5 décembre 2021

L’apocalyptisme au coeur du discours et de la stratégie de l’E.I

On ne saurait faire l’économie d’analyser le discours de l’État islamique en le prenant au sérieux ;  c’est-à-dire en le considérant comme un discours cohérent et construit, et non pas, comme c’est trop souvent le cas, comme un amas d’élucubrations et de citations du Coran dénuées de sens. Connaître son ennemi (et le désigner nommément) est un préalable à toute riposte politique ou militaire : avant de gagner la guerre sur le terrain, il faut déjà savoir contre qui on se bat.

Les photos d’Abdelhamid Abaoud, le “cerveau” des attentats de Paris, le montrent brandissant un Coran dans une main et le drapeau noir de l’Etat islamique dans l’autre. Ces deux éléments servent de signature à l’État islamique. Selon certaines interprétations, les drapeaux noirs sont une allusion aux bannières noires évoquées dans plusieurs hadith, en ces termes : « Du Khurassan (province d’Afghanistan) émergeront les bannières noires que nul ne pourra refouler. Les armées qui les porteront continueront d’avancer jusqu’à ce qu’elles atteignent ‘Illya (Jérusalem) et qu’elles plantent leurs drapeaux dans sa terre».

Cette citation nous renvoie à une dimension essentielle et largement occultée de l’idéologie islamiste véhiculée par les dirigeants de l’EI et par ses adeptes à travers le monde : la dimension eschatologique ou apocalyptique. Dans mon livre Pour Allah jusqu’à la mort, j’ai abordé cette dimension de l’islamisme, qui traverse tous les clivages du monde musulman : entre sunnisme et chiisme, entre islam traditionnel et islamisme.

Toutes les composantes de la mouvance islamiste contemporaine, depuis les Frères musulmans jusqu’au Hamas et de la nébuleuse Al-Qaida à Daesh, partagent en effet l’espoir de voir le Califat islamique rétabli, et considèrent le « renouveau de l’islam » actuel comme le signe manifeste de la véracité des prophéties sur la victoire finale de l’islam et sa propagation dans le monde entier. Ces croyances eschatologiques sont intrinsèquement liées à la dimension guerrière de l’islam radical contemporain, c’est-à-dire au djihad. En effet, dans cette vision apocalyptique de la fin des temps, la victoire de l’islam doit être précédée par un affrontement généralisé entre l’islam et ses ennemis.

La France ennemi de l’État islamique

Le communiqué en français revendiquant les attentats de Paris illustre le mélange des genres caractéristique du discours de l’État islamique, auquel on ne prête pas une attention suffisante : il même les citations du Coran et les revendications politiques du Califat. Mais ce mélange n’est pas seulement d’ordre rhétorique : il s’agit d’une croyance véritable, en vertu de laquelle les “soldats du Califat”, ces terroristes qui ont semé la mort et l’effroi dans les rues de Paris, se pensent comme les continuateurs des Compagnons du prophète.

Il y a là une des clés de la compréhension du discours et de la stratégie islamiste, qu’on ne saurait évacuer, comme on le fait trop souvent, en qualifiant ce discours de “fanatique” ou “d’intégriste” – concepts trop larges qui manquent leur cible, car ils ne parviennent pas à définir ce qui fait la spécificité du discours politique islamiste radical contemporain.

Si les soldats de l’État islamique s’en prennent aux habitants de Paris, ville qui “porte la bannière de la croix en Europe”, c’est qu’ils pensent sincèrement que la France laïque et démocratique demeure un pays “croisé” ennemi de l’islam. A leurs yeux, la guerre en Syrie et leur guerre contre la France et contre l’occident en général s’inscrit dans la filiation directe des guerres de conquête et des batailles menées par Mahomet au tout début de l’islam.

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