16 septembre 2021

Paix contre charia dans la vallée de Swat au Pakistan

Lu sur le site du journal Le Monde : " C’est une vallée flanquée de massifs himalayens boisés qu’on appelait naguère la "Suisse pakistanaise", joyau touristique prisé des skieurs. Mais les stations de ski sont aujourd’hui fermées. C’est une région au riche patrimoine, qui fut un des foyers de l’art gréco-bouddhique gandhara avant l’arrivée de l’islam. Mais les statues de Bouddha sont aujourd’hui défigurées. C’est un district où les filles étaient scolarisées car leurs familles y tenaient. Mais les écoles de filles sont aujourd’hui détruites à l’explosif.
L’ordre taliban règne déjà à Swat, dans le nord-ouest du Pakistan. C’est un ordre rebelle, imposé par les armes par près de 3 000 insurgés islamistes, contre lequel l’armée pakistanaise avait mobilisé en vain, depuis l’été 2007, autour de 12 000 hommes. Cet ordre-là va-t-il désormais être gravé dans la loi ? Validé par l’Etat pakistanais ? C’est ce qu’espèrent, et redoutent, les différents courants qui traversent la société pakistanaise au lendemain de la signature, lundi 16 février à Peshawar, d’un accord de paix ouvrant la voie à l’imposition de la charia (loi islamique) dans la région de Malakand, dont Swat fait partie.

La paix contre la charia. Si l’affaire suscite tant d’émotion au Pakistan, c’est qu’elle signe un précédent. Après Swat, les "zones tribales" frontalières de l’Afghanistan ? Le gouvernement d’Islamabad, dirigé par le Parti du peuple pakistanais (PPP, le mouvement du clan Bhutto) qui s’est toujours réclamé d’un "islam modéré", admet-il désormais la talibanisation de pans entiers de son territoire ? L’armée pakistanaise, bâtie pour une guerre conventionnelle contre l’Inde, est-elle donc si incompétente en matière de contre-insurrection qu’elle a capitulé contre les foyers de guérilla islamiste ?

Quatre acteurs sont impliqués dans cette étrange affaire Swat. En premier lieu, le gouvernement local de la province frontalière du nord-ouest, dont la capitale est Peshawar. C’est lui qui a signé l’accord du 16 février, en attendant que les autorités d’Islamabad l’avalisent. Il est dirigé par une coalition de partis laïcs – le PPP et l’Awami National Party (ANP, nationaliste pachtoune) – qui a infligé une cuisante défaite électorale en février 2008 aux formations religieuses qui administraient la province.

Après avoir eu la velléité de dialoguer avec les talibans de Swat – un accord avait été signé en mai 2008 -, il s’est résolu à la manière forte.

Le problème est qu’il doit compter, pour rétablir l’ordre, sur une armée pakistanaise dont l’agenda est fort différent. Cette armée, qui a mobilisé près de 100 000 hommes dans l’ensemble du nord-ouest, est sous-équipée, peu motivée et, surtout, dirigée par une hiérarchie très ambiguë sur la lutte contre les talibans. "Nous les supplions de traquer les talibans, mais ils ne le font pas, déclarait au Monde, en décembre 2008, un dirigeant de l’ANP sous le sceau de l’anonymat. Ils font semblant de combattre les vrais chefs talibans. Ils se contentent de bombarder des villages qui font principalement des victimes civiles."

Pourquoi une telle duplicité ? Nombre d’analystes du jeu pakistanais avancent une hypothèse : l’armée veut ménager un mouvement taliban qui peut être utile pour relayer l’influence pakistanaise en Afghanistan, où la consolidation des réseaux indiens alarme les stratèges d’Islamabad.

Fort peu soutenus par l’armée, démoralisés par un conflit inefficace dont le principal résultat est d’avoir causé le déplacement de près du tiers de la population de Swat (1,5 million de personnes), les partis laïcs de Peshawar se sont donc résolus à tendre la perche aux talibans. "En proposant la paix, le gouvernement cherche à diviser les islamistes, à séparer les modérés des radicaux", décode Mushtak Yusufzai, journaliste au bureau de Peshawar du quotidien The News et familier des groupes talibans. Car, en face, deux acteurs se partagent la scène islamiste.

L’accord du 16 février a été signé avec Sufi Mohammad, le chef historique du Tehreek Nifaz-e-shariat-Mohammadi (TNSM), un mouvement pré-taliban fondé à la fin des années 1980 et dont le programme se limite à réclamer l’application de la charia.

Le mot d’ordre a toujours recueilli un certain écho dans cette région du Malakand (qui comprend les trois districts de Swat, Dir et Chitral). Elle bénéficiait naguère d’une autonomie, avant sa pleine intégration en 1969 dans le droit commun pakistanais qui a créé une confusion juridique source de frustrations. Aujourd’hui, Sufi Mohammad est débordé par une nouvelle génération. Alors qu’il était derrière les barreaux, entre 2002 et 2007, son gendre, le maulana Fazlullah, a pris le relais du combat, l’a radicalisé, et a rallié le mouvement taliban Tehreek-e-taliban-e-Pakistan (TTP), qui cherche à fédérer les foyers islamistes dans l’ensemble du nord-ouest pakistanais.

Mardi, un convoi mené par Sufi Mohammad est entré à Swat avec l’objectif d’inciter son gendre à accepter l’accord de Peshawar. Pour l’heure, les talibans ont décrété un cessez-le-feu de dix jours en signe de bonne volonté. "Si les talibans refusent l’accord, Sufi Mohammad lèvera une milice contre eux avec le soutien de l’armée", anticipe le général retraité Mahmood Shah, ancien haut fonctionnaire du gouvernement de Peshawar.

Quelles que soient les subtiles manipulations auxquelles se livrent les autorités, la population de Swat, elle, reste prisonnière d’une alternative aussi simple que brutale : la guerre ou la charia.

Frédéric Bobin
L’OTAN s’inquiète après l’accord de paix
L’Alliance Atlantique a exprimé, mardi 17 février, "son inquiétude", après la signature d’un accord, lundi, par les autorités pakistanaises avec des islamistes de la vallée de Swat, dans le nord-ouest du Pakistan frontalier de l’Afghanistan. Selon le porte-parole de l’OTAN, James Appathurai, "nous serions inquiets si cela signifiait que les extrémistes ont trouvé un refuge sûr" et "nous n’aimerions pas que la situation empire ainsi" du côté afghan.

Washington et l’Alliance ont régulièrement dénoncé, depuis le début de 2008, l’ensemble des accords passés avec les islamistes qui ont tous été rompus depuis. Après l’élection, au printemps 2008, du président Asif Zardari, le gouvernement d’Islamabad avaient en effet négocié des accords de paix avec les talibans dans les agences tribales du nord Waziristan, de Bajaur, de Mohmand, de Khyber, d’Orakzai ainsi que dans les districts d’Hangu, de Dir et de Swat.

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