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La dernière Leçon de morale laïque du professeur normal

Ehoud était un homme heureux, vraiment content de son sort. Il avait une jolie femme, trois jolis enfants et une jolie maison à Ramat Gan. Il avait un bon travail et de bons amis. Il aimait et respectait tout le monde et tout le monde l’aimait et le respectait. Il était gentil, optimiste et il essayait toujours de voir le bon côté des choses, estimant que tout ce qui arrive dans la vie est pour le mieux. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour aider les gens et il évitait querelles et conflits, estimant que la paix était la chose la plus précieuse au monde. C’était un homme intelligent, instruit, mais humble, ne se croyant jamais meilleur qu’un autre. Il avait ses opinions, mais il respectait tous les points de vue,sauf ceux des extrémistes. Il conservait le juste milieu dans la vie et suivait la règle : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ». Il n’était pas religieux au sens de la pratique et des rituels, mais il menait une vie très morale et avait des principes.
Un soir, alors qu’Ehoud lisait tranquillement son journal, on frappa à la porte. C’était un homme, de grande taille, au visage quelconque. Il aurait pu être un Gentil, un Arabe ou un Juif.
 
Ehoud l’accueillit avec un sourire et le salua aimablement. L’homme sembla surpris qu’Ehoud ne le reconnaisse pas.
« L’autre jour, en ville, je vous ai prêté vingt shekels », dit-il.
Ehoud ne se souvenait pas. Il réfléchit, réfléchit, mais rien ne lui revenait. Ce n’était pas son genre d’oublier, mais l’homme semblait catégorique. Ce ne serait pas poli de discuter, pensa Ehoud. Il ne s’agissait que de vingt shekels. Et apparemment, il avait donné son adresse à l’homme. Ehoud s’excusa d’avoir oublié, donna à l’homme vingt shekels et lui souhaita une bonne nuit.
Le lendemain soir, il revint. Le même homme. Il apparut à la porte, alors que Tsipora, la femme d’Ehoud, préparait le dîner dans la cuisine.
— Je viens pour ma télévision, dit l’homme.
—Votre télévision ? demanda Ehoud. — La télévision que je vous ai prêtée, dit l’homme. Je veux la récupérer. Mes en- fants n’ont pas de télévision à regarder. — Et mes enfants ? Que vont-ils regarder ? demanda Ehoud.
— Je suis désolé, mais ce n’est pas mon problème, répliqua l’homme.
— Mais la télévision est à moi, protesta Ehoud. Je l’ai achetée, et j’ai une garantie pour le prouver.
Ehoud ouvrit le meuble où il conservait tous ses papiers, rangés par ordre alphabétique. Mais la garantie de la télévision ne s’y trouvait pas. Il chercha dans ses vieux relevés de banque, ses factures de téléphone et son dossier médical, en vain. Embarrassé, il revint à la porte.
— Pour le moment, je ne parviens pas à mettre la main dessus, dit-il.
— Évidemment, dit l’homme. Je suis désolé, mais je n’ai pas beaucoup de temps et je ne veux vraiment pas me disputer. S’il vous plaît, donnez-la moi maintenant.
Ehoud ne souhaitait pas plus se disputer. D’ailleurs, l’homme était plus gros que lui,et puis fondamentalement, Ehoud n’aimait pas se disputer. C’était barbare. C’était cruel. Peut-être l’homme était-il trop gêné pour admettre qu’il était pauvre. Et peut-être ses enfants n’avaient-ils pas de télévision. S’il en était ainsi, ce n’était vraiment pas juste.Après tout, les enfants d’Ehoud regardaient la télévision tous les soirs. C’était la chose à faire, décida finalement Ehoud. Alors, il se dirigea vers le salon, retira la prise du mur et, aux cris de ses enfants stupéfaits, il porta le poste jusqu’à la porte d’entrée et le tendit à l’homme, avec le sentiment de faire quelque chose de noble, de majestueux, de bien.
 
Lorsque l’homme fut parti, Ehoud s’assit avec ses enfants pour expliquer pourquoi il était tellement important d’avoir agi comme il l’avait fait. Sur terre, tous les hommes étaient égaux, leur dit-il, et il était important que tout le monde partage. Lorsqu’il y avait des différences entre les gens, cela créait la jalousie ; la jalousie menait aux conflits et les conflits mettaient fin à la paix. Tout comme ils avaient été contents de regarder la télévision, d’autres enfants le seraient désormais. La femme d’Ehoud, debout dans le couloir, écoutait, un doux sourire aux lèvres. C’était la raison pour laquelle elle aimait autant son mari. Il était si bienveillant, si généreux, si bon. L’exemple et la leçon que donnait son mari aux enfants étaient bien plus importants que la télévision.

— Mais qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? demanda l’aîné.
— Lire, répondit Ehoud. Dorénavant, je vais vous lire des livres.
Le lendemain soir, Ehoud était assis dans son fauteuil en train de faire la lecture à ses enfants, attendant presque le coup frappé à la porte. Lorsqu’il l’entendit, il sauta sur ses pieds et se précipita à travers la pièce.
«Bonsoir,dit l’homme. Je viens pour mes vêtements. »
Pendant un moment, les deux hommes se dévisagèrent. Ehoud sentait sa femme et ses enfants derrière lui, observant ce qui allait se passer.
« Ils sont là-haut, dans la penderie », dit Ehoud.
Il invita l’homme à entrer. Il se sentait testé. Pour voir s’il pouvait vraiment mettre en pratique ce en quoi il croyait ; que tous les hommes sont frères, que tous sont égaux, que ses droits sur le monde étaient les mêmes que ceux de tous les autres, sans premiers ou seconds, meilleurs ou pires.
Ehoud conduisit l’homme, dans sa chambre, à l’étage. Peut-être, se rai- sonnait-il, l’homme ne possède-t-il pas d’autres vêtements que le très beau cos- tume qu’il porte chaque soir. Peut-être n’a-t-il pas de travail, et pas d’argent pour acheter ce dont il a besoin. Ehoud ouvrit la penderie, sortit ses vêtements et les étala sur le lit : pantalons et chemises, pulls, vestes et chaussures.
« Une valise ne serait pas de trop, » dit l’homme.
Ehoud lui en donna deux. L’homme les remplit toutes les deux. Ehoud ne s’en souciait pas. Il était content. Il avait un travail. Il pourrait toujours acheter d’autres vêtements. Et même après tout ce que l’homme emportait, il en restait plus qu’Ehoud n’en avait besoin. Magnanime, Ehoud l’aida à porter les valises en bas. Le sourire aux lèvres, Ehoud, sa femme et ses enfants souhaitèrent bonne nuit à l’homme.
Le lendemain soir, les enfants guettaient à la fenêtre, mais l’homme ne vint pas.
 

— Où est-il, papa ? demanda l’un des fils. — Je ne sais pas, répondit Ehoud.
 

— Je voudrais qu’il vienne, dit la petite fille. Je l’aime bien. Je le trouve rigolo.
Sa femme aussi semblait déçue. Elle avait même préparé quelque chose à manger pour le visiteur. Ehoud était content qu’ils aiment tous l’homme, tout en se sentant incontestablement soulagé que celui-ci ne soit pas revenu.
Mais, dès le lendemain, il était de retour.
« Il arrive ! Il arrive ! », cria le garçon, à son poste à la fenêtre. La petite fille courut à la porte. Ehoud le salua cordialement.
— Je viens pour ma maison, dit l’homme. Ma famille veut y revenir ce soir.
Ehoud resta sans voix. Il avait le vertige. Il se sentait faible. Renoncer à sa maison, c’en était trop.
« Il veut prendre toute notre mai- son, Maman ! » hurla la petite fille en courant vers sa mère.
Ehoud sentait les yeux de son fils braqués sur lui.
— Ce n’est pas votre maison, dit Ehoud.
— Si, répondit l’homme.
— Nous l’avons achetée. Nous avons un acte de propriété, insista Ehoud.
— Moi aussi, dit l’homme en extrayant de sa poche un acte de propriété. Les gens à qui vous l’avez achetée n’étaient pas les propriétaires légaux. J’habitais là avant vous avec ma famille et j’ai le pri- vilège de l’ancienneté.
Comment était-ce possible ? pensait Ehoud. N’avait-il pas reçu la maison de ses propriétaires d’origine ? Il s’empressa d’examiner le papier de l’homme. À première vue, tout semblait en ordre, y compris l’adresse exacte, le numéro du lotissement, le nom du constructeur, le cachet du notaire et les signatures des avocats et des témoins. À nouveau, Ehoud, pris d’éblouissements, eut l’im- pression qu’il allait s’évanouir. L’homme dut l’aider à s’asseoir.
« Je vais t’apporter un peu d’eau », dit Tsipora.
Elle revint avec deux verres et en offrit un à l’homme.

— L’acte semble parfaitement en règle, dit Ehoud. Mais je ne suis pas juriste.Assurément, pour quelque chose comme cela, j’aurais besoin d’un avis juridique. — Je n’aime pas du tout les juristes, dit l’homme. Mieux vaut résoudre le problème nous-mêmes. Les juristes déforment toujours les choses, et je n’ai vraiment pas envie de me battre. — Bien sûr, nous ne voulons pas nous battre, dit Tsipora, mais…
 

— Je m’en charge, dit Ehoud. Il se leva de sa chaise et dit à ses enfants de monter dans leur chambre.
— On veut écouter, dit l’aîné.
— Donnons-lui la maison, papa, ajouta le plus jeune. Nous pouvons tous vivre dehors dans ma tente.
Ehoud regarda sa femme.
« Nous pourrions aller chez mère », dit-elle.Sa femme pensait vraiment ce qu’elle disait. Ehoud ressentit un élan d’amour pour elle. Elle était si belle. Si pure. Il se souvenait à quel point il avait été heureux, le jour de leur mariage, d’avoir trouvé une compagne partageant tous les principes qui lui tenaient à cœur. C’est vrai, se disait Ehoud. Ils pouvaient aller chez sa mère. Ce n’était pas comme s’ils étaient jetés à la rue. Peut- être l’homme n’avait-il pas de maison, ni même où aller. Et c’était vrai aussi que les juristes pouvaient transformer des situations. Et puis, il ne s’agissait que d’une maison. Il y avait d’autres mai- sons. Quelle importance, l’endroit où ils vivraient ? Ce n’était que des murs, des sols et des meubles. Le principal était que chacun puisse vivre quelque part et qu’il n’y ait pas de conflit.
 

Ehoud mit la main dans sa poche. Les doigts tremblants, il tendit sa clé. Le lendemain matin, il déciderait que faire au sujet des avocats.
 
Pour l’instant, l’important était de donner aux enfants une grande leçon de bonté, d’honnêteté et de paix.
Il demanda aux siens de ramasser ce dont ils avaient besoin pour la nuit. Lui-même réunit quelques papiers importants, notamment son prêt immobilier et son acte de propriété de la maison, des vêtements de rechange pour aller à son travail, un pyjama, sa brosse à dents et le petit revolver caché dans sa table de nuit qu’il ne voulait pas laisser dans la maison de peur que les enfants de l’homme ne le trouvent. Il remit à l’homme le numéro de téléphone de sa belle-mère au cas où il aurait des problèmes. Puis, transportant deux petits sacs, il emmena sa femme et ses enfants.
 
Le lendemain, à son habitude, Ehoud fut très occupé à son bureau. Il parla à son avocat, mais on ne pouvait rien faire par téléphone si ce n’est fixer un rendez-vous dans la semaine. Pour le moment, Ehoud décida de ne pas s’adresser à la police.
On était un peu à l’étroit dans l’appartement de sa belle-mère, mais la vieille femme semblait heureuse de cette visite inattendue. Ce soir-là, Ehoud tentait de se distraire en lisant le journal lorsqu’il entendit le coup familier frappé à la porte de sa belle-mère.Tsipora leva les yeux de la télévision. Le mari et la femme échangèrent des regards.
 

« Il revient ! » s’écria la petite fille en se précipitant pour ouvrir la porte.
L’homme portait l’un des meilleurs costumes d’Ehoud. Debout dans l’embrasure de la porte, il dit avec un grand sourire :
« Je suis venu pour ma femme. »
Sa femme ? Ehoud avait-il bien entendu ? Tsipora ?
Lentement,Ehoud se leva.À nouveau, il eut le vertige. À nouveau, il se sentit faible. Son esprit luttait pour raisonner. Bien sûr, tout homme méritait une femme. Mais Tsipora était sa femme.

— Mais je l’ai épousée, dit Ehoud.
— Moi aussi, répondit l’homme.
— J’ai une ketouba* pour le prouver, dit Ehoud.
— Moi aussi, dit l’homme.
— Son alliance, suffoqua Ehoud.
— N’importe qui peut acheter une alliance.
— Mais j’ai des photos du mariage.
— Les photos peuvent être truquées. — Nos enfants,dit Ehoud.Et nos enfants ? — Les enfants sont à moi, répondit l’homme.
Ehoud tremblant, demeura sans voix. Il avait peur de parler, peur d’argumenter. Il dirait blanc et l’homme dirait noir. Il di- rait à gauche et l’homme dirait à droite. Les deux étaient vrais. Mais sa femme. Il regarda sa femme, si belle. Elle aussi demeurait silencieuse. Elle était troublée. Pourquoi appartenir à un seul homme ? Pourquoi pas à deux ? Pourquoi devrait- elle être la femme d’Ehoud et pas de quelqu’un d’autre ? Tous les gens étaient pareils, n’est-ce pas ? Et tous les hommes n’étaient-ils pas frères ?
 
« Je crains de n’avoir pas beaucoup de temps », dit l’homme. Tu viens, Tsipora?»
 
Ehoud regarda sa femme. Il savait qu’elle était sienne. Plus que cela, elle était lui. Il n’avait pas besoin d’un acte de propriété ou d’un document pour le prouver. Elle faisait partie de son corps, au même titre que son cœur. Donnerait-il son cœur à l’homme ? C’est ce que l’homme voulait. Il demandait à Ehoud de renoncer à son cœur. Ehoud saisit le pistolet dans sa poche. Lentement, il le leva en l’air. Il avait l’intention de viser l’homme, mais n’y parvint pas. Alors, il se visa lui-même, ferma les yeux et fit feu.
 
Telle fut la leçon qu’Ehoud enseigna à ses enfants, ce soir-là.
Tzvi Fishman
Le Grand Romancier Américain, nouvelles israéliennes, traduites par Claire Darmon
 

 

Les Provinciales, 2012. Les Provinciales /responsable de La publication Olivier véron / ISSN 1145-363X / www.lesprovinciales.fr
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 




 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

Olivier Véron 23/5/2013

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