7 février 2023
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La question du nucléaire iranien, Partie I

En dépit des déclarations officielles iraniennes insistant sur le caractère civil de ce programme nucléaire, aux yeux de la communauté internationale ce dernier ne répond pas uniquement à un souci d’approvisionnement énergétique, mais à une marche vers la possession de l’arme nucléaire. Officiellement, les installations nucléaires de Boushehr, près du golfe Persique, représentent la première phase d’un vaste programme civil de production électrique à partir de centrales nucléaires.

Les puissances occidentales, mais aussi les pays arabes du Golfe, craignent que sous couvert d’un programme de recherche civil, Téhéran puisse acquérir suffisamment d’expertise pour se procurer des armes nucléaires. En 2002, une série de révélations a heurté les chancelleries occidentales et modifié leur évaluation de la menace iranienne. Le premier choc est survenu en août 2002, lorsqu’un groupe d’exilés iraniens a révélé que le régime islamique faisait construire des installations permettant l’enrichissement de l’uranium à Natanz (environ 350 km au sud de Téhéran). Lorsque le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, s’est rendu sur le site en février 2003, les installations de Natanz contenaient déjà 160 centrifugeuses fonctionnelles et des pièces pouvant permettre l’assemblage de 1000 autres. En plus, l’Iran a fait construire une usine à Arak, au centre du pays, pour la production d’eau lourde, qui peut certes être utilisée dans certains types de centrales nucléaires, mais qui peut également servir à la production de plutonium. Suite à sa visite, ElBaradei a commencé à s’interroger sur l’utilité pour l’Iran de produire de l’eau lourde, puisque ce pays ne possédait aucune centrale à eau lourde (2).

Dans son rapport de juin 2003, ElBaradei a soulevé une autre question restée ouverte, à savoir l’usage que l’Iran entend faire des deux tonnes d’uranium acheté à la Chine en 1991, dont une partie prenait la forme d’hexafluorure d’uranium (UF6) et de tétrafluorure d’uranium (UF4). L’UF6 est une forme de gaz à partir duquel on peut enrichir l’uranium à l’aide de centrifugeuses. L’AIEA a noté qu’un des cylindres contenant l’UF6 importé pesait 1.9 kg de moins que déclaré, ce à quoi l’Iran a répondu que les quantités manquantes résultaient d’une fuite de cylindres, constatée un an auparavant. D’autre part, la plupart de l’UF4 importé a été converti en uranium métal. Pour l’AIEA, l’usage de cet uranium métal doit être éclairci, puisque aucun des réacteurs dont dispose l’Iran aujourd’hui ne requiert d’uranium métal pour la production d’électricité. Ce questionnement est lourd de conséquences, vu que l’uranium métal est essentiellement employé dans la fabrication d’armes nucléaires.

Il est toutefois difficile d’accuser l’Iran de ne pas avoir respecté ses engagements internationaux sur la question nucléaire. Le Traité de non-prolifération (TNP) permet aux États signataires de développer leur capacité nucléaire, à usage civil, tant qu’ils permettent à l’AIEA d’effectuer des inspections de leurs installations. Sous couvert de ce traité, un État peut néanmoins développer une formidable capacité nucléaire, qui peut ensuite être facilement détournée vers un usage militaire s’il se retire du traité. L’Iran affirme développer son programme nucléaire en vue d’atteindre l’autonomie dans l’alimentation de ses centrales nucléaires. Il est cependant curieux que la République islamique recherche une telle alternative aux ressources hydrocarburées qu’elle détient pourtant en quantité colossale. Bref, si l’AIEA n’a pas établi avec certitude que le programme nucléaire iranien est bien militaire, elle ne peut non plus certifier qu’il est exclusivement civil (3) .

De nombreux Occidentaux se demandent si, en fin de compte, il ne serait pas injuste et hypocrite d’interdire à l’Iran de détenir les armes nucléaires dont certains d’entre eux disposent (les États-Unis, le Royaume uni, la France…). Pour répondre à cette question, rappelons que les programmes d’un État ne sont pas dissociables de ses intentions avérées. L’acquisition par l’Iran de l’arme atomique poserait plusieurs types de dangers. D’abord, sa doctrine d’emploi serait-elle rationnelle ? (4)

Le président iranien qui n’éprouve aucun état d’âme à propos du « choc des civilisations » a une vision du monde actuel et des temps à venir qui prétend pressentir et hâter le retour apocalyptique du Mahdi, l’imam caché. Pour certains (5) ce retour du douzième imam nécessite la disparition préliminaire de l’État d’Israël, symbole de l’humiliation musulmane et du colonialisme occidental aux yeux des islamistes, mais aussi de nombreux nationalistes. Les propos belliqueux de Mahmoud Ahmadinejad qualifiant cet État voisin de « tumeur » à « rayer de la carte » pose la question de la rationalité de la politique iranienne. En ce sens, les menaces réitérées proférées à l’encontre de Jérusalem doivent être entendues comme un officiel et permanent casus belli. Certains analystes réfutent l’éventualité d’un usage irrationnel de l’énergie atomique et soutiennent que les objectifs de l’Iran nucléarisé sont, au contraire, bien rationnels : sortir de son isolement régional et répandre la doctrine islamique chiite pour lui assurer une hégémonie mondiale (6). Les deux hypothèses peuvent être simultanément probables.

Masri Feki est analyste politique égyptien et président de l’Association Francophone d’Études du Moyen-Orient (AFEMO). Site Internet : www.masrifeki.com


Notes

(1)François Géré, L’Iran et le nucléaire, Les tourments perses, Lignes de Repères, Paris, 2006.
(2)Pierre Jolicoeur, « L’Iran et la question nucléaire », Revue Points de Mire, Centre d’Études et des Politiques Étrangères et de sécurité (CEPES), 15 septembre 2003, vol. 4, no 6.
(3) Le 21 février 2007, le Directeur général de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, affirmait au sujet du programme nucléaire iranien que Téhéran avait six mois pour atteindre des « capacités industrielles » (militaires), selon l’agence iranienne IRNA.
(4) Luc Barochez, « Nucléaire iranien : pourquoi il faut être pessimiste », Le Figaro, 7 mars 2006.
(5) Le Mahdi attendu est le futur calife bien guidé qui rétablira l’unité des musulmans à la fin des temps, selon la foi chiite.
(6)Raphaël Draï, « Après la bombe, le plan ultime de l’Iran », Le Figaro, 30 août 2006.

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