24 septembre 2020
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Qui a peur de Nicolas Sarkozy?

Le monde intellectuel et artistique l’abhorre littéralement, à quelques exceptions près. Dans le monde politique, la Chiraquie et une partie insoupçonnable de l’UMP souhaitent sa perte; à gauche, à l’exception de Bernard Tapie et Claude Allègre (qui se tâte), Sarkozy est le diable incarné. Mis à part TF1, Le Figaro et Le Point, la presse française dans son ensemble lui est défavorable. Marianne, Libération, Le Canard Enchaîné (et Le Soir de Bruxelles) ont choisi leur camp.

Face à une campagne qu’on peut raisonnablement qualifier d’injuste, le couple Sarkozy, très astucieusement, ne cesse de rappeler ces derniers temps ses origines étrangères. Métèque parfait, Nicolas Sarkozy descend d’aristocrates magyars et de Grecs de Salonique, mi-chrétiens, mi-juifs. Petite fille du grand compositeur espagnol Isaac Albeniz, Cécilia Sarkozy a assuré très récemment “n’avoir aucune goutte de sang français”. Le peu d’insistance de Nicolas Sarkozy à parler de ses lointaines origines juives est déjà symptomatique d’un certain climat (duquel participe mêmement Dominique Strauss-Kahn qui ne mentionne jamais sa judéité): un “sang-mêlé” à la Présidence de la République, cela sonne mieux et est plus populaire qu’un israélite, même très dilué.

On peut se demander d’ailleurs pourquoi Nicolas Sarkozy est allé serrer la main de Bush (eût-il serré celle de Ahmadinejad, qu’il n’eût certainement pas suscité une telle réaction, mais la main de Bush Junior, imaginez?) et pourquoi il s’affiche régulièrement “libéral”, (un mot qu’il vaut mieux ne pas prononcer en France depuis deux siècles) puisqu’en définitive, il est loin d’être fan de Bush ou du libéralisme orthodoxe.

Quoi qu’il en soit, qui eût pu croire que l’homme affable des années 2000-2002, à l’origine de la création du CFCM (Conseil français du Culte musulman), ami des musulmans, catholique assumé, chrétien de cœur; que le frêle chef de cabinet d’Edouard Balladur concentrerait ainsi toutes les rancoeurs de la Bienpensance?

Les banlieues sont certes passées par là. Interdit, par deux fois, de Matignon par un Chirac d’abord fan des raffarinades puis thuriféraire des alexandrins du poète Galouzeau de Villepin, Nicolas Sarkozy a accepté, après Bercy (le ministère des Finances), la lourde tâche de l’Intérieur. L’avenir proche dira si la posture de chef d’Etat qu’il y recherchait aura été le bon choix. Sarkozy se plaît à rappeler que trois semaines d’insurrection n’ont tué personne, ni côté incendiaires, ni côté forces de l’ordre.

Toujours est-il qu’il a suffi de deux mots lancés à la cantonade (la “racaille” en réponse à une malheureuse habitante des cités, et le fameux “kärcher”) pour que, de malentendus en procès d’intention soigneusement entretenus, l’énarque de centre droit se transforme en incarnation du retour de la Bête immonde. Ces deux mots, excessifs, prêtant à l’amalgame certes et qu’on déplore d’entendre de la bouche d’un ministre de la République, s’adressaient évidemment à une frange minoritaire des banlieusards: ceux qui, de trafic de drogue en viol, hold-up et déprédations de toutes sortes, ont mis la main sur les “territoires perdus de la République”et font subir aux habitants des cités un enfer. Les éditorialistes de la Rive Gauche n’ont d’ailleurs qu’un vécu limité des affres de personnes âgées traitées de tous les noms d’oiseaux à l’entrée de leur immeuble, parfois rénové, souvent saccagé. A telle enseigne qu’on évalue à 40% le vote des banlieues en faveur de Sarkozy.

Certes, l’homme est plus qu’ambitieux. Depuis l’âge de 23 ans, l’Elysée est son obsession. Son sens de l’électeur, depuis qu’il a ravi la mairie de Neuilly à Charles Pasqua, est légendaire. Sa fin de campagne charrie malheureusement une démagogie évidente (sport nécessaire pour atteindre la majorité plus une voix). Son projet est teinté parfois d’une grande naïveté (comment croire que la syndicratie, notamment enseignante, le laissera faire? Comment croire que les 30% de Français qui touchent 80% des retraites vont se laisser ainsi dépouiller? Pense-t-il que la RATP et autre RATM, SNCF, camionneurs, enseignants, trotskystes de tous acabits vont laisser la France réussir le pari de la prospérité?). Certes, en outre, les grands fondamentaux économiques paraissent bien absents de son programme comme celui des autres candidats (on évalue à 60 milliards d’euros l’ensemble de ses promesses). Enfin, le couplage de l’identité nationale et de l’immigration est glissant et ne lui assurera peut-être pas les quelques pourcents nécessaires pris à la droite extrême, pour l’emporter.

Mais les accents de son programme de gouvernement méritent le détour. Paradoxalement, ils ne pourraient, sauf exceptions, que déplaire à… la gauche anglaise tellement ils sont sociaux, peu libéraux, colbertistes; de gauche en somme. Alors que les bookmakers anglais le placent à 3 contre 1 prochain Président, Barclays Capital a établi, à l’attention de ses clients, un “indice du libéralisme des candidats” (Le Figaro). Sarkozy obtient +1,6 et Royal, -1,8 sur une échelle qui va de -4 à +4 (pour le moins libéral au plus libéral).

Que propose en effet cet “ultra-libéral” mâtiné de Pétain?

1. Mettre fin à l’impuissance publique. Adepte d’une politique “volontariste” quasi-keynésienne, Sarkozy croit “à un Etat fort, qui fait des choix, mène des politiques, et plus que tout, poursuit l’intérêt général, l’intérêt de notre nation”. Il évaluera le travail de ses ministres. Et augmentera le salaire des fonctionnaires;

2. “Associer les Français aux réformes” en s’appuyant “fortement sur le dialogue social”;

3. Une démocratie irréprochable. Sarkozy entend garantir la transparence des nominations des grands commis de l’Etat, le non-cumul des mandats, le renforcement du rôle du Parlement, la maîtrise des finances publiques, l’indépendance rigoureuse de la Justice et une meilleure défense des innocents présumés (Outreau);

4. Pour vaincre le chômage, il prône une nouvelle fois un Etat fort enveloppé de mesures aux accents libéraux comme la suppression des 35 heures, la défiscalisation des heures supplémentaires et la fusion des agences de l’emploi. Mais il reprend vite des accents gaulois en plaidant pour des investissements massifs dans la formation et la recherche, et le maintien du tissu industriel français tout en assurant son soutien à l’agriculture subventionnée. Il rompt avec l’indépendance de la Banque centrale européenne souhaitant que l’euro devienne un “outil de croissance”. Il réhabilite certes la valeur travail (révolution copernicienne en France) mais assure vouloir renforcer les protections contre le licenciement, supprimer les contrats de travail précaires et réhabiliter l’éthique du capitalisme (lutte contre les patrons goinfres);

5. L’augmentation du pouvoir d’achat, un des thèmes majeurs de la campagne, serait réalisée par des baisses fiscales financées par la réforme des régimes spéciaux de retraite et une “politique sociale ambitieuse”;

6. Loin de l’image eurosceptique qu’on veut bien lui accoler, il demande “une autre Europe qui protège au sein de la mondialisation (…). L’Europe doit agir dans le monde pour que les valeurs de la civilisation ne cèdent pas sous la pression des seuls intérêts commerciaux et financiers. Elle doit défendre les droits de l’homme, la démocratie, la protection des plus faibles, la solidarité, la protection de la nature”. Soutien inconditionnel à la si peu libérale Politique agricole commune, il refuse, comme Angela Merkel, l’entrée de la Turquie dans l’UE dans le dessein de renforcer cette dernière;

7. D’autres thèmes de sa campagne vont dans le même sens: promouvoir le développement durable, permettre à tous les Français d’être propriétaire de leur logement, restaurer les valeurs de respect et de mérite, démocratiser davantage l’école (école des devoirs pour les plus pauvres, suppression du carnet scolaire), mettre l’enseignement supérieur à hauteur des niveaux mondiaux, mettre en oeuvre un Plan Marshall pour les banlieues (essentiellement par le bras public: lutte contre les discriminations liées à la couleur de la peau, intégration par des vocations dans les services publics);

8. Enfin, il inscrit au fronton de son éventuelle mandature de “grandes politiques de solidarité” via notamment les si peu libéraux “droits opposables” (en fait des “droits-créance” en particulier d’accès au logement, aux services publics, aux bâtiments publics, à l’enseignement supérieur), en faveur des personnes âgées, surtout en fin de vie et, enfin, par rapport à la santé (“la santé est un investissement, pas un coût”, “les professionnels de la santé sont asphyxiés sous les rationalisations”, “les Français doivent se sentir responsables de notre système de santé”).

Nonobstant la création du fameux et controversé Ministère de l’immigration et de l’identité nationale (lire Claude Moniquet: “Immigration choisie: où est le problème?”), sa politique de maîtrise des flux migratoires correspond mutatis mutandis aux orientations des grands pays d’immigration (Canada, USA, Australie): immigration choisie (par le pays d’accueil), instauration de plafonds annuels, vérification de la volonté de respecter la culture du pays, encadrement du regroupement familial en fonction des revenus non sociaux, etc.

Toujours soucieux des équilibres, il voit la place de la France dans le monde au travers de la défense de la langue française – “un bien pour l’humanité” -, l’aide au Tiers-monde et une Union méditerranéenne avec les pays du Sud.

Enfin, atlantiste naturel, apparent adepte d’un “partenariat conflictuel” (Pascal Bruckner) avec les Etats-Unis, Nicolas Sarkozy est… étranger à la vulgate maurassienne anti-anglo-saxonne et anti-capitaliste. Il développe d’ailleurs sur les grands dossiers internationaux des positions relativement consensuelles (“Dix enjeux de politique étrangère”, Le Monde) qui tranchent peu avec les deux autres présidentiables, Bayrou et Royal. C’en est même quasiment étrange mais s’explique par le peu de poids des sujets internationaux et européens dans la campagne.

Ce consensus mou préfigure, pour certains, une volonté de ne pas changer diamétralement la politique étrangère de la France. Tout au plus Nicolas Sarkozy exprime-t-il la nécessité que le Bouclier anti-missile américain protège également le nord de l’Europe tandis que Royal s’en tient à ce que les Européens puissent en avoir, en partie au moins, la maîtrise. Le consensus autour du refus d’une prise de participation russe à hauteur de 5% dans le capital d’EADS est frappant, à chaque fois au nom “de l’indépendance stratégique française et européenne”.

Les positions sur la recherche d’une solution politique au dossier iranien sont tout aussi frappantes, même si le compromis n’est qu’apparent: Sarkozy doit absolument se démarquer d’un profil pro-américain qui, couplé avec sa réputation (usurpée) de libéral lui serait fatal. Bayrou reste fidèle à sa ligne centriste et Ségolène Royal essaye de faire oublier ses nombreuses boulettes comme la sous-estimation presque hallucinante du nombre de sous-marins nucléaires d’attaque français (1 au lieu de 4), sa préférence pour un “Québec libre” et – liste non exhaustive – ses atermoiements autour du Hamas.

Nicolas Sarkozy est-il pour autant le meilleur candidat? Fera-t-il bouger la France? La fera-t-il remonter dans les classements internationaux tant en termes de bien-être, de richesse par habitant (17e place mondiale), de taux de chômage, de nombres de brevets déposés, de création d’entreprise, de croissance (seulement 1,5% en 2006)? La révolution qu’il propose est-elle si tranquille? Pourra-t-il contrôler ses habituels dérapages?

Les Français en seront seuls juges. Pour l’heure, ceux qu’il “terrorise” se comptent surtout parmi les adeptes du statu quo.

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