24 septembre 2020
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L’état de la France

Je n’ai pu intégrer dans le livre la description des dernières pitreries et autres marques de déliquescence emportées dans le courant propre – quel nom pour l’égout de la République ! – qui affligent le pays où je suis né, mais cela importe peu : je pense avoir tracé les contours de la grande bouffonnerie qu’est devenue la France aujourd’hui. J’aurais aimé, une fois encore, en écrivant, trouver un espoir, mais j’ai eu beau chercher, je n’ai rien vu. Et je ne vois toujours rien venir, mes sœurs Anne. Voici quelques jours, une grande chaîne de télévision avait organisé un débat où des représentants de la quasi totalité du spectre politique français avaient été conviés : il s’agissait, pour chacun des participants, d’énoncer ses propositions pour l’avenir. J’avais envie de dire, en conclusion de cette soirée, que là où il n’y a pas d’avenir, il ne peut exister de propositions dignes de ce nom.

Parmi les participants de gauche, on retrouvait l’éternelle représentante du parti communiste français, Arlette Laguiller, qui a impeccablement répété le même discours qu’il y a trente ans. Il y avait aussi une élue verte, qui récitait Lénine avec délectation, et l’inusable Jack Lang, qui promettait le plein emploi avec des propositions tout droit sorties du programme commun de la gauche d’avant 1981.

En face, il y avait Le Pen au féminin, « travail, famille, patrie », comme on disait autrefois, Philippe de Villiers, qui déclamait les principes du père de la locutrice précédente, puis, chez les plus jeunes, François Bayrou qui, en Grande-Bretagne, ferait partie de l’aile gauche du parti travailliste, et enfin, François Fillon, venu incarner l’UMP d’aujourd’hui : quelques pincées de justice sociale, un appel à l’ordre et au patriotisme, et c’est à peu près tout ce que cette formation a à proposer au pays.

La politique étrangère n’a été évoquée que pour fustiger le mondialisme (Le Pen-Villiers) ou la mondialisation (quasiment tous les autres), la question de l’implantation de l’islam radical en France a été traitée sur le mode de la dérision. Quant aux interrogations liées au vieillissement de la population, à la crise des systèmes sociaux, la situation dans les banlieues : nul n’a songé à les traiter. L’évolution économique d’une planète, sur laquelle la France apparaît toujours davantage comme un petit pays en plein effondrement, n’a pas été effleurée, pas plus que la pensée économique et géopolitique qui a cours dans le reste du monde développé.

A entendre les intervenants, on avait l’impression que la France constitue une île en dehors de laquelle rien ne se passe, hormis des épiphénomènes insignifiants. On pouvait croire, un instant, qu’hors des frontières de l’Hexagone, il ne se passe rien qui doive retenir un milligramme d’intérêt. Dans un article rédigé en anglais pour Frontpage Magazine, je notais que les Français ont de la chance : en 2002, ils ont eu le choix, au second tour, comme le mentionnaient des autocollants, entre un escroc et un facho ; en 2007, ils auront le choix entre deux candidats aux contours flous. A gauche, c’est Ségolène Royal qui a l’avantage pour le moment. Mais pourquoi elle ? – Parce qu’elle n’a pas encore de programme et que dans l’ère du vide où nous sombrons, une image qui recouvre ce néant ne peut que séduire. A droite, ce sera sans doute Nicolas Sarkozy. Des promesses de rupture, mais sans contenu concret, et des courbettes devant l’archaïsme syndical. Des propos prônant l’ordre, mais une tolérance zéro pour les automobilistes, pas pour les criminels. Pour ce qui est d’un retour à l’esprit d’entreprise, un appel à la liberté économique, un renouveau des principes éthiques sur la scène internationale ? Pas d’abonné au numéro que vous avez demandé !

En 2002, il y eut bien un candidat libéral, un candidat qui faisait, sans fléchir, la différence entre démocratie et dictature, qui défendait Israël face au fascisme islamique. Il s’appelle Alain Madelin. Son audace lui a valu un score faible et ensuite, une impitoyable marginalisation.

En fait, l’état du débat politique en France reflète l’ensemble de la société. Une presse où les journalistes courageux font quasiment figure d’originaux et doivent parfois s’autocensurer pour ne pas perdre leur emploi. Des maisons d’éditions plus ou moins totalement soumises au « politiquement correct » ambiant. Une culture tissée de médiocrité, quand ce n’est pas de falsification de l’histoire. Je ne lis pas de romans : les descriptifs figurant en quatrième de couverture suffisent, en général, à m’en dissuader. Je ne vais plus au théâtre. Bien que je n’en attende rien, sinon parfois un miracle (« La maison de Nina » l’an dernier), il m’arrive de voir des films français, le dernier en date s’intitule « Les brigades du tigre ».

Si ce film avait été présenté comme une pure fiction, j’aurais pensé : un brûlot gauchiste de plus. Mais non, les auteurs prétendent s’ancrer dans la réalité historique, et ils la déforment de manière caricaturale. Les membres de la « bande à Bonnot » étaient des braves gens épris d’idéaux (les bons terroristes en leur temps : pas encore les bons « activistes », car Marius Shattner – le dé-sémiologue de l’AFP-Jérusalem – n’était pas né et leurs victimes n’étaient pas exclusivement des Juifs !), les responsables de tous les maux de l’époque étaient d’affreux capitalistes et des hommes politiques corrompus à la solde de la finance internationale. C’est à cause d’eux, nous dit-on dans le film, que la première guerre mondiale a été déclenchée (c’est bien connu, le capitalisme et la finance sont toujours responsables des guerres). Ce n’est pas, ajoute-t-on, à cause de ces braves léninistes qui ont renversé l’abominable régime tsariste que les emprunts russes n’ont pas été payés, mais à cause des affreux capitalistes (encore eux, décidément !). On ne vend pas en librairie les écrits de Vladimir Illich Oulianov ou ceux de Ravachol, mais c’est simplement la preuve que le travail de marketing autour du film a été mal fait.

J’avais vu, quelques jours auparavant, « OSS 117 » : j’aurais aimé l’apprécier autant que certains de mes amis. Si certaines scènes m’ont fait sourire, si la ringardise prétentieuse du personnage principal m’a semblé ressembler à la France, arrogante et miteuse d’aujourd’hui, je n’ai pu manquer d’y voir, en filigrane, quelque chose d’autre qui caractérise la société tricolore : l’incapacité d’affirmer des valeurs et de sortir d’une dérision généralisée frisant le cynisme.

Adolescent, je lisais parfois des romans de Jean Bruce. Je n’y voyais guère que de la littérature pour kiosque de gare, mais j’y trouvais un héros qui se battait pour ce qu’il croyait être juste. Ce genre de héros est devenu inconcevable ici. Faute de d’hommes courageux incarnant de vraies valeurs, les antivaleurs prolifèrent, disséminées dans la soupe marxiste, socialiste, post-gaulliste, chiraquienne, nazislamiste et fasciste. Celles-ci se reflètent aussi dans les tenues vestimentaires. Les T-shirts à l’effigie de Che Guevara, exécuteur des basses œuvres de Castro, puis terroriste en Amérique du Sud, se vendent bien à Paris. Les keffiehs que portent les « activistes » de la Propalestine aussi. Il y a grand danger, par contre, à arborer sur la voie publique un petit drapeau américain ou israélien à la boutonnière.

Quand les ennemis de la liberté sont adulés et ses amis honnis, ce n’est jamais sans signification. D’autres « héros » existent aussi : les fausses « célébrités » de la télé-réalité, à qui l’on consacre une part importante, et même croissante, des moyens de communication. Un des derniers grands penseurs français, Jean-François Revel, vient de disparaître. C’était mon maître, je lui dois beaucoup, et même davantage. Il était mon ami. Dix secondes au journal télévisé ; moins de temps que pour un canard mort sur un étang de Bourgogne. Je ne dirai même pas que c’est une honte, c’est bien pire que cela.

Quand des crétins tiennent le haut du pavé et que ceux qui incarnent la part féconde d’une civilisation sont ignorés, cela indique que cette civilisation est en état de décomposition avancée.

Note :

[1] Pourquoi la France ne fait plus rêver, Page après Page, 2006, 14,50 €.

© Metula News Agency

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