Turquie ou l’exemple de laïcité superficielle (up to date)

Quant à l'éternelle explication sociologiste sur les effets de la "misère sociale" elle est démentie par les faits pourtant puisqu'il semblerait que cela soit la classe moyenne séduite simultanément par le "libéralisme islamique", donc la croissance économique, et aussi par le désir de ne pas vivre le mode de vie urbain, techno-urbain, sur le mode de l'appartenance et de l'apparence occidentale jugées décadentes, qui soutient aujourd'hui le parti islamique ; celui se payant même le luxe de permettre l'enseignement et la diffusion de la langue kurde, et d'apparaître bien plus "moderne" que la gauche archaïque et la droite nationaliste toutes deux anti-européennes.

Cet islamisme faussement canada dry prétend paradoxalement aérer, "libéraliser" le laïcisme kamaliste bien trop "rigide" selon lui en laissant le choix de porter un foulard sur un jean ou la totale burka, c'est selon, puisque, pour le moment, ce qui est exigé c'est le "libre choix", comme ailleurs en Occident; ce qui semble étrange d'ailleurs : puisqu'il s'agit de rejeter la forme de sécularisation occidentale (bien loin d'être décadente en son fond) au nom précisément d'une valeur qui s'est épanouie en Occident avant de devenir universelle, celles de la liberté.

Le problème à ce stade reste encore bon enfant et plaît évidemment aux ex-gauchistes recyclés en conseiller omnipotent dans les médias (par exemple July sur RTL) : "l'islamiste moderniste" demande seulement de la tolérance et de la coexistence parce que les axes constitutionnels restent encore les mêmes.

Il en sera pourtant tout différemment quand il s'agira d'introduire suffisamment de sharia dans la Constitution pour rendre obligatoire l'habit islamique, entre autres…

Nous ne sommes pas encore là. Et peut-être sommes-nous trop pessimistes en fin de compte car peut-être en effet allons-nous assister à cette réforme de l'islam qui verrait le réel libre choix s'accomoder de toutes les interprétations ? La façon dont les minorités religieuses sont malmenées en dit long pourtant sur la crainte inverse : le jeune musulman qui a récemment poignardé un prêtre catholique ne l'a pas fait au nom du nationalisme kemaliste…

Et si l'espace public est de plus en plus envahi par les signes religieux et politiques islamiques, -(abolition promise de la loi interdisant le voile à l'Université, mais suspendue durant la campagne…)-, sous le seul prétexte d'interpréter "autrement" la sécularisation, cet échec majeur pour la laïcité, certes si mal interprété par le kémalisme, aura néanmoins des répercussions dans le monde entier.
Car cet échec ne peut pas seulement s'expliquer par l'aspect superficiel de la laïcité à la turque (qui n'avait pas "compris" que la laicité est incompatible avec la tyrannie et le nationalisme) : cet échec dévoile aussi et surtout peut-être le fait qu'une certaine forme de religiosité est instrumentalisée au quotidien par le plus grand nombre pour se protéger du nihilisme extrémiste attaché de façon simpliste à l'urbanité, et aussi d'un relativisme amoral que la gauche turque a été incapable de contrôler tant elle en reste aux vieux schémas léninistes de l'anarchie morale et de la militarisation du politique posé comme guerre ultime permettant toutes sortes d'alliances contre nature, comme cela été le cas du reste en Iran sous le Shah, comme cela a été en Algérie et se développe aujourd'hui en France.

Autrement dit, la façon dont la gauche et aussi la droite républicaine ont défendu l'universalité des valeurs républicaines et laïques a failli. En Europe. Et dans le monde entier.
Puisqu'elles ont confondu universalité et uniformité d'une part, liberté et anomie d'autre part ; or, comme il faut bien des repères pour construire sa vie et aussi pour ne pas se la voir voler par la mafia d'Etat, des franges importantes de la classe moyenne et de la classe aisée, mais aussi des classes pauvres (en Turquie), préfèrent voter pour des partis d'ordre mais ayant un look moderniste au sens techniciste et non pas démocratique au sens d'être profondément libéral : comme dans les années 30, remarquez…

Ce qui risque de secréter son lot de contradictions majeures qui dessineront la forme des crises politiques à venir avec deux visages principaux :

-soit la liberté réelle repensée dans une néomodernité à construire. Ce qui forcera même l'islam à la turque à se séculariser puisque le libéralisme qu'il prône est incompatible avec le moralisme intégriste.

-soit une liberté factice étranglée par l'étouffement, oscillant, des consciences avec en effet, d'un côté, la contrainte à nouveau sur le corps en le corsetant dans un devoir être déphasé, en particulier vis à vis des femmes ; et, de l'autre côté, l'exigence ultra gauchiste posant l'anomie comme seule norme pensable ; avant l'implosion et son inversion vers la fascination envers la puissance pure du premier côté celui du revival ; à la façon de ces communistes allemands adhérant massivement au national socialisme, ici au national-islamisme, par haine du libéralisme. Dans ce dernier cas le national et l'islamisme s'articulent à terme, ce dernier éliminant ses tendances plus ouvertes qui lui ont permis de prendre le pouvoir, l'ensemble devenant une sorte de Hezbollah ou de Hamas, mais se heurtant frontalement au libéralisme qui l'aura porté au pouvoir : le cas turc va être intéressant à suivre dans cette optique.

Pour autant et de façon fondamentale, il est à souligner qu' à force de se dissoudre dans la diffraction et le changement perpétuel de sens (euphorique dans les premiers temps), la gauche et la droite de l'ancienne Modernité, qui ont posé depuis deux siècles le calcul ou le social comme seule source du sentiment, qui ont cru changer de vie comme l'on change de chemise, qui ont refusé de penser la nature humaine en tant que telle, (reléguant toujours les causes de l'échec sur un grand Autre), ont recréé les forces anciennes avides de revivre un monde révolu où le vivre comptait plus que l'illusion alors qu'elles aussi vivent la même croyance : celle de croire que l'on peut plier l'effort d'action dans un seul sens légué par ses origines sociales et culturelles ou prédéterminé par les dires d'un seul livre qui aurait tout pensé depuis l'origine, laissant dans ce cas peu de place à la vérité de l'Humain, c'est-à-dire donné à l'Humain lorsque celui-ci l'a arraché de l'Arbre de la Connaissance, contre l'avis de Dieu…

Depuis, la vérité du vivre, humain n'est plus certaine : elle est défiée tous les jours, en chaque instant, cette instance, elle est sommée à faire de cette stance l'ode du devenir vrai, celui du venir à, du venir vers. Malgré le mal. Et le lyrisme trompeur qui prétend le soulager.

Toute cette prose n'est pas tant que cela hors sujet du propos questionnant les liens entre religion, morale, et politique (à l'instar de Léo Strauss…).

J'y reviendrai.

Lucien SA Oulahbib 22/7/2007

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