12 août 2022

La politique ne peut gouverner au nom de la seule morale

Feisal Abdul Rauf, musulman modéré se réclamant du soufisme, a acquis en 2009 le soutien d’investisseurs pour acheter à deux blocs de Ground Zéro un ancien magasin de textile, afin d’y construire un centre islamique de 13 étages comportant, outre une mosquée, un restaurant et des lieux de rencontre : la Maison Cordoba, nommée ainsi en souvenir de l’atmosphère œcuménique qui régna autrefois dans l’ancienne Cordoue. Ayant obtenu l’accord du Conseil Municipal de New York, Feisal Abdul Rauf cherche actuellement des financements complémentaires dans les Emirats. Ce proche des Frères Musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique… l’érection de la mosquée à un jet de pierre du cimetière issu d’un crime de masse, semble bien marquer la provocation sous la réconciliation. Le débat fait rage. Les familles des victimes sont indignées. Les partisans du projet parlent d’ « islamophobie exacerbée ». Soixante-dix pour cent des Américains sont opposés à la Maison Cordoba, dont cinquante-quatre pour cent des démocrates.

Les arguments selon lesquels jamais l’islam ne ferait preuve d’une telle tolérance à notre égard, sont à récuser absolument. Bien entendu on n’imagine pas, même en plein délire, des Musulmans laisser ériger une église à côté d’un théâtre de notre fanatisme… et même hors de ce genre de théâtre, puisque chez eux les églises n’ont pas droit de cité. Et alors ? Allons-nous jouer aux comparaisons, pour nous féliciter d’être un peu moins fanatiques que d’autres ? On ne voit pas là motif à satisfaction. Nous avons érigé notre humanisme propre sur la tolérance et le respect de ceux qui ne pensent pas comme nous. L’islam a érigé son humanisme propre sur la protection paternelle de ceux qui pensent mal ou qui ne pensent pas. Nous n’avons à nous juger que selon notre idéal moral, et non selon celui des autres.

La question est ailleurs : dans les relations entre morale et politique, et leurs finalités séparées. Obama défend la Maison Cordoba au nom de la liberté de culte, si précieuse en Occident. On ne peut que l’approuver sur ce point. Mais étant donné les circonstances, il réclame beaucoup plus que cela : une attitude évangélique qui consiste à tendre la joue gauche, à prier pour son persécuteur, à aimer son ennemi autant que son ami. L’érection de la Maison Cordoba signifie tout cela, parce que la proximité voulue et éclatante du prosélytisme religieux dont l’excès a fait le crime de masse, exige des milliers de mémoires ensanglantées un comportement christique. Bien plus qu’elle ne signifie la liberté de culte, la Maison Cordoba enjoint aux familles des victimes et à tous les Américains de pardonner avec élan chaque jour en passant du côté de Ground Zéro. Autrement dit, le discours d’Obama concerne la vie privée et les devoirs (chrétiens) de la vie privée. Au fond, sous des dehors d’objurgation démocratique, c’est un prêche de pasteur ou de prêtre : un discours moral. On a remarqué que beaucoup de nos politiques ont tendance aujourd’hui à se prendre pour des clercs. Et que font-ils là ? Ils remplacent la politique par la morale. Qu’est-ce que la politique ? Une activité qui prend en compte les séparations entre les groupes, la violence latente de leurs différences résultant de leurs identités diverses, et vise, non pas à répandre l’amour partout, mais par de subtiles concessions à faire cohabiter les différences sans les anéantir. La politique peut intégrer (et heureusement) des préceptes moraux, mais elle ne peut gouverner au nom de la seule morale. Il lui faut aussi user de la justice qui sanctionne, et regarder ses ennemis dans les yeux. Seuls des individus hors-le-monde, des renonçants, des hommes visant exclusivement l’éthique de conviction et libérés de l’éthique de responsabilité, peuvent viser l’amour de l’ennemi et tendre la joue gauche. Un gouvernant n’a pas le droit de jouer ce jeu admirable. On ne lui demande pas cela. On lui demande, en l’occurrence, de prendre en compte les détestations, les désirs de vengeance, et de ne pas les exacerber, même au nom des bons sentiments. Obama tente d’éduquer tout un peuple à la charité évangélique la plus difficile. Certes, il a du charisme, mais il n’est pas un prophète. D’ailleurs le Christ lui-même n’affichait aucunement l’ambition de gouverner un peuple pour le faire vivre de pur amour. Il distinguait les rôles. Le rôle présent d’Obama et des politiques américains est de préserver la tolérance en n’allant pas remuer exprès le contentieux de haine. Et pour des raisons bien humaines et compréhensibles, la proximité de la maison Cordoba et de Ground Zéro ne pourra que raviver ce contentieux.

Pauvres politiques, auxquels on ne réclame que des tâches bien médiocres. Ils ne sont que des tâcherons, visant le possible à partir du réel. Pour l’appel du sublime amour de l’ennemi, abandonnons l’idée que la politique puisse y pourvoir.

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