Günter Grass écrit un poème.

Günter Grass écrit un poème.

La terrorisation morale est l’une des meilleures stratégies de la gauche *

 

par Maciej Mazurek

 

Traduction du polonais Irena Elster *


La publication par Günter Grass d’un poème sur Israël ne relève pas de la rupture d’une connivence silencieuse envers « le pays criminel » qu’il ne faut pas critiquer, elle relève d’une obsession de la gauche de l’Europe occidentale, au sein de laquelle renaît l’antisémitisme.

Utiliser la poésie en tant que média, c’est aller vers quelque chose qui, d’emblée, semble noble et vertueux. En effet, comment peut-on critiquer le message, a priori évident du point de vue moral, revêtu qui plus est, du costume de la poésie ?

La terrorisation morale est l’une des plus efficaces stratégies de la gauche. C’est, le plus souvent, une morale qui marche sur la tête. Je rappellerai ce que disait le moraliste et gourou de la gauche, vedette du Congrès de la Culture de Wroclaw, Zygmunt Baumann, dans sa jeunesse officier de Sécurité de Staline, que ce qu’Israël fait dans la région de Gaza envers les Palestiniens, ressemble à ce que faisaient les hitlériens dans le Ghetto de Varsovie.

L’on a parfois l’impression qu’il n’y a qu’un problème politique au monde – «l’occupation» de la Palestine par les Israéliens et qu’Israël serait un pays totalitaire.

La gauche européenne n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelait la traditionnelle gauche sociale. L’on voit renaître en elle l’instinct d’une domination totalitaire, et l’un de ses outils est l’antisémitisme. Ce dernier ne pouvant se montrer dans sa version raciste traditionnelle, politiquement incorrecte, il apparaît alors dans la version de l’antisémitisme antiraciste. Le génie juif représente l’éternel appât du ressentiment. Entre parenthèses, je rappellerai aux «patriotes» polonais antisémites, qu’à Katyn, d’après l’historien Simon Schochet, ont péri entre 700 et 800 officiers polonais d’origine juive.

Dans une excellente interview de Piotr Zychowicz avec Alain Finkielkraut, (Rzeczpospolita, Plus Minus 10-11 sept. 2011), intitulée « L’Europe ne défendra pas Israël », l’intellectuel français, sociologue et philosophe, montre les sources de ce nouvel antisémitisme, évoque les relations complexes entre les Juifs et les Palestiniens, et démontre pourquoi les négociations avec ces derniers restent sans effet.

« Essayez de les comprendre. En 2005 ils font des  concessions et se retirent de la bande de Gaza. Il n’y a là-bas plus aucun logis juif. Que reçoivent-ils en retour ? Le Hamas y prend le pouvoir, et des territoires en question, des roquettes pleuvent sur Israël. Auparavant, les Israéliens s’étaient retirés du sud Liban. Qu’ont-ils reçu en retour ? Ces terrains furent contrôlés par l’organisation chiite du Hezbollah dont l’activité principale était d’attaquer les Juifs. L’expérience du Liban et de la Bande de Gaza a contribué au considérable affaiblissement du camp de la paix en Israël. Ceux qui sont pour le maintien du statu quo, pour l’occupation des territoires palestiniens, ont gagné de sérieux arguments : Dès que nous nous retirons d’un territoire, c’est interprété par les Arabes comme une faiblesse et se retourne rapidement contre nous. »

Au moment de l’engagement de Günter Grass, ex-soldat de la Waffen SS – ce qu’il dissimulait toute sa vie durant – cela vaut la peine de revenir un instant à la conversation ci-dessus, à la leçon reçue par Israël.

 

Finkielkraut critique la diabolisation d’Israël et, en même temps, se prononce pour la nécessité de la poursuite de négociations de paix. Malgré son rationalisme et sa modération, il est, dans son pays, à savoir la France, perçu comme un réactionnaire et un xénophobe. Jeune, il était engagé au mouvement marxiste de mai 68. Avec le temps, il a résolument rejeté l’idéologie gauchiste.

 

Günter Grass n’écrit pas de poème « courageux » à ce sujet. Son exigence morale est, par conséquent, bien sélective.

 

Alain Finkielkraut affirme qu’en cas de moment critique, l’Europe ne défendra pas Israël, premièrement parce qu’elle ne représente plus une force politique, deuxièmement elle doit de plus en plus compter avec sa population de confession musulmane. Les milieux d’influence gauchiste parlent le même langage que les musulmans radicaux, ce qui crée de fortes pressions sur les gouvernements occidentaux.
Personne, un tant soit peu sensé, ne dira qu’on ne peut regarder Israël sans un œil critique. Mais c’est l’accumulation de critiques de cet état, sorties du contexte des conditions historiques, qui est irrationnelle. Ce qui veut dire que ce n’est pas tant une exigence morale qui pousse à cette critique, que l’antisémitisme sous le masque de l’anti-israélisme. Et l’on inculque, avec succès, à l’opinion publique, que cette critique est des plus rationnelles.

 

Le rapport de cette gauche à ce qui se passe en Syrie, éclaire unilatéralement le problème. Le régime de Bachar el-Assad en Syrie, noie la révolution pro-démocratique de ses citoyens, dans le sang, en pacifiant des villes entières à l’aide des chars. Les armes sont fournies par la Russie, le fidèle allié. Günter Grass n’écrit pas de poème sur cela. La gauche européenne, adorant soi-disant la justice et la liberté ne mobilise pas ses troupes, elle n’appelle pas à manifester contre le génocide devant les ambassades de la Syrie.

 

Les droits de l’homme sont bafoués de manière encore plus cruelle, et à l’échelle massive, dans de nombreux endroits de la planète. La dictature postcommuniste chinoise, avec brutalité, détruit les tentatives aspirant à la liberté des Tibétains. Günter Grass n’écrit pas de poème « courageux » à ce sujet. Son exigence morale est, par conséquent, bien sélective.

 

Dans la plupart des pays arabo-musulmans, on peut toujours rêver de la démocratie et des droits de l’homme, et il n’y a même pas d’objet pouvant servir de comparaison avec Israël. Pourtant les médias ne cessent de marteler que l’état qui bafoue les droits de l’homme à la plus grande échelle au monde, c’est bien sûr Israël, le diable incarné. Seul un aveuglement antisémite peut amener les esprits que l’on croirait lucides, à ne pas voir ou à refuser de voir, qu’Israël est habilement utilisé par les dictatures mondiales, qu’il leur sert d’outil permettant de détourner l’attention de leurs propres crimes, autrement plus grands.

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[1] Paru le 9 avril 2012, WPolityce.pl  gunter-grass-pisze-wiersz-terror-moralny-to-jedna-ze-najskuteczniejszych-strategii-lewicy&usg=AFQjCNFC-A5xtfQ&bvm=bv.110151844,d.d24

 

[2 ] La version française, parue dans Israël Magazine de juin 2012

Maciej Mazurek 18/11/2016

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