24 septembre 2020
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Ségolène Royal ou la tentation du maternage et de l’infantilisation

S‘inspirant des succès de Tony Blair (celui-ci profitant, sans d’ailleurs s’en cacher, des réformes audacieuses de Margaret Thatcher), elle n’a ainsi pas hésité à proposer la remise en cause des 35 heures (ce que la droite au pouvoir n’a jamais osé faire) et à reconnaître que la flexibilité du droit du travail anglais permettait à ceux qui perdent leur travail d’en retrouver un autre beaucoup plus vite qu’en France. Être membre du Parti socialiste et affirmer, même si c’est une évidence, qu’il faudrait s’inspirer du modèle social anglais pour redonner du souffle à notre économie et faire baisser le taux de chômage n’est ni courant, ni dépourvu de courage.

Le libéralisme serait-il, comme l’a affirmé avec audace Monique Canto-Sperber, «l’avenir du socialisme» ? Voilà en tous les cas une idée qui, si elle a marqué la plupart des socialistes occidentaux, demeurait pour le moins ultraminoritaire au Parti socialiste français, incarnation de l’exception française et petit théâtre des rivalités archaïques opposant l’antilibéralisme rougissant de Jean-Luc Mélenchon et d’Henri Emmanuelli (rejoints au moment du référendum sur la Constitution européenne par un Fabius autrefois… blairiste) à l’antilibéralisme rosissant d’Aubry, de Hollande et même, à lire ses dernières déclarations, de Dominique Strauss-Kahn.

Si les quelques intrusions de Mme Royal dans le discours réformateur et libéral sont douces à l’oreille, elles n’en font cependant pas – pas encore ? – l’une de ces grandes figures réformatrices de la gauche moderne qui, comme Tony Blair en Angleterre mais également Roger Douglas et Ruth Richardson en Nouvelle-Zélande, Wim Kok aux Pays-Bas ou Mary Robinson en Irlande, n’ont pas hésité à faire table rase du collectivisme égalitariste pour engager, parfois même contre l’avis de leur base, une vaste libéralisation de leur pays. L’on ne peut cependant que l’encourager à poursuivre dans cette voie, tant notre pays souffre d’un excès d’État, d’une trop grande culture d’assistance et d’un recul toujours plus grand de la récompense du travail, du mérite et de l’effort. Nous aurions, en effet, tous intérêt à ce qu’une nouvelle génération de dirigeants contribue, simultanément, à gauche comme à droite, à déplacer le curseur de la vie politique vers plus de liberté et de responsabilité. La droite, frappée du fameux «surmoi de gauche» merveilleusement identifié par Marc Fumaroli, nous a tellement expliqué qu’elle ne pouvait être libérale tant la gauche était à gauche, ne devrait aujourd’hui que se réjouir de telles prises de position, fussent-elles simplement politiciennes.

Mais derrière la «libérale Royal», il faut peut-être craindre que ne se cache «Maman Ségolène». Notre pays est devenu une «Grande Nurserie» peuplée de citoyens de plus en plus infantilisés, croyant dur comme fer que l’Etat peut tout et n’hésitant pas à transférer une part de plus en plus grande de leurs pouvoirs et de leur liberté à la divine providence publique.
Dans un pays où seulement 36% des Français répondent positivement à la question «le système de la libre entreprise et de l’économie de marché est-il le meilleur pour l’avenir ?» (1) (contre 74% en Chine ou 71% aux États-Unis), l’homme ou la femme politique ne réfléchira sans doute pas longtemps avant de promettre l’avènement de l’État-papa (pourtant sécuritaire et liberticide) et de l’État-maman (pourtant socialiste et déresponsabilisant). La popularité de Ségolène Royal, qui n’hésite pas à jouer de sa figure maternelle, confirme à n’en pas douter ce dangereux «triomphe du maternage», véritable nec plus ultra des programmes politiques.

Mais la maman qui couve, la nounou qui protège, même si elle sait (ce qui est parfois nécessaire) sévir par amour pour ses enfants, peut devenir envahissante et étouffer les personnalités. Politiques comme électeurs, ne cédons pas aux sirènes de Big Mother. Que Maman Ségolène cède donc le pas à la libérale Royal. Que Papa Nicolas s’efface et laisse la place à un Sarkozy défenseur d’une «France libérée». Personne ne sait quelle sera leur stratégie finale. Et si les deux candidats annoncés osaient cette révolution culturelle et signaient un pacte de responsabilité pour que, tous deux, ils évitent la surenchère maternelle et parviennent à proposer, chacun avec leurs spécificités, une autre façon de faire de la politique en réduisant enfin la part de l’État et en redistribuant vraiment le pouvoir aux citoyens ? Voilà qui changerait le cours de notre Histoire et qui donnerait aux derniers optimistes de ce pays toutes les raisons d’espérer.

À l’inverse, si l’un et l’autre s’enfoncent dans une sinistre émulation démagogique et clientéliste, mettant de côté les bonnes intentions libérales pour rivaliser de promesses de distribution et d’engagements catégoriels, la France continuera de tomber, et les Français, de régresser.

Mathieu Laine est essayiste, auteur de La Grande Nurserie, Pour en finir avec l’infantilisation des Français (J.-C. Lattès).

Publié dans Le Figaro du 5 juillet 2006

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