29 janvier 2023
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La France respecte-t-elle ses seniors ?

Bien entendu, nous avons appris aussi, au fil des expériences affreuses, que des humains éduqués peuvent tomber dans une barbarie savante plus inquiétante encore que la sauvagerie des limbes. Ce qui signifie que la civilisation n’est jamais acquise. Néanmoins, une chose est sûre : les enfants que les parents laissent à la dérive et auxquels l’école ne veut rien apprendre, s’empressent de remonter aussitôt dans les arbres. Je veux dire qu’ils méprisent leurs semblables, dénaturent les mots et les choses, comme pour démontrer l’inanité de la culture qu’on leur refuse.

Prend-on assez la mesure de tout ce qu’un enfant doit apprendre pour émerger dans le monde où sa naissance l’a jeté ? Depuis les savoirs savants jusqu’à l’apprentissage de la conscience morale et les multiples expressions de l’art de vivre : on se demande par quel miracle les familles, soutenues par la société, parviennent à façonner des hommes et des femmes complets, équilibrés, capables de traverser l’existence en se gardant des précipices. Mais l’éducation des encore-jeunes parents n’est pas la même que celle des grands-parents. Les premiers apportent l’art de vivre et les savoirs, toutes choses culturelles qui marquent l’inscription de l’enfant dans un monde particulier. Tandis que les seconds ont davantage vocation, parce que capables de prendre de la hauteur, à désigner ce qui vaut par soi-même, à décrire l’humanité immémoriale, à parler de la vie et de la mort, à jeter sur les choses humaines le voile de bienveillance par lequel les jugements se modèrent.

Par une constante de l’histoire humaine, les plus âgés jouent un rôle déterminant, à ce point que nombre d’enfants du monde sont en partie éduqués par leurs grands-parents, moins occupés par les contraintes économiques et capables de transmettre ce que les jeunes parents ne possèdent pas encore : l’expérience (des hommes, des situations, des périls, des illusions) qui peut mener à la sagesse, pour peu qu’on s’y applique. Le plus souvent la jeunesse, qui a l’avantage de l’âge, s’agace de devoir s’incliner devant le privilège de l’âge. Aristophane écrivait déjà là-dessus des pages inimitables. C’est pourquoi certaines sociétés incluent le respect des seniors dans les règles de la bonne vie : les jeunes des pays confucéens traitent les vieillards comme des êtres surnaturels.

Cette transmission immémoriale de l’expérience par ceux qui ont déjà traversé la vie, comment s’exprime-t-elle aujourd’hui ? Elle hérite d’une situation historique spécifique : la génération des seniors, dans le monde occidental de ce début de siècle, diffère à bien des égards de celles qui l’ont précédée.

Il faut appeler seniors ceux qui atteignent aujourd’hui l’âge de la retraite, cette tranche nombreuse des « boomers » (un cinquième de notre population). Cette génération avait environ 20 ans en mai 68. C’est elle précisément qui a milité pour le refus de la transmission éducative, incarnant le dernier soubresaut de la « table rase » idéologique. Elle a démoli la souveraineté paternelle, a produit les libres enfants de Sumerhill et toutes les critiques de l’école et de l’éducation parentale en général. Une fois nantie de famille, elle a appliqué ses théories et produit des catastrophes éducatives : contrainte alors d’abandonner ses thèses fumeuses, elle a plus ou moins continué à les défendre en public, afin de ne pas perdre la face. D’où l’état d’esprit adolescent qui règne encore dans ses rangs : un soixante-huitard de 60 ans est un vieux bébé, sauf si par exception il a remis froidement en cause ses anciennes idoles. Cette génération qui a théorisé la non-transmission, peut-elle transmettre aussi aisément que ses prédécesseurs ? Marquée successivement par le fanatisme idéologique vite déçu puis par un matérialisme cynique (le second découlant logiquement du premier), elle ne souhaite plus que maintenir sa puissance et rester jeune le plus longtemps possible. Cette génération qui refuse le destin du vieillissement peut-elle apporter aux plus jeunes les expériences de la vieillesse ?

La génération des boomers a eu une chance folle. Elle est arrivée après-guerre, et a démarré sa vie active pendant les trente glorieuses. D’où sa réussite. Elle est ambitieuse et aisée. La gauche caviar se recrute essentiellement dans ses rangs : les plus jeunes auraient honte de cette incohérence. Parce que la médecine les conserve, les boomers portent beau et entretiennent une activité de jouvenceaux.

La transmission de l’expérience suppose un maître assagi, écarté déjà des querelles du temps. Mais les boomers ne comptent pas du tout se retirer des affaires. Quand ils étaient étudiants, ils en savaient bien souvent plus que leurs propres parents. Mais eux, considèrent comme des bébés leurs enfants étudiants qui peinent à trouver du travail dans un monde devenu difficile : le personnage de Tanguy relève autant de l’arrogance des seniors que de la rudesse des temps. Les boomers ne veulent pas vieillir, et c’est sans doute pourquoi leurs enfants peinent à grandir. Ils demeurent donc des tuteurs, ne négligeant rien pour aider financièrement et socialement la génération suivante, mais en même temps, l’empêchant de prendre son envol et d’acquérir son autonomie. Les boomers restent en cela des parents et ne deviennent pas des grands-parents, même quand ils le sont dans la réalité. Pour transmettre l’expérience, il faut prendre distance face à la vie active dont on regarde avec sérénité les délices et les poisons. Pour devenir sage, il faut abandonner un certain nombre de passions – des honneurs, du gain, de la puissance-, et les boomers ne sont pas mûrs encore pour cette distance.

D’où leur incapacité à transmettre l’objectivité et l’indulgence, ces vertus du temps assumé. C’est plutôt la génération du quatrième âge qui pourrait transmettre la sagesse, mais elle est épuisée, et manque trop souvent de la tonicité nécessaire pour engager un véritable dialogue générationnel.

La transmission éducative a donc changé d’aspect. Non seulement parce qu’un monde qui bouge à ce point doit trouver constamment des repères nouveaux. Mais parce que la génération des soixante ans, traditionnellement nantie à la fois de la distance du retirement et de la capacité à en dispenser les avantages, utilise ces capacités à se grandir encore ou au moins à se perpétuer indéfiniment dans ses conquêtes. La sagesse se cherche des détenteurs qui sauraient la dire et la témoigner. Ce n’est pas que la jeunesse soit ingrate ou inattentive : dans ce moment de transition, les maîtres lui manquent.

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