1 février 2023
Non classé

Il n’y a pas de “convertis” au christianisme mais des redécouvrants

Puisque Apulée et Augustin seront dits Romains et non Berbères et que le christianisme sera seulement perçu dans son importation récente alors que l’Église d’Afrique, composée de Berbères chrétiens en majorité, a été au fondement du christianisme européen, du christianisme tout court, donc de l’Occident même, et ce à l’époque où Rome elle-même était encore païenne. Les Berbères, qu’ils soient de religion juive ou chrétienne, subirent en effet la répression pratiquement au même moment qu’en Gaule (180 en Afrique, 177 à Lyon avec le martyre de Blandine) et elle dura bien plus longtemps sous Septime Sévère, issu de leurs rangs.

Les Berbères furent en fait chrétiens bien avant les Francs. Et ils s’enfuirent massivement à l’arrivée de l’islam (nous verrons pourquoi).

L’Afrique, judaïsée, latinisée, et christianisée n’a donc pas connu une vie spirituelle et culturelle moindre que connut plus tard l’Andalousie dont l’histoire fut d’ailleurs loin d’être homogène du point de vue à la fois politique et culturel car il s’agissait plutôt d’une interaction, voire d’une intrication, -(et il en fut de même à Bagdad ), dynamique, entre les liens juifs, chrétiens, et islamiques, c’est-à-dire d’origine non uniquement arabe .
Or, qu’il s’agisse de l’époque chrétienne, ou de l’époque andalouse, il semble que les Berbères soient en possession d’un cerveau uniquement à
cause de Rome ou uniquement à cause de l’Islam.
Pourtant, les Andalous, ou hispano-juivo-mauresques, ne vécurent pas leur histoire uniquement parce qu’ils furent imprégnés d’Islam. De même les Berbères n’existèrent pas uniquement par la férule romaine, d’autant plus qu’ils ne devinrent pas chrétiens grâce à elle mais plutôt contre sa volonté.

Autrement dit, si l’histoire andalouse dans son intrication spécifique et originale a joué un rôle non négligeable dans l’assimilation de la culture venue d’Orient, sans oublier en retour l’influence du cadre antique et chrétien sur elle, cette intrication multiforme , -qui, soit dit en passant, connut son plus fort moment sous des dynasties berbères, celles des Almoravide et des Almohade-, ne doit pas effacer la richesse culturelle antérieure qui symbolise plutôt la capacité des Berbères à intégrer les apports et même à s’y fondre.
De ce fait, le passé authentiquement chrétien de la Berbérie qui précéda le moment Andalou, n’a pas à être enseveli, et, surtout, considéré comme étant extérieur, étranger à l’histoire berbère .
Certes Augustin pensait sans aucun doute dans la langue latine, culturellement parlant. Mais est-ce que cela veut dire pour autant qu’il faille considérer cette racine, et, plus encore, le lien chrétien au divin comme extérieur à la chair spirituelle Berbère, ce qui laisserait supposer que seuls le fait d’écrire dans la langue arabe et de penser au sein du lien islamique seraient légitime?
Et au nom de quoi faudrait-il rattacher nécessairement et exclusivement l’histoire Berbère à l’histoire Arabe ?

Rien ne permet d’affirmer cela. L’histoire berbère a débuté bien avant l’annexion romaine, même s’il est de bon ton de la noyer dans la vague notion de «royaumes africains» . Et le règne de Massinissa, berbère massyle à la fois théophore et panthéiste (Saturne, Ammon), n’a, lui non plus, rien à envier aux dynasties berbères Almoravide et Almohade qui dominèrent l’Andalousie.
Aussi, lorsque l’un des tenants de la nouvelle histoire, un Peter Burke, prétend dans son ouvrage, La Renaissance européenne (Seuil, 2000), «dé-centrer» l’étude la Renaissance en intégrant dans son étude de la culture occidentale le fait qu’elle « coexiste et interagit avec ses voisines, en particulier Byzance et l’Islam » (2000, p.11), cette perspective implique donc pour lui de prendre en compte les contributions « tant des Arabes que des Juifs ». Sauf qu’il se trompe en considérant qu’il suffit d’agiter de tels noms pour être sûr de trouver ce qu’ils recouvrent réellement, en particulier s’agissant des « Arabes » qui seraient par ailleurs automatiquement musulmans, ou, plus exactement, dont la racine authentique ne pourrait être qu’islamique.
Il donne comme exemple les écrits de Léon l’Africain, converti pourtant au christianisme, qu’il assimile non seulement à un «Arabe», alors qu’il était né à Grenade selon Burke lui-même (p.253) mais dont il persiste à donner le «nom islamique » : «Hassan el-Ouazzan» (p.253) alors qu’il était chrétien !

Ce qui implique que Burke, en se faisant ainsi baptiseur «bessif» dirait-on en berbère kabyle, n’agit même pas comme pour le Persan Avicenne ou le Maure Averroès, à savoir dans le but de redonner un nom arabisé , mais, concernant Léon l’Africain, parce qu’il remet en quelque sorte en doute l’authenticité même de sa conversion au christianisme . Comme si le fait de porter un prénom chrétien était une étrangeté à l’Afrique, ou, plutôt, comme si un non européen ne pouvait pas être un chrétien volontaire…alors que ce faisant Léon l’Africain renouait, sans le savoir peut-être, avec ses racines authentiquement chrétiennes puisque ses ancêtres étaient bien pour quelque chose dans la préservation du christianisme et son extension en Europe même.

De même, lorsque Charles-André Julien dans son Histoire de l’Afrique du Nord, (Payot, 1994), avance (p.477) que «l’architecture almohade » exprima « la plus belle période de l’art musulman en Occident », il conclut ( p. 483) avec ceci :

« Il n’est pas niable enfin que les Almohades ont créé une véritable civilisation et ne se sont pas contentés, comme leurs prédécesseurs, de se faire les agents de diffusion de la civilisation andalouse. Civilisation austère et énergique où les forteresses et les mosquées l’emportent sur les palais et les jardins, la philosophie sur la poésie, mais dont l’originalité et la grandeur ne sont pas contestables. On peut donc considérer le demi-siècle qui va de 1160 à 1210 comme la période où le Maghreb berbère a donné le meilleur de lui-même. »

Si l’on entend bien Charles-André Julien les berbères ne pouvaient donner le meilleur d’eux-mêmes qu’avec l’Islam, tandis que tout le long de son livre la Berbérie chrétienne disparaît sous la colonisation romaine, même si dans son livre Julien en fait état parfois (pp. 257-258):

«Le Maghreb ne souffrit pratiquement pas, avant l’invasion vandale, du schisme arien qui déchira le reste de l’Empire ; car les Berbères, passionnés de questions de discipline, se souciaient peu des discussions théologiques entre les partisans d’Arius, qui niaient la nature réellement divine et l’éternité du Verbe et leurs adversaires » .

Pourtant Augustin, par exemple, fut connu pour promouvoir de telles discussions. Mais de lui, Julien dit seulement (p. 265) qu’il était «Fils d’un païen tolérant et d’une ardente chrétienne » sans plus de précisions , alors que Gabriel Camps avance (Les Berbères, éditions Errance, p. 124) qu’il était un «berbère chrétien » tandis que François Decret dans Le christianisme en Afrique du Nord ancienne (1996, p. 211) écrit ceci :

« Vers l’année 390, dans une lettre à Augustin, Maximus de Madaure mettait tout son orgueil à célébrer les dieux romains dont les statues ornaient la place de sa cité (cf. supra, p. 194-195). En revanche, cet obscur rhéteur païen avait cru spirituel d’ironiser sur les noms «barbares » -odiosa nomina, en fait noms d’origine punique ou libyque- portés par des martyrs chrétiens de la province.
Dans sa réponse, le futur évêque d’Hippone, qui n’était pas encore prêtre, traduisait bien, en une réplique cinglante, ce sentiment de fierté ombrageuse, toujours vif au cœur de ses compatriotes et qui l’accompagna toute sa vie :
« En serais-tu donc arrivé jusqu’à oublier que tu es un Africain, écrivant à des Africains, et que l’un et l’autre nous habitons en Afrique ! » (Lettres, 17, 4) ».

Décidément…la réalité historique est plus complexe que les préjugés stipulant que ce serait seulement à travers l’Islam que les berbères ont pu et pourront en quelque sorte se réaliser pleinement….
Rien n’est pourtant plus réducteur que de supposer qu’une religion serait, à elle seule, le vecteur absolu du génie singulier humain, ou d’une progressivité dans l’Histoire.
Par ailleurs, il est également faux d’avancer que le déclin actuel de l’Islam (permanent depuis cinq siècles en terme non de nombre, mais d’imprégnation effective sur l’avenir du monde) ne serait en fin de compte pas dû à des problèmes socio-historiques et théologiques internes, mais uniquement à un accident de l’Histoire : en gros, s’il n’y avait pas eu le colonialisme, alors l’arabo-islamisation du monde aurait continué.

Cette argumentation à double détente est une vue de l’esprit. C’est un fantasme auquel se raccroche l’islamisme : revenons, dit-il, à l’époque faste et pour cela réintégrons une seule de ses racines. Et en cela ce rêve, qui se transforme peu à peu en cauchemar, est réel. Sauf qu’il ne correspond en rien à la réalité historique.
En Afrique du Nord par exemple, il ne faut pas y voir la seule domination d’un islam qui aurait été acceptée uniquement d’un point de vue religieux alors qu’il était pris à l’époque pour une hérésie chrétienne de plus ! (nous le verrons plus loin).
Car son message était porté par des tribus nomades arabes dont la structure politique pouvait satisfaire des tribus berbères en lutte contre la civilisation urbaine qui était en passe de les fondre en une autre entité, celle de la société civile, comme ce fut le cas en Europe tout le long du second millénaire après J.C.

Autrement dit, avec l’islam porté par les tribus arabes, en particulier à partir du IXe siècle avec les Hilaliens, et tandis que la plupart des berbères urbanisés et christianisés avaient fui vers l’Italie du Sud, la Sicile, et Byzance, les tribus berbères refusant le mode de vie urbain trouvèrent dans l’islam la raison pour continuer à vivre leur être, allant jusqu’à chercher leurs chefs en Orient ou prétendant descendre d’une autorité divine afin d’avoir l’ascendant politique pour asseoir une autorité . (…)”

Notes bibliographiques (extraits)

Concernant par exemple le pape Victor 1er (189-199) l’abbé Vincent Serralda et André Huard, écrivent dans Le Berbère…Lumière de l’Occident, (Nouvelles éditions latines, p. 51) qu’il « établit la liste des livres sacrées- (…) Il reconnaît quatre Évangiles, ce que saint Irénée établira avec tant de force ». Joseph Cuoq dans son ouvrage –auquel nous nous référerons souvent ici- L’Église d’Afrique du Nord (Éditions du Centurion, 1984) fait référence (p.17) aux origines libyennes de Victor et de Septime Sévère. A propos d’Apulée et de Fronton, Gabriel Camps dans Les Berbères, (1980, ici 1987, éditions Errance), écrit ceci (p. 122-123) : « Ne vit-on, dès le II ème siècle, l’africain Fronton, né à Cirta, devenir le maître du plus sage des empereurs, Marc-Aurèle ! Le plus «moderne» des écrivains latins, à la fois romancier, philosophe et orateur, Apulée, était natif de Madaure et se disait à demi-Numide, à demi-Gétule. Ce Latin, loin de renier ses origines africaines, en tirait, non sans un certain snobisme, une gloire certaine » . Quand à Septime Sévère, il est né en 146 en Afrique au sein d’une famille, les Septimius, originaire de Leptis Magna en Tripolitaine (Libye), (voir Camps, ibid, p. 123).

Cuoq (p. 118) : “Notons d’abord ce constat : dans l’Islam importé par les envahisseurs, les chrétiens d’alors voyaient moins une religion nouvelle qu’une hérésie de plus, à l’instar de l’arianisme, du monophysisme ou du donatisme. Un saint Jean Damascène, fonctionnaire chrétien du Califat de Damas et Père de l’Église, ne considérait-il pas la religion des nouveaux maîtres de l’Orient comme une hérésie chrétienne ? On comprend mieux, dans ces conditions, que des chrétiens berbères aient passé à l’Islam, à l’exemple de Qusayla, pour avoir la vie sauve ou conserver quelque avantage.”

François Decret ( Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, Seuil, 1996, p. 262), fait le même constat : « Le climat de la conquête avait été celui du jihâd, c’est-à-dire d’une guerre sainte : les combats furent menés pour soumettre les populations à l’islam. Or, dans cette nouvelle religion importée, bien des chrétiens ne voyaient en fait qu’une hérésie chrétienne, comme il y en avait déjà eu de si nombreuses en terre d’Afrique. Cet aspect explique que, par crainte ou par intérêt, certains soient passés à l’islam tout en croyant demeurer fidèles à une forme de christianisme » .

A l’instar des berbères chrétiens qui prirent des noms latins plusieurs siècles auparavant comme l’atteste Joseph Cuoq dans son ouvrage (Ibid., p.50), à l’arrivée de l’islam nombre de berbères prirent des noms à consonance arabe, et il en est de même pour nombre de musulmans non arabes, ce qui nécessite donc d’être pour le moins prudent lorsqu’il est énoncé ici et là que tel ou tel savant et/ou artiste est «arabe»….D’ailleurs, André Miquel relate dans L’islam et sa civilisation (Colin, 1990 à propos de «l’islam espagnol» (p.170) que le «philologue al-Quâli» (p.171) venait « d’Irak », ce qui implique qu’il y ait de fortes chances qu’il soit Kurde…comme Saladin (Calâh ad-Dîn) issu des «Ayyûbides» (ibid, p. 190). De même Miquel fait état (p. 161) qu’aux alentours du Xe siècle la «prose arabe s’élabore surtout à partir de modèles persans ».

André Miquel relate aussi (p. 158) à propos du Bagdad du Xe siècle (IVe): « Bagdad, c’est, on l’a dit, le point de ralliement de vieilles cultures : l’Inde des mathématiciens, astronomes et médecins, l’Iran et l’éthique des rois, la Grèce enfin, avec Pythagore, Hyppocrate, Platon, Galien, Ptolémée, Plotin, Porphyre, Proclus et bien d’autres, tous finalement rangés sous la bannière du maître incontesté, Aristote. (…). On notera du reste que la tradition néo-platonicienne vivait en Orient avant même l’apparition des Arabes. L’Iran sassanide avait eu à Jundî-Châpûr, en Mésopotamie, une école célèbre, de médecine notamment, qui reposait en priorité sur l’œuvre des chrétiens nestoriens de langue syriaque, grands transmetteurs de livres grecs. »

Gabriel Camps, (Ibid) rejette en premier lieu (pp.124 et suivantes) l’idée que « les Africains, nous dit-on, « résistent » (…) (à) la Pax romana » ou encore que la romanisation aurait été marginale comme le pense un Courtois, en objectant que les insurrections dont on parle auraient été plutôt le fait des Mauritanies, à l’Ouest, (le Maroc actuel) moins urbanisées et romanisées que l’Est, c’est-à-dire la Numidie et l’Africa (Algérie orientale et Tunisie actuelle. Camps expose ainsi qu’il « n’y a pas une Afrique romaine mais des provinces de statuts, de peuplements, d’intérêts différents ». En second lieu, Camps rejette l’idée que le christianisme (pp.128,129) se serait «cantonné dans les seules villes et finalement confondu avec une nouvelle forme d’assimilation. On doit s’inscrire en faux contre cette vue restrictive. Les longues listes épiscopales des conciles africains, les basiliques de simples bourgades, dont nous ignorons jusqu’au nom, les épitaphes d’humbles paysans et même de chefs berbères dans des régions apparemment peu romanisées, comme la chaîne des Babors où le roi des Ukutameni ( les futurs Ketama du Moyen Age) se dit «servus Dei » au V ème siècle, sont autant de témoignages d’une évangélisation qui, en certains points, semble même avoir dépassé les limites de la domination impériale.
L’évangélisation franchit également les limites chronologiques de la domination romaine, elle se poursuivit pendant les époques vandales et byzantine ».

L’article de Claude Lepelley, La période romaine : pouvoir et institutions politiques, (catalogue de l’exposition Algérie Antique, Éditions du musée de l’Arles antique, 2003) confirme cette analyse de Camps. (….)”.


Pour en savoir plus


Une réflexion sur « Il n’y a pas de “convertis” au christianisme mais des redécouvrants »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


%d blogueurs aiment cette page :