19 septembre 2021

L’échec de la Révolution islamique d’Iran – Parties I et II

Si la politique étrangère traditionnelle de l’Iran a toujours eu une dimension chiite, la victoire de la Révolution islamique en 1979 a créé un état d’agitation endémique au Moyen-Orient avec l’instauration d’un Etat islamique chiite dans un pays très riche en pétrole et, de surcroît, jouissant d’une situation stratégique importante. L’activisme chiite en Irak et au Liban ainsi que la politique déclarée du leader emblématique de la Révolution chiite ne pouvait susciter que la peur chez les dirigeants de la région. En effet, l’imam Ruhollah Khomeiny, animé d’un militantisme très actif, entendait exporter la Révolution islamique dans le monde de l’Islam. Cette crainte semble justifiée car l’Iran post-1979 a nettement privilégié la carte panchiite par rapport à la carte paniranienne, préférant s’appuyer sur des communautés chiites non iraniennes au sens ethniques – comme les chiites arabes d’Irak et du Liban, les Hazaras d’Afghanistan, les Azéris – que sur des populations ethniquement iraniennes – comme les Kurdes et les Tadjiks.

Ce panchiisme est l’expression fondamentale du mouvement révolutionnaire que l’Iran des ayatollahs rêve d’étendre à l’ensemble du monde musulman. Et même si les communautés chiites ne sont pas toutes organisés en liaison avec Téhéran, la sanctuarisation du chiisme dans l’Etat-nation iranien doit, aux yeux des ayatollahs, dépasser l’Iran et concerner le monde chiite dans son ensemble, notamment dans le monde duodécimain (les pays voisins de l’Iran ainsi que le Liban).

Cette dialectique est cependant contredite dans les faits qui démontrent la prédominance de la stratégie étatique sur celle du communautarisme transnational. L’exemple le plus pertinent est celui de la guerre Irak-Iran où l’Iran, agressé par l’Irak de Saddam Hussein, a eu des réflexes nationaux pour assurer sa défense et repousser l’envahisseur. Puis dans un second temps, l’Iran espérait que les chiites d’Irak allaient se soulever contre le régime de Saddam et que cette agression pourrait se transformer en une avancée majeure du chiisme au Moyen-Orient. Il n’en a rien été. Aujourd’hui encore, on peut illustrer l’impossibilité pour l’Iran d’exporter son modèle de révolution islamique, même par le biais de milieux chiites, en reprenant le cas de l’Irak. En effet, l’attitude des Irakiens vis-à-vis de l’Iran après la chute du régime de Saddam Hussein en avril 2003 confirme cette constatation.

Dès le mois de janvier 2005, les élections en Irak montraient que les chiites irakiens pouvaient désormais choisir leurs candidats sans recevoir de consignes, ce qui constitue un exemple troublant pour l’Iran engagé depuis plusieurs années dans une reprise en main autoritaire. Si l’ennemi public des Américains, Moqtada al-Sadr (1) aspire à une république islamique à l’iranienne, il invoque aussi et surtout le patriotisme irakien, contre une hégémonie iranienne sur le chiisme de l’Irak. L’écartement du grand ayatollah Sistani de la politique, du moins de l’exercice du pouvoir en Irak, peut être interprété comme un refus du système bâti par Téhéran(2). Enfin, le caractère pluraliste, fédéral et laïc du nouvel Irak, confirmé part les élections de décembre 2005, ne peut qu’inquiéter les autorités iraniennes. L’échec de l’extension de la révolution iranienne dans le cas de l’Irak démontre bien l’iranité du facteur chiite comme inspirateur et composant majeur de la politique étrangère de l’Iran.

Au Moyen-Orient, l’identité religieuse ne passe donc pas avant l’appartenance à la nation ; il semblerait bien qu’il n’y ait qu’en Iran qu’elles se soient entremêlées. En réalité, les clivages ethniques, religieux et nationaux, du monde musulman se révèlent plus forts que tous les appels à la solidarité islamiste. Il ne s’agit pas tant d’une opposition théologique sunnite/chiite que d’une concurrence politique des mouvements islamistes des deux camps. L’islamisme aussi bien sunnite que chiite nie l’opposition entre les deux écoles de l’islam, en mettant de côté des différences théologiques et doctrinales(3) . En revanche, l’opposition sur le plan politique demeure. En effet, l’islamisme chiite préconise l’islamisation par le haut, au moyen d’une révolution sur le modèle iranien, imposant la charia par la coercition étatique. Du côté sunnite, ceux qui recommandent une islamisation par le bas sont majoritaires. Depuis la Révolution iranienne, la communauté chiite ne parvient pas à sortir de son isolement. Les chiites, qu’on retrouve en Iran, au sud de l’Irak, au Liban ou dans les pays du Golfe, ne constituent que quelques minorités disséminées au Moyen-Orient.

Si l’islam chiite ne devrait pas pouvoir influencer de manière décisive les destinées d’un monde musulman majoritairement sunnite (à près de 88%), il fait l’objet d’une grande méfiance au Moyen-Orient arabe (essentiellement sunnite). Cette méfiance se manifeste au sein des monarchies conservatrices, avec à leur tête l’Arabie saoudite où le wahhabisme orthodoxe gardien du sunnisme et des Lieux saints a toujours craint la renaissance conquérante et subversive du chiisme comme une menace pour son hégémonie. Mais elle se manifeste également dans les républiques relativement laïques se revendiquant du panarabisme révolutionnaire et regroupant d’importantes communautés chiites, avec à leur tête l’Irak de Saddam Hussein qui a pu craindre que la propagation de la Révolution islamique ne fasse éclater son régime. A cet égard, il convient de se demander en quoi le chiisme perse est révolutionnaire, et surtout de savoir dans quelle mesure l’Iran est toujours en position d’exporter sa révolution.

 

L’échec de la Révolution islamique d’Iran – Partie II



L’effritement de la solidarité musulmane

Le chiisme a été, depuis le XVIème siècle – si l’on excepte le cas iranien –, une religion de minorités, d’exclus, de persécutés(4) dès son origine. En même temps, au fur et à mesure de son évolution, le chiisme a développé une vision prophétique du monde et de l’Histoire (5). C’est également une religion eschatologique, qui insiste sur le sens et la finalité de l’Histoire humaine. Par là même, dès lors qu’elle s’ouvre au monde, elle devient une religion révolutionnaire. L’addition de ces deux constats explique bien le caractère explosif de la Révolution islamique iranienne et la menace, réelle ou supposée, que cette révolution a laissé plané dans les esprits des dirigeants des pays arabes voisins.

Dans l’esprit même de la religion chiite, le discours des ayatollahs, au moment de la chute du Shah d’Iran, s’adressait essentiellement aux déshérités, mobilisant d’abord les foules peu politisées. Khomeyni partageait les idées de l’orateur Ali Chariati qui avait une position radicalement tiers-mondiste et pour qui seul l’humanisme musulman pouvait sauver l’identité des Perses, mais aussi celle des autres victimes de la colonisation, du capitalisme et du socialisme. Il visait l’indépendance politique et économique, mais aussi la régénérescence de l’identité musulmane que l’occidentalisme et le communisme auraient subverti.

Ainsi, Khomeyni présentait à la population iranienne la Révolution iranienne comme une lutte contre l’immoralité et pour un pouvoir équitable, tenant compte de la dignité des pauvres. Il s’appuyait sur des discours simples, compris de tous, transmis par radio, reproduits sur cassettes, entendus jusqu’au fin fond du pays ; le clergé contrôlant désormais les médias et exerçant un monopole de la parole lui permettant d’écarter intellectuels et politiques.

Mais si le clergé chiite iranien avait réussi à mobiliser la société iranienne, du moins dans un premier temps, il n’en a pas été de même dans le reste du monde musulman, ni même dans la région. La colère chiite a commencé à gronder contre les Etats-Unis suite à leur décision en octobre 1979 d’accorder l’asile au Shah déchu. En réponse, Khomeyni a exhorté la population à manifester contre les Etats-Unis qualifiés désormais de « grand Satan », ceci marquant la période dite de la crise des otages et le début des relations conflictuelles entre la république islamique d’Iran et l’Occident de manière générale. Cela a contribué au rapprochement entre les puissances occidentales, aux premiers rang desquelles les Etats-Unis, et les régimes arabes sunnites, avec à leur tête l’Irak de Saddam Hussein.

En juillet 1980, le conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski rencontrait le roi Hussein de Jordanie à Amman afin de discuter de plans détaillés pour que Saddam Hussein sponsorise un coup d’Etat en Iran contre Khomeyni. Le roi Hussein était alors le plus proche confident de Saddam dans la région, et servait d’intermédiaire pendant la planification du complot. L’invasion de l’Iran par l’Irak serait faite sous prétexte d’un appel à l’aide d’officiers loyalistes iraniens ayant préparé leur propre soulèvement le 9 juillet 1980 (6) . Les officiers iraniens étaient dirigés par Shapour Bakhtiar, un ancien Premier ministre du Shah qui avait fuit en France quand Khomeyni a pris le pouvoir, mais opérait depuis Bagdad au moment de la rencontre entre Brzezinski et Saddam Hussein. Cependant, Khomeyni a eu vent de l’opération Nojeh et la tentative de putsch a avorté. Shapour Bakhtiar a par ailleurs été assassiné à Paris le 7 août 1991 par des agents de la République islamique (7) .

Les autres dirigeants autocrates des pays arabes du Golfe étaient eux aussi terrifiés par l’idée d’une possible extension de la révolution iranienne alors que leurs pays comptent d’importantes communautés chiites(8) . A la veille des élections législatives irakiennes du 30 janvier 2005 qui ont offert la victoire à une formation politique d’obédience chiite à Bagdad, le président égyptien Hosni Moubarak confiait à la presse internationale son angoisse de voir les chiites arriver au pouvoir à Bagdad (9). Il est à souligner que l’Egypte du général Moubarak considère le chiisme comme une secte hérétique et dangereuse, et que l’infime et paisible minorité chiite du pays du Nil est régulièrement harcelée par les Services secrets pour la sûreté de l’Etat, les Moukhabarat, au mépris du principe de liberté de conscience inscrit dans le droit égyptien, ainsi que dans les articles 2 et 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, signée par Le Caire.

Il convient de rappeler la vague d’arrestations des prédicateurs chiites au début des années 1990 par les autorités égyptiennes, et les propos méprisants des hauts dignitaires d’Al-Azhar (10) , la plus haute instance religieuse de l’islam sunnite, à l’égard des « déviants » chiites. Si aujourd’hui la plupart des dirigeants arabes se montrent plus réservés, les craintes du raïs égyptien sont ouvertement partagées, notamment par le roi Abdallah II de Jordanie et le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa.

Alors que l’émergence d’une théocratie radicale dominée par un clergé à la fois chiite et non-arabe fait périodiquement remonter à la surface les traditionnelles divisions de l’Islam, les inquiétudes des dirigeants arabes ne sont pas toujours injustifiées. En effet, avant la Révolution islamique de 1979, le chiisme révolutionnaire avait fait des progrès plus rapides en Irak – où s’était réfugié Khomeyni – qu’en Iran, et dès 1974 la répression avait frappé le parti de la Prédication islamique (Daawa islamiya) de Mohammad Baqer al-Sadr, assassiné après un attentat manqué des chiites contre Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein.

Ainsi Saddam Hussein s’était fait le chantre de la défense de la nation arabe que menacerait l’islamisme, chiite en l’occurrence, ce qui lui avait assuré la solidarité de tous les Etats qui craignaient l’expansionnisme iranien. Khomeyni a su conforter la légitimité de cette position. A peine au pouvoir, il attaquait l’arabisme et appelait au renversement du Baas qu’il qualifiait de parti « athée ». C’est à ce moment là que l’Irak, soutenu financièrement et militairement par les autres Etats membres de la Ligue arabe et les Etats-Unis, a envahi l’Iran en vue de liquider la théocratie naissante. Ceci marquait le début de la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui ferait perdre énormément de vie humaines et de ressources aux deux pays.

Alors que l’Irak, à la fin, n’a pas réussi à défaire la Révolution islamique, celle-ci ne s’est pas répandue en dehors des frontières de l’Iran. La guerre a donc atteint son principal objectif puisque les populations chiites d’Irak et des pays du golfe Persique n’ont pas embrassé le nouveau modèle, même si elles sympathisaient avec le système iranien. Mais cette guerre aura sans doute contribué à enrayer la contagion de la révolution khomeyniste dans la partie non-chiite du monde musulman, et à freiner le mouvement de sympathie qu’elle avait auparavant suscité jusqu’en Afrique noire : le FIS algérien, les islamistes égyptiens et soudanais ont tourné le dos à l’Iran.

Après la deuxième guerre du Golfe (1990-1991), Téhéran s’est de nouveau lancé dans le parrainage de certains groupes rejetés par Riad (notamment le FIS d’Algérie et Annahda de Tunisie) dans l’espoir d’effectuer une percée en milieu sunnite. L’organisation, à Téhéran, le 19 octobre 1991, d’une « conférence de solidarité avec le peuple musulman de Palestine », condamnant le processus de paix au Proche-Orient, a permis à l’Iran de se placer en fédérateur de mouvements islamistes sunnites délaissés par leurs Etats. Cependant, cette brève et relative sortie de son isolement ne signifie pas pour autant la fin du clivage durable entre sunnites et chiites.

Les différentes tentatives d’exportation de la révolution iranienne au moyen de groupes islamistes terroristes ont donc échoué car les mollahs de Téhéran ne sont pas parvenus à créer des liens solides avec des groupuscules sunnites ayant un véritable d’impact dans leurs pays. Les logiques étatiques ne s’accordent pas forcément avec les stratégies de mouvements activistes. Ainsi, les masses musulmanes peuvent se montrer indifférentes voire hostiles aux manœuvres iraniennes : en juillet 1987, les émeutes provoquées par des Iraniens lors du pèlerinage de La Mecque ont échoué, n’ayant pas été suivies par une majorité de pèlerins.

Même dans le monde chiite, loin de former un ensemble homogène, les configurations politiques et sociales existantes ne se prêtent pas forcément à une pénétration iranienne. Ainsi, si l’Iran dispose d’appuis dans le sous-continent indien, il n’y rallie pas la totalité des chiites. D’autre part, dans les régions où contrairement à l’Iran un clergé fort n’a pu se constituer, la pénétration reste faible : c’est le cas des chiites alévis en Turquie, majoritairement favorables au maintien de la laïcité. Au Liban, il est vrai que la radicalisation des positions islamistes chiites a rapproché le Hezbollah des thèses iraniennes, mais elle l’a éloigné pour les mêmes raisons du parti Amal duquel est issu l’actuel président du Parlement libanais, Nabih Beri, qui a négocié pour son pays le cessez-le-feu avec Israël en août 2006, par l’intermédiaire des émissaires occidentaux et onusiens.

Du côté iranien, l’émergence spectaculaire de l’islamisme sunnite dans sa version wahhabite a amené Téhéran à réviser son engagement panislamique. Désormais, l’Iran a pour politique d’éviter toute alliance avec les grands mouvements islamistes sunnites, qui ont toujours refusé de lui accorder une quelconque primauté. La République islamique préfère ainsi soutenir des régimes laïcs plutôt que de courir le risque de voir émerger des pôles islamistes sunnites (11) . En effet, le régime iranien est plus soucieux de son propre maintien au pouvoir que de l’exportation de son modèle dans le monde musulman. Visant à assurer la pérennité du régime islamique, les dirigeants iraniens ont adopté, à des fins de politique intérieure, une rhétorique qui se veut nationaliste, contraire à l’esprit même de la Révolution islamique.

La fin de la révolution iranienne a sans doute affaibli les courants chiites radicaux. C’est pourquoi le régime iranien se concentre de plus en plus sur la « résistance à Israël » et relègue au second plan la caractéristique religieuse de son combat. Il a réussi à accroître sa popularité grâce aux « actes de bravoure » exécutés par la milice libanaise Hezbollah qu’il contrôle. C’est en vertu de cette évolution que le régime alaouite de Syrie a décidé de se servir de cette force intégriste, interposée entre elle et Israël, afin de faire valoir ses intérêts tout en évitant un conflit frontal avec Israël. L’appel à la destruction de l’Etat d’Israël et les récentes déclarations négationnistes de Mahmoud Ahmadinejad démontrent bien que l’Iran se cherche une place au Moyen-Orient en usant de la potion magique anti-juive dont les effets ne sont plus à découvrir. Mais est-ce pour autant que Téhéran parviendra à s’intégrer dans la région ? Il n’y a rien de plus incertain.

 

Notes

(1) Le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr assassiné sous le régime baasiste.
(2) Le principal soutien irakien à la politique iranienne est Moqtada el-Sadr.
(3) François Thual, Géopolitique du chiisme, Seuil, Paris, 2002.
(4) Louis Perillier, Les chiites, Publisud, Paris, 1985.
(5) Henry Corbin, En islam iranien : aspects spirituels et philosophiques, Gallimard, 1971 ; réédition 1991.
(6) Nom de code Nojeh, d’après le nom de la base aérienne Shahrokhi/Nojeh à Hamedan.
(7) Un de ses trois assassins a été arrêté en Suisse et extradé en France par la suite. Au cours de son procès en 1994, il a admis avoir été envoyé par le gouvernement iranien pour assassiner Bakhtiar.
(8) Les chiites représentent en effet près de 12% de la population autochtone des quelque 24 millions d'habitants des six monarchies pétrolières du Golfe que sont l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar.
(9) Ces craintes ont été exprimées par le raïs égyptien dans deux interviews accordées, au courant de l’année 2005, à la chaîne américaine PBS et à la chaîne satellitaire Al-Arabiya, basée à Dubaï.
(10) Paradoxalement, Al-Azhar a été fondé par la dynastie chiite des Fatimides.
(11) Olivier Roy, Généalogie de l’islamisme, Hachette, Paris, 2001, p. 88-89.

 

6 février 2007

 

 

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