6 février 2023
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De l’angoisse, de l’impuissance, et du processus d’amplification des crises (3).

En effet, si tout va bien, s’il est possible de se laisser bercer par l’impression que les gestionnaires font leur travail au mieux, alors, éventuellement, il est possible de s’enfermer dans une jouissance inquiète. Mais un complication, hélas, rend ceci hypothétique au-delà du court-terme : l’aspect catastrophique à long terme de toute gestion publique fondée exclusivement sur l’intérêt général(1) . Elle ne permet de prendre en charge que ce qui arrive à la conscience des responsables, elle ne répond qu’à ce qui est acceptable selon ses normes morales. Les autres problèmes n’existent tout simplement pas. Si une difficulté qui se pose à un citoyen n’est pas formalisable selon les méthodes de telle ou telle grande école, eh bien, il n’y a pas de difficulté. Et comme, la logique d’intérêt général n’est pas seulement un fait juridique, mais aussi un ensemble philosophique et un programme moral, soulever une difficulté qui n’existe pas, c’est s’exposer à des foudres multiples. Dans la logique républicaine française par exemple, il n’existe que deux catégories de personnes sur le territoire : les étrangers et les français.

Le problème de l’immigration est donc résolu, puisque le taux d’étrangers dans le pays est stable depuis 30 ans. Que la majorité des immigrés depuis cette période aient pris la nationalité française et soient passés d’une case à l’autre, faussant toutes les statistiques, est un fait accessoire. Soulever le problème, jusqu’à il y a peu, c’était avec certitude se faire jeter aux fauves, avec en prime la culpabilité d’avoir trahi toute morale, c’est-à-dire la raison et le culte de l’homme atomisé et sans attaches. Dans la même veine des contorsions surréalistes, comment la France, dont la fécondité renouvelle à peine la population, doit-elle passer de 60 à 75 millions d’habitants en 30 ans, selon l’INED, avec une si petite participation des migrations à sa démographie ?

La société est plus proche d’un canevas infiniment complexe de relations humaines que d’un agrégat d’humains interchangeables. Sans préjuger de la qualité des personnes, il est douteux que l’on puisse assurer un minimum de bien commun par le simple rassemblement sur un territoire et l’adhésion, si ce n’est la soumission, à la République. Plus encore, c’est la question, non pas de la reproduction, mais de la continuité de notre civilisation, qui devient problématique. Cette question migratoire est le prototype de la bombe à retardement qui s’est développée sous les yeux des responsables, et de beaucoup de citoyens, sans qu’ils aient les moyens cognitifs de l’appréhender. Autant passer un film à une taupe. Un certain nombre de questions du vivant, autrement plus complexes que l’intérêt général porté par les mouvances écologiques, sont du même acabit.
Il en va de même pour les questions d’emploi : notre tissu industriel, surtout celui des PME-PMI, meurt à petit feu, non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il est invisible. Ce qui est visible, ce sont les indicateurs de l’intérêt général, c’est le rêve éveillé de la société rousseauiste. C’est là qu’est le pouvoir.

Du réveil brutal


Un Français directement touché par ces crises souterraines est dans la situation d’un quidam ensommeillé jeté d’un train couchette en hiver. Le réveil est rude. Et surtout, il est solitaire. Complètement anesthésiés, ceux qui sont encore dans la machine n’ont en règle générale absolument aucune idée de la façon dont un individu seul peut prendre en charge son destin et celui de son environnement. Ils nourrissent de ce fait une peur panique et irraisonnée, à la fois de la chute et de la responsabilité. Malgré toutes les déclarations de principe, celui qui est jeté du train est aussi jeté du monde social : il a franchi la limite diaphane du songe, et on l’isole de peur de se réveiller. Il faut noter que ce monde onirique a, pour beaucoup de ceux qui ont grandi depuis vingt ans, presque valeur d’écosystème naturel (2) . Il devient une véritable problématique générationnelle, en ce sens que les positionnements individuels adoptés à l’égard de celui-ci distribuent une carte plus vaste de la diversité des choix psychologiques et moraux de toute une classe d’âge.
Rongés par la peur, poussés vers des débats sans conséquence, une partie des Français se retrouve dans de grands élans unanimistes. Pour des raisons les plus diverses, qui ne sont souvent que des prétextes, ce ne sont que rassemblements, pétitions, oppositions, soutiens : contre la guerre en Irak, contre la mondialisation, contre la présence de Le Pen au second tour des présidentielles. Une population apeurée, privée de tout moyen de prendre son destin en main, ne peut que s’opposer. Ces rassemblements sont une façon de sentir la vigueur finissante de l’esprit d’intérêt général. D’ailleurs, la seule fois ces derniers temps où les Français ont réellement eu le pouvoir sur une question, pour le référendum sur la constitution européenne, il en a été tout autrement.

De l’effondrement comme possible développement ultime de la justification d’intérêt général


La pensée de l’intérêt général, évacuant la légitimité de la personne, débouche, un jour où l’autre, comme conséquence logique, sur la dictature et la sacralisation de la société. L’adoration de la race par nazisme ou celle de la classe ouvrière par le communisme relève de ce processus. La France, pareillement malade, fait de même, plus tranquillement et avec un certain pluralisme, tant elle possède d’anticorps culturels et humains. A la différence de l’Allemagne emportée en vingt ans, ou de la Russie cédant le temps d’un été, notre pays vit depuis plus longtemps avec le virus. Il en est affaibli mais s’en accommode, comme un vieillard cohabitant avec le mal qui va l’emporter. La morale privée a eu le temps de s’adapter, en plusieurs siècles, d’avoir une stratégie de réponse, parfois violente. Les nationaux-socialistes ont fait usage de la séduction pour arriver au pouvoir, les bolcheviks de la violence et de l’intrigue : passées les phases de fascination et de force brute, en France, l’idéologie de l’intérêt général semble avoir adopté une stratégie de sédimentation lente. Ce n’est plus la brusque éruption volcanique qui bâtit une montagne en quelques heures. C’est maintenant le long dépôt d’insignifiantes couches alluvionnaires, s’infiltrant partout, sans occasionner de gêne excessive ni cependant permettre la rémission. Il faut composer en permanence avec d’autres forces. Mais le résultat, à la longue, pourrait être le même.

Il est probable que l’éventuel maintien de la pensée d’intérêt général dans les années à venir pourrait amener un long déclin et un délabrement de plus en plus accentué, d’un point de vue économique, politique ou spirituel, au fur et à mesure que la morale publique rognera sur la morale privée, le groupe sur la personne.

Ne prenant en charge que les problèmes idéologiquement recevables, la république d’intérêt général a laissé se développer des crises latentes à un degré inédit en Europe. Parmi celles-ci, la paralysie économique, les crises du vivant, mais aussi la question migratoire et l’émergence de communautés antagonistes sont les plus susceptibles de conduire à l’explosion et à la désagrégation, par saturation des capacités du système politique et social. Depuis la Révolution Française, ce scénario s’est répété avec une régularité métronomique : 1792, le 18 Brumaire, 1848, 1852, 1871, 1940, 1958, 1968 … A chaque fois la crise s’est développée en dehors des capacités de compréhension de l’idéologie dominante, et a lentement faisandé avant d’exploser. A chaque fois les Français, ou une partie des Français ont fait appel à un groupe ou un homme fort, providentiel, chargé de « réinitialiser le système ».

L’épuisement du malade


Plus ou moins dictatoriaux selon les époques et les tempéraments, ces hommes ont pu s’appuyer sur une population malgré tout capable et qui se sentait responsable, si ce n’est du pays, du moins de son village et de ses relations de proximité. La morale privée, c’est-à-dire la responsabilité de la personne, était engagée dans la tentative de redressement national. Ceci ne se traduisait pas par de grandes participations idéologiques et des hauteurs de vue fulgurantes de la part des français, ni même par la conscience de participer à une œuvre globale. C’était le patient échange des hommes avec les hommes, dans de multiples domaines où ils se savaient seuls responsables de leurs actes et de leurs conséquences. C’était un tissu d’interactions humaines fondées sur la responsabilité de ceux qui y étaient engagés qui reconstruisaient le pays, sans gloriole ni lendemains qui chantent. Tout le contraire de la vocation de l’ouvrier soviétique à édifier le socialisme et ses horizons lointains, et qu’un système totalitaire enfermait et prenait en charge au quotidien.

Le génie de l’intérêt général est, de crise en crise, de se faire passer pour la solution aux problèmes, alors qu’il en est un facteur aggravant. D’année en année, de révolution en révolution, cette pensée a progressé lentement, tant dans les institutions que dans la psychologie des français. Elle a été aidée en cela par l’urbanisation et la technicisation croissante de notre société. Celles-ci, en effet, ont coupé nombre de citoyens de leurs sphères de responsabilités traditionnelles, pour les mettre en état de dépendance vis-à-vis de systèmes formels totalement déshumanisés. L’individu n’y a plus que des parcelles de responsabilité, bien bornées et délimitées. Le système d’intérêt général dans une société technique est une prophétie auto-réalisatrice, et c’est pour cela qu’il est séduisant. La conséquence directe, nous l’avons vu, en est un recul de la morale privée, puisque la responsabilité individuelle apparaît de plus en plus sans objet. Or, c’est cette morale qui rattrape les erreurs de l’intérêt général. C’est tout le paradoxe : plus l’intérêt général s’impose, plus il se prive de la possibilité de rattraper ses errements et son incapacité congénitale à prendre soin de la vie. Cette logique creuse sa tombe avec ses victoires, encore faut-il que cela ne soit pas la tombe de la France.

L’affaissement acrimonieux, un scénario probable


Les crises rampantes risquent d’éclater une à une, sans que le niveau d’investissement des citoyens soit suffisamment élevé pour les prendre en charge. La République est susceptible alors de se désagréger dans l’amertume et le mensonge.
Un scénario possible est qu’une crise majeure porte le coup de grâce par la révélation de l’inanité et de l’absence totale de vérité de la pensée d’intérêt général comme fondement de la vie en commun. Ce pourrait être un fait divers intercommunautaire, un incident nucléaire, le non-paiement des retraites, ou n’importe quoi d’intensité suffisante.

Le monde réel soutenant le monde mental de l’intérêt général s’effondrera alors, et une crise violente pourra ébranler cet univers idéologique. Par certains aspects, nous sommes déjà entrés dans cette phase. C’est là que le risque autoritaire sera le plus élevé, apeurés, autant pour leur sécurité physique que morale, beaucoup pourraient choisir un pouvoir fort. D’autres, insécurisés au plus profond de leur être par l’effondrement de leur monde psychologique, pourraient se livrer à toute forme de ce qui se rapproche le plus de cette pensée d’intérêt général : une idéologie, religion ou configuration totalisante, permettant d’assurer par osmose entre la psyché individuelle et les représentations du groupe une pesante stabilité sociale. Le piège est que les gestionnaires républicains s’aménagent de l’intérêt général de cet ordre, en le sous-traitant au religieux par exemple, là où l’intérêt général républicain aura trop visiblement échoué. Le danger alors n’est pas de confier au religieux des activités comme le caritatif ou l’enseignement, c’est de lui sous-traiter la légitimité politique. Cette sous-traitance, bien sûr, n’est que le premier pas vers la maîtrise d’œuvre, en particulier dans le cas de systèmes religieux à vocation totalisante, tel l’islam rigoriste.

Les investissements profonds comme source du bien commun.


Emportés par ce flot, ceux qui ne confessent pas ce catéchisme sont perdus : ils ne savent plus bien qui ils sont. Le décalage entre la France réelle et leur France intime est fréquemment abyssal. Cependant, la remise de la personne au centre des légitimités sociales, conduirait à l’inversion des fondements de l’idéologie de puissance, laquelle met la partie au service du tout. En effet, fondée sur l’idée que l’enjeu fondamental de l’homme se joue hors de lui, et non en lui, celle-ci débouche sur la sacralisation de la société, et sur l’emploi de la force. Cette idéologie est par bien des aspects celle de l’homme en société depuis les commencements. Mais ce n’est pas la seule force à l’œuvre dans l’histoire humaine, et dans l’histoire de France en particulier.

Son génie, depuis plus de deux siècles, est d’avoir fait progresser l’idée implicite que la puissance et la domination étaient les seuls moteurs de la vie d’un peuple. Sa faillite, c’est de ne pas y être arrivée totalement, puisqu’à chaque génération des hommes et femmes aiment, servent, et se donnent volontairement. Et depuis que ce pays est occupé par des hommes, cette chaîne de service ne s’est jamais interrompue. Elle a parfois été la pensée dominante, formalisée et explicite. Elle a aussi, comme aujourd’hui, été ténue, réduite aux plus humbles et aux invisibles, sans discours ou symboles pour l’intégrer à la bataille des idées. Cependant, ce ne sont pas les idées seules qui sont la sève des nations, ce sont les hommes et leur capacité à aimer et entreprendre. Il est possible de réfuter une idéologie par une argumentation quelconque, mais infiniment plus complexe de faire de même à l’égard d’un homme et de ses investissements profonds, lesquels sont par eux-mêmes des formes de communication. C’est par là que l’idéologie de puissance sera renversée.

Vers un dépassement de l’intérêt général ?


L’avenir, alors, pourrait être à une république fondée sur la responsabilité personnelle des citoyens, s’organisant par contrat pour la gestion de leurs territoires et, à partir de territoires minimaux, cantons ou régions, et se réunissant contractuellement à une échelle plus large en fonction des problématiques qui les intéressent. L’intérêt général, alors, pourrait revenir à sa juste place, à condition d’être sous contrôle, pour garantir ces contrats et maintenir les conditions de la liberté.

Mais, au fond, la forme de l’Etat à venir importe peu. L’individu ne peut vivre seul, nous sommes des êtres sociaux. Sociaux mais libres : nous devons prendre en compte cet état de fait, et les tensions et énergies qu’il suscite. Ce qui est essentiel à la survie de la France, c’est qu’à l’intérêt général succède le bien commun, c’est-à-dire la rencontre des citoyens et de leurs investissements multiples comme fondement de la République. C’est la négociation entre les citoyens qui déterminera ce que doit être l’Etat, et ce que nous ferons de commun. Pour cela, cependant, il est nécessaire de sortir de l’idéologie de puissance, et surtout du messianisme social. Proposons l’Etat comme un simple outil au service des hommes, comme étant vraiment notre chose publique. Pour cela, il paraît illusoire de penser que de simples réformes institutionnelles soient susceptible de changer quoi que ce soit en profondeur. C’est à un véritable travail de vérité que nous pouvons inviter, à l’échelle du pays. A ceux qui en sont convaincus, peut-être y-a-t-il de l’expérience à retirer de processus historiques aussi divers que l’évangélisation de l’Empire Romain, ou plus près de nous, les multiples initiatives individuelles qui ont contribué à faire des villes nord-américaines du XIXème siècle, en particulier de Chicago, chaudrons infernaux de misère et de violence, des endroits vivables.

D’un point de vue plus large, la France de demain sera peut-être confédérale dans les fondements du pouvoir et profondément unitaire dans un nombre limité de fonctions et dans sa représentation symbolique. Ce sera à nous tous d’en juger. Quel que soit le projet, une fenêtre d’opportunité est ouverte. La pensée de service, organisée et portée par des hommes la vivant à plein, peut être dès maintenant un ressac qui rongera par l’exemple la religion de puissance.

(1) Même si de l’intérêt général est nécessaire, dans des cas particuliers, et souvent pour contribuer à prendre en charge des situations exceptionnelles (Police, Armée, certains problèmes sanitaires …), mais ceci ne signifie pas que l’intérêt général soit indispensable comme fondement de la vie commune.

(2) Son effondrement rapide à l’heure actuelle devient la source d’une souffrance cognitive perceptible à grande échelle.

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