luther le revendique déjà :» étant donné que tout chrétien est prêtre,…, comment n’aurions-nous pas le pouvoir d’apprécier le vrai et le faux dans le domaine de la foi ? ».

Article XICet article d’objection de conscience, permet à tous ceux qui ne veulent pas participer à une guerre pour des raisons morale de le faire.
Comme le précédent, cet article, est une innovation radicale, dans l’histoire de sociétés. Pour la première fois, la conscience individuelle est reconnu comme supérieure à la conscience collective, le choix de l’individu n’est plus subordonné aux choix du groupe. Au contraire le groupe reconnaît comme légitime, un opinion différente de la sienne. C’est un coup sévère porté au holisme.
Jamais aucun pouvoir avant cette date n’avait reconnu à l’individu cette objection de conscience. Car reconnaître qu’un individu peut ne pas avoir les mêmes opinions que le groupe, s’est admettre implicitement que le groupe peut avoir tort face à l’individu. Or l’obéissance de l’individu repose sur la légitimité préalable des décisions du groupe. Cette article d’objection de conscience, en désacralisant l’opinion du groupe, a en germe des effets dévastateurs sur l’ordre social. Il préfigure les mouvements gauchistes et anarchistes, d’ailleurs d’après Vincensini, Rosa Luxembourg et Lénine aurait été enthousiaste à la lecture des exigences des niveleurs anglais.

Article XIII

« Que tous privilèges ou immunités de qui que se soit par rapport à la loi, ou tout déroulement des vois légales,… en vertu de positon ou naissance quelconque ou de privilèges parlementaires…seront désormais nuls et non avenus ; rien de pareil ne devant être soit créé soit rétabli ».
Cet article abolit donc les privilèges, personne n’est au dessus de la loi, même ceux qui la font ! C’est une problématique d’une étonnante modernité. Là aussi on remarque que la volonté protestante de démocratiser la vie religieuse : plus de hiérarchie entre les clercs et les laïques, aboutit à des exigences semblables dans le reste de la société : après le clergé, c’est au tour de la noblesse de perdre ses prérogatives.

Article I

« L’autorité suprême de l’Angleterre et des territoires à elle incorporés appartiendra désormais à une représentation du peuple de quatre cent personnes ;…pour leur élection (et selon le droit naturel) tous les hommes des 21 ans et au delà (à l’exception des serviteurs, des indigents, ou de ceux qui ont soutenu l’ancien roi) auront droit de vote, et auront aussi la capacité d’être élus à cette responsabilité suprême… »
La dernière phrase qui signifie que tout homme peut accéder au pouvoir suprême et en quelque sorte, l’application laïque du principe énoncé par Luther :
« par la foi les chrétiens doivent être tous rois et prêtres avec le christ ».

Cet article I est un pas décisif vers l’humanocentrisme, même si les femmes n’ont pas le droit de vote, ce qui n’est pas un détail ! Désormais la source de la souveraineté du pouvoir est en dernière instance le peuple, c’est à dire l’humanité. Et non une quelconque transcendance, même si la divinité est encore évoquée dans cette accord, puisque en préambule les auteurs disent « se soumettre à la sagesse de Dieu ». Et même si en conclusion les rédacteurs disent que c’est pour la gloire de Dieu « qu’ils suppriment tout joug et enlèvent tout fardeau et libèrent les captifs » la voie du remplacement définitif du Divin vers l’humain est tracée.
Encore une fois ces exigences révolutionnaires pour l’époque, vers plus de démocratie, de liberté, de droits de l’homme…illustre le formidable pouvoir dissolvant de la croyance en l’incarnation sur toutes les institutions.
C’est à dire ici toutes les institutions du moyen âge ou de l’antiquité : le clergé, la royauté, la noblesse, les ordres.
A terme c’est toutes les instances de socialisation humaines, qui passeront au crible de cette démocratisation : l’armée, la famille, les castes, les associations, l’université, l’école…Et donc finalement toutes les institutions qui peuvent s’opposer au « règne de l’individu ».

D’un point de vue théorique, la base de la démocratie Anglaise moderne est posée en 1647 ! Le régime proposait par ces «
niveleurs Anglais » représente le squelette d’une démocratie moderne avec : le suffrage universel, la fin des privilèges donc l’égalité des droits, la fin de l’arbitraire donc une séparation des pouvoirs, la liberté religieuse donc la laïcité…

Ce régime politique proposait en 1647 peut s’analyser comme un processus de « fin de l’histoire » comme le dit Francis Fukuyama.

Pour deux raisons :

Primo : les bases de la démocratie moderne Anglaise sont posées, le régime ne pourra plus qu’être amélioré à la marge : plus de séparation de pouvoirs, plus de protection contre l’arbitraire, plus de droits sociaux…
Secundo : une fois ce régime de démocratie libérale instauré, il ne reste lui plus aucun rival sérieux[12] .

Attention, cette fin de l’histoire ne signifie pas qu’il ne se passe plus rien dans l’histoire des hommes. Fukuyama le précise d’ailleurs, et tant pis pour ceux qui l’ont mal lu ! Car le holisme est beaucoup plus facile à liquider en théorie, qu’en pratique. Mais cette passion pour l’égalité (Tocqueville), est telle, qu’elle finira par faire sauter tous les obstacles mis sur son chemin.
J’illustrerai cette volonté émancipatrice, par la proposition de William Penn aristocrate Anglais et puritain, qui dès 1693 propose rien de moins que d’établir un parlement Européen ! Dans le but dit-il de créer les conditions d’une paix générale en Europe. Et le projet pour le moins innovant à l’époque s’est réalisé près de trois siècles plus tard ! Mais revenons au processus historique,

Devant les revendications révolutionnaires des niveleurs, les parlementaires Anglais plus conservateurs prennent peur, un général de cavalerie et député puritain Oliver Cromwell prend les choses en main, il épure le parlement fait voter la mort du roi et soumet par la force l’Irlande puis l’écosse dissout le parlement et règne jusqu’en 1658. Bref un peu comme avec Napoléon après les troubles et les excès d’une guerre civile ont aboutit un régime autocratique avec un homme fort.

Cet épisode n’empêchera pas l’émergence de la démocratie, en 1688, le parlement Anglais vote le Bill of Rights (la déclaration des droits), ce texte fondateur qui revient au source de la déclaration du « peuple libre » de 1649, instaure la prééminence du pouvoir parlementaire sur le pouvoir royal. Ainsi, le roi ne peut ni abolir ni suspendre les lois votées par le parlement. De plus le parlement qui doit être librement élu vote l’impôt et lève l’armée.
Ce texte reconnaît l’indépendance de la justice. Il pousse donc le pays vers une monarchie constitutionnelle, et donc vers la démocratie. Celle-ci n’est pas parfaite, car en fait seule une minorité d’Anglais peut voter. Et les députés sont issus le plus souvent de la grande bourgeoisie.

Mais cette évolution chaotique vers la démocratie, mais évolution quand même, montre la force remarquable du protestantisme pour détruire les anciennes formes d’autorité.

Résumons-nous :

La croyance chrétienne en l’incarnation a permis à des intellectuels et des religieux de remettre en cause le système social holiste hérité de l’antiquité et du moyen âge. Car avec cette croyance, l’individu sacralisé par l’incarnation, a pu se placer au dessus du groupe, du social, du holisme. Alors que dans les doctrines Bouddhistes, Hindouistes, Taôistes, néo-platonisantes, soufistes… le but de l’individu est de disparaître en se fondant dans l’unité suprême…ces doctrines en niant l’individualité de la personne humaine maintiennent le holisme.
En outre le protestantisme peut s’analyser comme la liquidation des dernières tendances platonisantes du catholicisme : le monachisme et le célibat des prêtres.
L’émergence de la démocratie et de l’individualisme, ont favorisé la séparation du religieux et du politique la libre pensée et la critique de la religion, finalement celle-ci est devenue une affaire privé. Dieu a quitté la Terre, et l’homme s’est (définitivement ?) mis au centre du monde .

Notes


[1] Hamidi Redissi, L’exception islamique,Seuil 2004.
[2] Guillaume d’Occam, Cours traité du pouvoir tyrannique, traduction du latin Jean-Fabien Spitz, éditions PUF 1999 les citations viennent du chapitre 9 et 10 livre second
[3] même source.
[4] même source.
[5] Note : A vrai dire la problématique de séparation des pouvoirs, et très ancienne dans le christianisme. Dès l’an 494 le pape Gélase affirme dans sa première lettre à l’empereur Anastase à Constantinople « la fonction spirituelle a donc pris ses distances vis à vis des affaires de ce monde qui sont envahissantes…De même celui qui à la charge des choses terrestres ne s’avisent pas à diriger les affaires divines » Source : Gérard Chalian et Sophie Mousset, L’héritage occidental, éditions Odile Jacob, mai 2002, page 322.
[6] Luther , Les grands écrits réformateurs de la liberté du chrétien, traduction et notes Maurice Gravier Flammarion 1992.
[7] Luther, De la liberté du chrétien dans Luther… opus cité.
[8] Bernard Crottet, Histoire de la réforme protestante ,opus cité, page 28
[9] A ce sujet voir le livre de Eric Fuchs, L’éthique protestante, édition les bergers et les mages, 1990.
[10] Bernard Baudouin, Le protestantisme, opus cité page 49,50.
[11] Jean-Jacques Vincensini, Le livre des droits de l’homme robert laffont 1985
[12] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion 1992, page 77« si nous en sommes à présent au point de ne pouvoir imaginer un monde substantiellement différent du notre, dans lequel aucun indice ne nous montre la possibilité d’une amélioration fondamentale de notre ordre courant, alors il nous faut prendre en considération, la possibilité que l’histoire puisse être à sa fin »…» à la fin de l’histoire il ne reste aucun rival idéologique sérieux à la démocratie libérale»,page 246.


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